Couverture 24 vues du mont Fuji par Hokusai

24 vues du mont Fuji par Hokusai – Estampes narratives

24 vues du mont Fuji par Hokusai est l’une des deux dernières parutions de la collection Une Heure Lumière proposée par Le Bélial’. Gamme qui a pour objectif de publier des textes courts et inédits en France, censés se lire en une heure ou deux. Sous ce titre énigmatique et singulier se cache une novella de Roger Zelazny, première rencontre avec cet auteur, je n’ai pas honte de mon ignorance. Un texte surprenant à plusieurs égards, paru en version originale en 1985, il a reçu le prix Hugo de la novella en 1986. Inédit en France donc, le texte est traduit par Laurent Queyssi, la couverture est d’Aurélien Police, qui nous offre une 47e vue du mont Fuji à l’encre numérique, épurée et digitalisée.

Roger Zelazny (1937 — 1995) est considéré comme un des grands noms de la science-fiction américaine, ses œuvres sont souvent qualifiées de singulières et de poétiques. Il ne cesse de puiser son inspiration dans les diverses mythologies et croyances du monde (tient ça  me rappelle une chronique récente), richesses inépuisables du patrimoine immatériel de l’humanité. La présente novella n’échappe pas à cette présentation qui est censée être la patte de l’auteur. Connu et reconnu, il est le père du cycle des Princes d’Ambre dont la réputation n’est plus à faire. Tout au long de sa carrière, il aura obtenu six prix Hugo et trois prix Nebula. Je n’ai pas eu le courage de me lancer dans le cycle vitrine de sa bibliographie. Mais cette première rencontre fut une agréable surprise, qui me donne envie d’aller plus loin, sans forcément me lancer dans l’une de ses sagas.

24 vues du mont Fuji par Hokusai, fait référence à une série d’estampes — 36 vues du mont Fuji (qui en contient 46 en réalité), gravées sur bois pas Hokusai. Surement l’artiste japonais le plus célèbre, tout le monde connaît sa vague — La Grande Vague de Kanagawa, nuancée de bleus et blanche d’écumes. Minimaliste, implacable, d’une puissance surnaturelle malgré son aspect figé et son mont Fuji en arrière-plan, qui lui paraît minuscule. Elle marque les esprits Cette vue justement est la première de ladite série. Mais que viennent faire ces estampes dans une novella de science-fiction ?

 

Mari est sur la route.

Mari parcoure le Japon, un livre lui sert de guide : Les vues du mont Fuji par Hokusai. Elle s’efforce de retrouver les emplacements ayant servi de base pour les estampes du peintre japonais. D’ailleurs, ce dernier n’est jamais très loin, il la suit. Présence fantomatique, il ne l’aide pas réellement, sans la gêner pour autant. Elle poursuit un but particulier, qui ne se dévoilera que dans les dernières pages du récit. Kit, son mari, n’est plus là, pourtant elle semble le chercher. Mari est méfiante, sur le qui-vive, empli de mélancolie elle donne l’impression que ce pèlerinage sera son dernier, son ultime combat. Ponctuée d’étapes contemplatives et de pauses méditatives, elle enchaîne les vues de la montagne sacrée, tout en s’approchant de son but ultime.

 

La pèlerine, le fantôme et le mont.

Mari est déterminée à poursuivre sa quête, l’occasion de retracer son passé et son ancienne vie. Elle semble aguerrie à la méditation, toujours aux aguets elle vie dans la méfiance et ne fait confiance à personne. Sa relation avec son époux disparu, Kit, se dévoile au fil des pages et peu à peu l’objectif de son pèlerinage prend du sens. Kit justement, est l’antagoniste de ce récit, énigmatique et peu présent au départ, il va s’épaissir au fil du récit, pour dévoiler toute sa puissance et son omnipotence. Mari dans sa quête possède un maigre allié, en la personne d’Hokusai, du moins son fantôme. Il accompagne l’héroïne, impossible de savoir s’il est réellement là, ou si elle se contente de le fantasmer. Il fait des apparitions incongrues, tantôt drôles, tantôt mystiques. Mais sa présence est toujours là à travers les vues sans forcément qu’elle soit appuyée dans le texte. Il rajoute du mystère et du rêve au texte de Zelazny. Le mont Fuji peut-être considéré comme un personnage, de second plan certes, mais personnage tout de même, sa figure immuable va rythmer le périple de Mari et la prose de l’auteur. La montagne sacrée va être décortiquée sous tous les angles. À la recherche de la vue parfaite, le point de vue le plus fidèle par rapport aux estampes d’Hokusai. Accompagnant ainsi le pèlerinage de Mari et le lecteur.

 

Une balade romantique.

Avant d’être un texte de science-fiction, 24 vues du mont Fuji par Hokusai est avant tout un récit contemplatif, une balade dans un Japon où la modernité s’est installée durablement, mais où les vestiges du passé résistent, tels des réminiscences d’une culture qui s’oppose au passage du temps. Le récit se dresse en éloge d’une poésie disparue. Une éloge de la lenteur où la marche et la contemplation y trouvent une place de choix, digne des plus grands auteurs romantiques.
Le texte est parsemé de références. Le lecteur y croise les mythes hallucinés de Lovecraft, notamment. Mais c’est aussi un récit qui parle de l’écriture et de la force de l’imagination, notamment avec les réflexions d’Ernest Hemingway sur l’écriture et sur la signification de ses textes, dans lequel l’auteur du vieil homme et la mer explique qu’il n’a rien voulu dire dans son récit, juste parler d’un poisson, d’un homme et de la mer, à bas les interprétations alambiquées. Drôle de passage dans un récit où presque tout peut donner matière à interprétation. Un pied de nez presque moqueur.
Pour l’aspect science-fiction, Roger Zelazny, en 1985, imagine un réseau semblable à internet, puissant et présent partout, jusque dans les coins les plus reculés du monde, dans toutes les pièces électroniques. Réseau si puissant qu’il peut créer des chimères capables d’interagir avec le monde physique, du moins, avec ceux qui ont le pouvoir de manipuler ledit réseau. L’Homme peut y surpasser ses simples capacités d’Homo sapiens, pour devenir une espèce nouvelle, transcendée par la technologie. Le posthumain n’est pas très loin. Cependant le récit ne cède jamais trop de place à la technique ou aux explications tortueuses et préfère offrir la prépondérance à la poésie et aux rêves.

 

Poésie, Art et onirisme.

Le style de Roger Zelazny est recherché, les mots sont pesés et se succèdent de manière à offrir une certaine poésie, sans tomber dans la lourdeur ou l’exercice poussif. L’auteur avec ce récit semble s’être fait plaisir, la novella est un véritable exercice littéraire qui consiste, notamment, à reproduire le travail d’Hokusai, à tenter d’en restituer la poésie tout en l’insérant dans un récit science fictionnel. Le pari est réussi.
La narration est conduite de manière à coller aux 24 vues, la progression se fait au rythme des paysages, l’exercice est original et sympathique, à chaque fin de chapitre on s’empresse de tourner la page pour y découvrir un nouveau panorama, un jeu de piste artistique et romantique, une balade tant littéraire qu’onirique. Le rêve et la méditation ne sont jamais très loin, dans ce texte où pourtant, tout semble calculé.

 

Un récit parfaitement dosé.

24 vues du mont Fuji par Hokusai est un texte original dans lequel le lecteur se laisse emporter par la plume d’un auteur qui se souci des mots et de leurs effets. Il offre un parfait équilibre entre la prose et le récit. Un exercice littéraire réussi pour une histoire pleine de mystères et de rêves.

24 vues du mont Fuji par Hokusai peut se prêter à maintes relectures, tant il est empli de références, de réflexions et de mystères. En un premier jet, je ne suis pas certain d’avoir tout saisi, malgré son format court c’est un récit dense et riche, plein de subtilités. Semblable à la contemplation d’une estampe où le premier coup d’œil ne serait suffire à en déceler tous les détails. À lire et à relire, donc.

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D’autres avis : l’Ours inculte ; Apophis ; Yozone; Lorhkan; Xapur

9 réflexions sur “24 vues du mont Fuji par Hokusai – Estampes narratives

  1. A noter que la 4ème de couv’ spoile énormément le récit et c’est bien dommage. Il vaut mieux ne pas la lire et se laisser transporter par l’histoire….

    Pour ma part, je n’ai pas été convaincu, beaucoup trop contemplatif à mon gout, je me suis perdu en route. 😉

  2. Justement, je voulais me procurer cette novella car je ne connais pas non plus l’auteur. Je m’étais dite que ce serait là l’occasion de découvrir son écriture. Malheureusement, 24 vues du Mont Fuji n’était plus dans ma librairie, succès oblige!

  3. Mazette! le livre t’a plu! Belle critique et je partage ton analyse et ton ressenti global.
    Un beau “voyage” au Japon avec des thèmes variés, et du sens.
    J’ai juste eu un peu de mal au début. Je ne trouvais pas la plume poétique, mais au final, (je ne pense toujours pas qu’elle était poétique) le rendu est magistral et colle parfaitement à la tenue d’un journal personnel et à l’ambiance épurée et particulière du Japon.

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