Couverture American Tabloïd

American Tabloïd – Make Muricaaaaa Great Again

American Tabloïd roman-fleuve de James Ellroy est le premier tome d’un triptyque intitulé Underworld USA. Il est paru en 1995 aux États-Unis et la même année en France chez Rivages (collection noir), le tout traduit par Freddy Michalski.

James Ellroy se décrit lui-même comme réactionnaire et conservateur, il s’amuse à se présenter comme le « le chien de l’enfer, le corbeau au grognement morbide… » et d’autres dénominations plus sombres encore. Fasciné par le crime, et les États-Unis des années 50/60, la légende raconte qu’il vit comme un ermite afin que notre période ne contamine pas ses écrits. En gros, il prône l’autoritarisme sans connaître le monde dans lequel il vit. Mouais, pourquoi pas, nostalgique d’un temps révolu il refuse en général de parler de politique appliqué à notre époque. Provocateur ? Raciste ? Réactionnaire ? Ou un homme bloqué dans sa bulle ? Aucune idée, avant la lecture de ce livre je ne m’étais pas intéressé à sa personne, et je ne compte pas non plus creuser plus que cela. La seule chose que je voulais savoir, c’est qui se cache derrière cette figure mythique du roman noir, au final quelqu’un de pas très reluisant. Mais sa personnalité se reflète dans ses livres, sombre, passéiste, pessimiste et très américain, avec tout ce que cela peut apporter de meilleur et de pire.

Mais est-il un bon écrivain ? Malheureusement oui, je me suis éclaté à lire ce bouquin, et je ne pense pas que l’œuvre en elle-même prône telle ou telle idéologie. Je trouve qu’il y décrit l’Amérique de la fin des années 50 et des années 60 avec justesse et un ton presque objectif. Le politiquement correct se pose en ce moment en sujet sensible, je n’affirmerais pas que se priver de certaines œuvres permettrait d’éviter aux idéologies extrêmes de prospérer, bien au contraire. L’important se situe dans le fait d’avoir conscience de la pensée de l’auteur et de la souligner.

 

Extorsions.

C’est le nom du premier chapitre du livre (il en comporte cinq), tout débute par une opération pour piéger John Fitzgerald Kennedy. Le sénateur devient trop influent au goût de certains, mais surtout il a décidé que le combat contre le crime organisé devait être mis au-devant de la scène politique. Impensable pour Jimmy Hoffa affranchi et patron du syndicat des camionneurs, l’irlandais catholique commence à lui courir sur le haricot. Il engage Pete Bondurant pour piéger Kennedy, une brute, ancien flic à L.A. qui ne connaît que la violence. Hoffa sait que le jeune sénateur pratique régulièrement et avec un panel de femmes toujours plus élargi. De son côté, J. Edgar Hoover, le mythique patron du bureau met deux agents sur Kennedy, il veut lui aussi le piéger, mais pas pour les mêmes raisons. Kemper Boyd et son disciple Ward J. Litell vont s’occuper de la mise sur écoute de la maison d’une Escort-girl sélectionnée au préalable et dans les goûts de JFK. Pete n’aura qu’à se servir et à détourner le dispositif.
Le clan Kennedy se rend compte du piège après coup et intervient in extremis pour empêcher la publication de l’affaire dans un tabloïd « L’indiscret » appartenant à Howard Hughes ponte de la Mafia . À partir de là, les choses s’accélèrent, Kemper Boyd infiltre le clan Kennedy pour les besoins de Hoover. Ward J. Litell va tenter d’assouvir sa haine de la pègre au sein du Programme des Grands Criminels du FBI. Pete Bondurant va pratiquer dans son domaine : extorquer, tuer, maquiller. Mais Kemper Boyd va se rapprocher dangereusement de lui au sujet d’une sombre arnaque immobilière liée à la Famille et au puissant syndicat des camionneurs, la bête noire de Litell et du frère cadet de Kennedy, Robert.

 

Un salaud peut en cacher un autre.

Le trio est déjà bien présenté avec le résumé, 743 pages avec une intrigue alambiquée et tentaculaire difficile à synthétiser. Le livre repose pour l’essentiel sur les trois personnages et les destins croisés de ces derniers. Ils vont tous évolués d’une manière ou d’une autre, l’histoire se déroule sur plusieurs années et les enjeux et les risques s’avèrent tellement énorme que forcément cela impacte fortement leur vie. Je dirais que celui qui bouge le moins au final c’est Pete Bondurant, un immigré canadien, violent, impulsif et incapable de se remettre en question, c’est le personnage le plus brut du récit et peut-être le moins intéressant. Le duo d’agent du FBI est excellent, tout d’abord la relation qui les lie, Kemper a tout appris à Ward, ce dernier se sent redevable. Kemper est un frustré de la vie, son père fut ruiné durant la crise de 29. Depuis il ne cesse de courir après la fortune et tente coûte que coûte de voler dans les plus hautes sphères de la société, l’occasion d’intégrer le clan Kennedy s’offre comme une aubaine pour lui. Son ambition va le pousser à des extrêmes, d’abord agent double, il va virer agent triple, voire quadruple, au risque de se brûler les ailes à l’instar d’Icare. Ward, quant à lui, idéalise sa fonction, il entend combattre le crime organisé et la corruption sous toutes ses formes. Malgré tous les bâtons qui lui sont mis dans les roues, il va s’obstiner jusqu’à s’abîmer et franchir par moments la ligne rouge.
À côté de ce trio navigue pléthore de personnages secondaires, les Kennedy forcément, les parrains et autres gros bras de la Cosa Nostra. Une multitude de factions et d’intérêts divergents se retrouvent au cœur de l’intrigue tentaculaire servie sur une toile de fond solide. James Ellroy s’amuse autant avec les personnages fictifs que les personnages historiques et distord totalement la réalité.

 

Lutte crépusculaire.

C’est de cette manière que Kennedy a qualifié la période dans laquelle se trouvait le monde à son investiture, la guerre froide bat son plein. Cuba, à 150 kilomètres des côtes de la Floride, est instable et le communisme pointe le bout de son nez à la frontière des États-Unis. Mais James Ellroy ne s’occupe que très peu de la grande Histoire, et parle d’une tout autre lutte. Un immense conflit d’influence entre la Mafia, les Kennedy, le FBI et la CIA. Il préfère jouer dans l’ombre de la petite histoire, en pleine crise cubaine et dans ce climat de Peur Rouge, l’auteur dépeint une Amérique paranoïaque où l’argent et la corruption tiennent la société. Il dresse une Amérique bouleversée. Comment les gens peuvent-ils aimer ce jeune sénateur qui ne semble pas s’inquiéter outre mesure de la montée du communisme et qui ne prend pas une position ferme contre Fidel Castro ? Mais surtout, il fait la part belle aux hommes de l’ombre notamment J. Edgar Hoover qu’il décrit comme le grand orchestre de bien des machinations. Il réduit la lutte idéologique entre les rouges et les bleus à un seul point, il faut que les affaires tournent. Ainsi vont les États-Unis, le communisme est mauvais pour les affaires, alors le communisme doit sauter, lucide. En toile de fond, la crise cubaine et ses immigrés qui vont changer à jamais le visage de la Floride. Il va réinventer l’histoire de la baie des cochons et semer le doute dans l’esprit du lecteur, habilement, de manière crédible puisqu’il aura tiré les ficelles de son intrigue sur des centaines de pages auparavant.
L’Amérique fantasmée d’Ellroy c’est l’Amérique blanche, riche et avide de pouvoir. Celle qui écrase les hommes et n’a que faire des droits civiques des noirs et qui voit les immigrés comme une force de travail à moindre coût et jetable. L’Amérique conservatrice, réactionnaire, celle qui a forgée cet auteur qui en a épousé tous les contours quitte à rester bloquer à cette époque pour partie révolue.

 

Une narration au long cours qui ne prend pas l’eau.

L’une des grandes prouesses de ce roman est sans nul doute sa narration. L’intrigue complexe se dévoile sans cesse, à chaque page il y a un nouveau complot qui se profile, une nouvelle révélation qui surgit. Mais à un aucun moment cela devient confus, le récit se met en place de manière limpide et tout semble clair, en grande partie par le fait que l’auteur a opté pour un narrateur omniscient. Le lecteur se retrouve dans toutes les salles, dans toutes les conversations téléphoniques. Tout le monde est sur écoute chez James Ellroy. Ce n’est pas pour autant que les révélations sont absentes, mais l’intérêt se trouve essentiellement dans l’évolution du contexte et des personnages.
Cette narration s’accompagne de changement de styles, qui pose une ambiance bureaucratique et conspirationniste. Entre les chapitres s’insèrent des verbatim d’écoutes téléphoniques, des notes secrètes censées être détruites après lecture, des rapports de surveillance et des comptes-rendus de mission. Ce procédé est très bien trouvé, il permet d’immerger un peu plus le lecteur et surtout de souffler afin de remettre à plat l’intrigue, les machinations et les différents complots.
La plume de l’auteur est sombre et pessimiste. Il ne fait pas de cadeau, ne pratique pas la langue de bois et son discours s’insère dans son temps, les femmes sont à leur place et les minorités aussi, triste réalité. Par moment les mots peuvent paraître violents, mais il ne faut peut-être pas les sortir de leur contexte. Il est difficile de savoir si l’auteur y met de ses idées dedans, puisqu’il a l’habileté de jouer avec un cadre où ses idées sont la norme.

 

C’était très bien, mais.

C’est un roman qui m’a fasciné, que j’ai dévoré et adoré. Une intrigue de haut vol avec des collusions multiples et complexes, la duplicité de ses personnages, leur nuance et leur évolution. L’auteur est un homme obscur lui aussi, difficile de le cerner, ce n’est pas faute d’avoir lu plusieurs interviews, mais souvent il coupe court à toutes questions portant sur la politique actuelle. Singulier, très certainement conservateur et réactionnaire comme il aime le dire, aux antipodes de ma vision du monde et de mes idéaux, c’est dérangeant. D’un autre côté, je me dis qu’il y a bien d’autres auteurs aux pensées puantes, mais qui restent bien dans l’ombre et qui au final s’avèrent bien plus subtils. Alors que vaut-il mieux ? Quelqu’un de franc et direct, au moins on sait à quoi s’attendre ? Ou bien le contraire ? Faut-il se priver de lire ce type d’auteurs uniquement parce que leur vision du monde est gerbante ? Peut-être bien, je ne sais pas trop. Quoi qu’il en soit, ce fut un énorme moment de lecture pour moi, le récit m’obsède encore. Puis, en parcourant le roman ce n’est pas si flagrant, c’est juste les États-Unis dans les années 60.

 

4 réflexions sur “American Tabloïd – Make Muricaaaaa Great Again

  1. Pour moi, tant que l’oeuvre n’est pas clairement politisée/cherchant à faire passer une idéologie, l’oeuvre est une chose, son auteur en est une autre, point.
    J’ai toujours été rebuté par la taille de la trilogie, jamais osé me lancer malgré les très nombreuses bonnes critiques. Peut-être un jour…

    • Oui, je suis d’accord sur ce point, mais c’est toujours dérangent. Surtout que lui il n’est pas très clair, il oscille entre provocation et comportement de connard. Est-ce un personnage ? Est-il vraiment comme ça ? En tout cas, il vit un peu isolé, et il très certainement misanthrope. Puis, il a l’intelligence (ou la perversité) d’écrire sur une période à son image.

  2. Ellroy, le Céline du polar ?
    Depuis les années 70, on sépare l’homme et l’oeuvre…Mais c’est vrai que le bonhomme est assez dérangeant…voire totalement barge…
    Il a qd même écrit les meilleurs polars US de la fin du XXème siècle : la trilogie Hopkins et le Quatuor de LA sont insurpassables…
    Longue vie à de belles critiques comme celle-là ! Bravo !

    • Merci, ravi qu’elle t’ait plu.
      Il y a un peu de Céline effectivement, même s’il me semble qu’il n’a participé à rien de manière active. Il reste plutôt dans son coin à troller notre époque.
      Pour la séparation de l’oeuvre de l’auteur je suis pour, mais c’est souvent dérangeant. En fait, ce qui me gêne le plus c’est de le savoir et de donner de l’argent à un mec comme ça. D’un autre côté je me dis que sans le savoir j’ai du aider des gens pas cool du tout. Genre un boulanger néo-nazi ou quelque chose dans le genre.
      Après on sait très bien que la censure ou l’autocensure ne sert strictement à rien. Donc autant lire, surtout si c’est bon et le faire en connaissance de cause.

Laisser un commentaire