Annihilation couverture

Annihilation – L’amour du bio

Annihilation est un roman de Jeff VanderMeer publié en 2016 chez la maison d’édition gardoise : Le Diable Vauvert. Paru en version originale en 2014, il est traduit de l’anglais par Gilles Goulet. Il s’agit de la première partie de la trilogie du Rempart Sud, dont le deuxième volet vient de paraître et qui n’est pas vraiment une suite.

Jeff VanderMeer est américain, auteur de roman et de nouvelles de science-fiction et de fantasy, il s’inscrit dans le mouvement New Weird, qui fait référence à la Weird fiction de Edgard Allan Poe, H.P. Lovecraft, Clark Ashton Smith et consorts.

Le présent texte a reçu le Prix Nebula et le Prix Shirley Jackson en 2014, il va faire l’objet d’une adaptation cinématographique en 2018. Je dois dire que c’est ce dernier point qui m’a poussé à lire ce roman, même si j’avais noté ci-et-là des retours positifs. Je suis toujours curieux de lire les œuvres qui dépassent le cadre littéraire et puis surtout je suis un grand partisan de : « Le livre est carrément mieux». Oui, je suis ce genre de petit con qui balance cet axiome à tout-va. C’est donc ma première rencontre avec cet auteur et ma première approche avec le New Weird et Wahou ! c’était trop bien.

Mais je vais éviter de trop en dire sur l’intrigue et l’atmosphère car c’est quand même une grande part du plaisir que procure la lecture de ce livre.

 

Une expédition, quatre femmes, une zone.

La douzième expédition est sur pied et pénètre la zone X. Les onze groupes précédents ont connu un sort peu enviable. La douzième compte bien changer la donne, quatre femmes, quatre scientifiques. Elles ne se connaissent pas, ne savent rien de cette zone qui ne cesse de s’étendre. Elles doivent l’étudier, la cartographier et tout noter.

 

Des personnages compétences.

Dans ce roman, les personnages ne sont pas nommés, les protagonistes n’ont ni nom ni prénom. Elles s’interpellent via leur fonction. Au départ, c’est troublant, pourquoi un tel détachement ? Ce sont des personnages interchangeables ? Elles se limitent à des compétences, jetables à souhait ? Difficile de s’identifier à un personnage sans nom, pas évident d’avoir de l’empathie pour un protagoniste qui se limite à sa profession ? Et pourtant, à la fin du roman, à la lecture de la dernière page, le lecteur a l’impression de les connaître, l’immersion est totale. Le procédé original et pertinent. Cette absence d’identité rend la Zone X encore plus troublante, inquiétante.
Il s’agit de quatre femmes, ce qui est singulier aussi. À l’annonce de l’adaptation du film et à la publication du premier teaser, il y a eu plusieurs commentaires de personnes très progressistes arguant du fait qu’il y avait bien trop de femmes à l’écran, sans déc ? Je ne sais pas s’il faut en rire ou en pleurer, mais ça m’a fait penser à ce billet sur la NASA qui préconise une mission exclusivement féminine pour Mars, à méditer les velus.

 

Science-Fiction sans technologie.

Annihilation est un roman à la croisée des chemins entre science-fiction et fantastique. Il s’agit d’un récit où la technologie est quasiment absente, pour ne pas dire insignifiante. L’histoire laisse une grande place au vivant et aux manifestations troubles et inquiétantes de la zone explorée. Cet aspect fait énormément de bien, c’est un grand bol d’air frais malgré l’atmosphère inquiétante qui se dégage des nombreuses scènes du récit.
Annihilation est une ode à la vie, à la nature. Cette dernière y tient une place importante, les personnages évoluent dans une zone où elle a repris ses droits, les protagonistes vont vite faire face à des manifestations inexplicables. Concernant cette place du vivant, il faut dire que son héroïne y est pour beaucoup. Sa fonction et sa quête pour percer les mystères de la vie sont au centre du roman. C’est un véritable plaisir à lire.
Autre pan important, l’écriture, les membres des expéditions sont sensés tout noter, tout reporter sur un carnet personnel, sans rien en dévoiler aux autres. Il y a d’autres manifestations qui donnent à l’écrit une place importante dans le récit, comme si seules les lettres subsistaient et en matière d’écriture justement, l’auteur s’y entend.

 

Contemplation X.

Jeff VanderMeer maîtrise son récit de bout en bout, le style est incisif, précis et beau. Il offre des descriptions terribles, dans lesquelles la nature côtoie le mystérieux. De nombreux passages contemplatifs sont superbes et ne seront pas étrangers aux amateurs de H.P. Lovecraft et à toutes ses émanations. La lumière devient matière, les lueurs ont des odeurs, les formes et les manifestations dépassent les sens humains. Mais la comparaison s’arrête là, il n’a rien à envier à a la première vague du Weird, car le style de l’auteur lui est propre, une poésie se dégage de ses formules et il offre quelques envolées délectables. Sans oublier de laisser une grande part au stress, au suspens et à l’inquiétude.
Il aurait pu se limiter à la zone, à sa découverte et à sa contemplation, mais le roman aurait été, surement, déséquilibré. C’est pourquoi il s’attarde aussi sur l’impact de la zone sur les explorateurs et sur la psychologie de son héroïne. Sans prendre une place trop importante, le lecteur y découvre une femme singulière, qui poursuit son passé et qui tente de comprendre ce qui se déroule ici, comprendre le vivant comme elle n’a jamais cessé de le faire. Solitaire, endeuillé, un personnage attachant dont il est difficile de se défaire à la fermeture du roman.
La narration externe, à travers le carnet de l’héroïne, offre un regard neutre. Le narrateur n’en sait pas plus que le lecteur, ce qui tend à renforcer l’atmosphère pesante de l’exploration. Les scènes dans la Zone s’alternent avec les flashback sur la vie de l’héroïne, sans que l’une des temporalités prenne le pas sur l’autre. Mon seul regret c’est que le récit soit si court.
Le mystère est au centre de l’histoire et pourra déranger certains lecteurs, tant l’auteur laisse son public patauger dans l’inconnu. Il faut se forger son avis, tenter de trouver des indices ci-et-là. La folie n’est jamais très loin, au point qu’il est possible de douter de l’existence de cette Zone X. Jeff VanderMeer prend le pari de ne donner quasiment aucune réponse, quitte à se faire des ennemies.

 

Du bon, très bon.

Inutile de tergiverser, vous l’aurez compris Annihilation m’a totalement conquis. J’ai adoré le style et l’ambiance posés par l’auteur, sans compter la découverte de la Zone X et de ses mystères. Annihilation est une grande réussite. Une originalité dans le panorama actuel de la Science-fiction où l’on fantasme sur les intelligences artificielles, la colonisation d’exoplanètes et l’apocalypse. Ici, Jeff VanderMeer s’attarde sur ce qui nous entoure, les biotopes riches de notre planète et la diversité folle qu’ils renferment. Un amour du vivant au service d’un récit prenant et efficace. Avec une question simple : et si le plus beau et le plus étrange se trouvaient là, sous nos yeux ?

==========

D’autres avis : Cédric Jeanneret – Le Maki – Lorhkan – Nevertwhere – Gromovar – RSF blog – Un Papillon dans la Lune –Nébal 

 

 

 

15 réflexions sur “Annihilation – L’amour du bio

  1. Moi aussi je suis ce genre de petit con !

    Je n’ai pas lu ce roman qui me tente du fait de la trilogie. Si tu me dis qu’il peut se lire de manière plus ou moins indépendante, je vais passer à la lecture.
    Tu as prévu de lire la suite rapidement ?

    • De façon indépendante oui et non, ça se passe toujours dans la zone X, mais a priori pas avec les mêmes protagonistes. Et pourquoi pas avec des réponses ! ^^
      Je fini la Cinquième saison de N.K. Jemisin et j’attaque la suite !

  2. J’étais sur que cela allait te plaire…

    Pour le Chien, oui ca peut se lire seul mais tu resteras sur ta faim. En même temps je ne suis pas sur qu’au bout du bout on ne reste pas sur notre faim ! Donc fonce, ne te prive pas, l’atmosphère de la zone X est prenante.

  3. Je ne connaissais pas du tout ce roman mais il me tente beaucoup ! Tous les points que tu soulignes devraient me plaire : je fonce et le rajoute dans la liste de mes achats pressés 😉 Merci !

Laisser un commentaire