Acceptation – Make Our Planet Green Again

Acceptation est le troisième et dernier volet de la trilogie du rempart sud de Jeff Vandermeer, paru chez la maison d’édition gardoise Le Diable Vauvert, la traduction est de Gilles Goullet et la couverture toujours réalisée par un inconnu doué. Vous pouvez retrouver la critique du premier tome ici et celle du second par là.

Entre-temps, difficile de passer à côté de la sortie de l’adaptation cinématographique d’Annihilation sur la plate-forme Netflix. Je l’ai regardée la semaine dernière, je n’ai pas aimé. En deux mots, c’est une adaptation totalement libre de l’œuvre et qui peut gâcher le plaisir de la lecture, puisque l’histoire est tellement compressée qu’à la fin du film on a droit à une chute précipitée qui n’a presque rien à voir avec l’œuvre. Bref, je conseille vivement de regarder le film après coup, même si vous allez trouver cela fadasse.

Heureusement, Acceptation s’en sort mieux concernant la conclusion de la trilogie, même si elle a reçu un accueil mitigé, en gros on aime ou on n’aime pas. Ce dernier tome offre son lot de révélations, avec une ambiance toute particulière : occultisme, indicible, ornithologie. Ainsi qu’une référence à une nouvelle emblématique de Howard Philip Lovecraft totalement assumée et réappropriée.

 

Clap de fin.

C’est l’hiver dans la zone X, malgré toutes les tentatives de l’organisation Rempart Sud pour en percer les mystères, elle reste hermétique, cryptique et indéfinissable. Mais désormais, elle s’active, ne cesse de changer et d’étendre son influence. Cette conclusion est l’ultime tentative pour les personnages de comprendre la Zone. Ou pas.

 

Chorale verte.

Ce tome est sans conteste le plus complet concernant les personnages, tous les protagonistes sont à la fête et d’autres font leur entrée. Chacun à droit à son chapitre en point de vue : la biologiste, le gardien du phare, Control, la directrice. La première conserve son rôle de pierre angulaire du récit tout en accentuant son aspect trouble et mystérieux. Au fil des pages, elle se transforme en héroïne protéiforme, à l’instar de la zone. Le gardien du phare n’était qu’évoqué jusqu’à présent, dans cette conclusion l’auteur nous offre un personnage plein de sensibilités, humain et touchant, notamment dans sa relation avec son amant. Control quant à lui pédale toujours dans la semoule depuis sa prise de fonction à Rempart Sud. Sacrifié sur l’autel de l’ambition par sa mère, il subit le récit et la vie. Le pendant antagoniste est Lowry, sûrement une fausse note de ce côté-là, un militaire perclus de poncifs qui fait office de gros méchant, bien méchant. Heureusement, la qualité de la plupart des personnages compense, notamment la directrice qui est l’autre surprise de ce tome. Car, contre toute attente elle devient un personnage central avec une immersion importante dans son point de vue, dû en grande partie au choix narratif qui s’y rattache.

 

Occultisme, écologie et indicible.

Même si les références weird étaient assumées dès le premier tome, cette conclusion plonge encore plus le lecteur dans l’étrange. Jeff Vandermeer brouille tous les pistes et propose un récit surréaliste où le temps, l’espace et notre réalité sont chamboulés par des forces cosmiques.

Il propose aussi, à travers le gardien du phare, un prequel à la zone X, ce qui est bienvenu au final, même si l’explication tarde à arriver, elle est bien là. Il y intègre l’intervention d’un groupuscule occulte — La Brigade Science et Spiritisme —, qui n’a rien à envier aux classiques du genre.

À la sortie du film, j’ai pu lire ci et là qu’Annihilation avait pour thématique principale la dépression, propos appuyé par l’actrice principale (Nathalie Portman). Alors, c’est peut-être le cas pour le film, mais pour la trilogie, certainement pas. Affirmer le contraire reviendrait à fourvoyer complètement la thématique majeure de cette œuvre : l’écologie. L’auteur y défend bec et ongles son amour de la nature et la magnificence de cette dernière. Les oiseaux deviennent des beautés que les constructions humaines ne pourront jamais égaler, les cétacés sont décrits comme des organismes d’une complexité telle que l’humanité n’en comprend qu’une infime partie et passe sûrement à côté d’éléments extraordinaires (les conceptions d’une culture, voire, d’une civilisation animale, ne sont pas très loin). Et surtout, le livre déplore la perte ahurissante d’une grande partie de la biodiversité et l’auteur du bout des lèvres affirme :

L’abandon est la seule solution pour l’environnement, ce pourquoi notre effondrement est nécessaire.

Nous en sommes là.

 

Une certaine idée de la lenteur.

Le premier volet est court, le second est un peu plus long, mais accompagné d’un rythme lent qui a pu, et qui peut, déranger certains lecteurs. Ce troisième tome se pose sur la même note qui caractérise la série tout en étant plus dense. Au final l’auteur instille une cadence basse, à l’image de la nature. C’est un peu un éloge à la lenteur. La trilogie du rempart sud prend tout son temps pour faire pousser les ramifications narratives et elles sont nombreuses au sein de cette conclusion. Les points de vue s’entrecoupent et se complètent pour parfaire le tableau de la Zone X, du pourquoi et du comment. À cette occasion la narration prend des airs multiples, notamment du côté de la directrice où le lecteur s’accapare son histoire, ses sens et sa personnalité avec l’emploi de la seconde personne du singulier. Procédé qui semble à la mode en ce moment, mais qui bien menée offre une bonne immersion, ce qui est le cas ici.

Dans ses descriptions Jeff Vandermeer est toujours sensible de transposer au mieux les merveilles de la nature, et ce même dans l’indicible où il trouble les repères du lecteur. Si la plupart sont réussies, certaines virent par moment au grotesque, dû sûrement à trop d’étrangeté et de monstruosité. Sans gâcher la lecture globale pour autant. C’est un exercice difficile que celui d’instiller l’horreur chez le lecteur, pour moi il a un peu tapé à côté. Mais la globalité est cohérente, tantôt magnifique avec plumages, pelages et nervures, tantôt apocalyptiques, affreuses et hideuses.

 

Lecture salvatrice.

Stalker en son temps traduisait la crainte de la dévastation nucléaire. L’œuvre de Jeff Vandermeer traduit la crainte de la dévastation écologique. Ma lecture de Fahrenheit 451 m’a fait changer mon regard sur la télévision et la société de l’entertainment, en quelque sorte cette trilogie a changé mon regard sur la nature. Son angle singulier dessine les contours d’une biodiversité superbe, étrange et inconnu, peut-être que le véritable mystère se trouve là. Ce point, pour moi, suffit à lui seul à la lecture de ces romans.

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D’autres avis : Blog o Livre ; Juste a Word ; Gromovar ; Charybde

 

 

6 réflexions sur “Acceptation – Make Our Planet Green Again

  1. Le weird, le Lovecraft, l’indicible, … ça représente quelle part du livre ou de la trilogie ? C’est omniprésent ou c’est en “supplément” ?

  2. Merci pour cette belle critique, qui me donne plus envie que jamais de me lancer dans cette trilogie. Il est ironique que sur un sujet aussi essentiel et brûlant que l’écologie, certains réduisent la chose à de la “dépression” – peut-être y-a-t-il d’ailleurs un lien de cause à effet de l’un à l’autre, lorsqu’on voit que ces questions qui engagent la survie même de notre espèce (et des autres) reste encore quantité négligeable, aussi bien dans nos médias dominants que dans l’imaginaire des auteurs et des lecteurs “de l’imaginaire”. Ça n’a pas toujours été le cas – j’ai souvenir d’avoir été sensibilisé, pour la vie, à ces questions écologiques notamment par Jean-Pierre Andrevon à la fin des années 70 (et tout un ensemble d’auteurs post 68 qui étaient très sensibles et engagés sur ces questions). Vandermeer semble faire partie de la petite “relève” prête à porter le flambeau dans une époque de ténèbres – s’il a été capable de “changer ton regard sur la nature”, c’est incontestablement qu’il a du talent. Je vais donc le lire. Salutations.

    • Salut, ravi de te voir entre ces lignes. J’ai été peiné par ton absence des réseaux, mais tu as surement de bonnes raisons.
      Merci pour ton retour.
      J’ai clairement apprécié la sensibilité de l’auteur sur ce sujet primordial c’est ce qui m’a conquis en premier lieu. Du coup, je suis curieux d’aller voir du côté de Pierre Andrevon. Comme tu dis, il faut porter le flambeau, même nous les lecteurs.

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