Couverture Axiomatique

Axiomatique – Futur débridé

Axiomatique est un recueil de nouvelles de Greg Egan paru en version originale en 1995 et pour la première fois en France chez Le Bélial’ en 2006. Vous pouvez le trouver en numérique à bon prix et en poche. Il s’agit du premier recueil publié en collaboration avec Quarante-Deux, dans la même gamme il y a deux autres recueils de l’auteur : Radieux ; Océanique. Mais aussi l’excellent Au-delà du gouffre de Peter Watts, la fascinante Ménagerie de Papier de Ken Liu et bientôt La Danse Aérienne de Nancy Kress. Deux groupes qui travaillent sur des recueils de qualité, ce n’est pas moi qui vais m’en plaindre.

La couverture est de Nicolas Fructus, très réussie, mais qui nous propose des vaisseaux alors qu’il n’y a pas l’ombre d’un aéronef dans ce recueil (!). Une flopée de traducteurs s’est chargée de retranscrire de l’anglais (Australie) les nouvelles : Sylvie Denis, Francis Lustman, Quarante-deux (Ellen Herzfeld & Dominique Martel) et Francis Valéry. D’ailleurs, j’ai une question à la cohorte de traducteurs, pourquoi utiliser le terme crackers en lieu et place de hacker ? Quel est le terme initial ? À chaque fois que je lisais Crackers, je sortais instantanément du texte. Crackers quoi.

Concernant l’auteur australien, ô combien singulier, insaisissable et un peu flippant, je vous invite à lire la chronique sur le Bifrost 88 qui lui est consacré. D’ailleurs, c’est ce numéro qui m’a incité à me lancer dans la lecture de ses nouvelles. Chez le Bélial’ ils font aussi le service après-vente. Je ne suis pas déçu, même si cela confirme son caractère inquiétant, tout en soulignant son génie et le fait qu’il est difficile de passer après ce numéro du Bifrost qui a tout dit, ou presque.

Axiomatique est un recueil de dix-huit textes, considéré comme un monument de la SF moderne, que ce soit le recueil, ou l’auteur, le titre n’est pas volé. Même si par moment il est difficile à suivre, les idées et les extrapolations proposées sont tout simplement brillantes. Après une telle lecture, on se sent tout petit, sincèrement.

 

Dix-huit histoires vertigineuses.

Le titre est un tantinet racoleur, elles ne sont pas toutes vertigineuses. Mais tout de même, sur les dix-huit nouvelles d’Axiomatique toutes m’ont fait gamberger, certaines m’ont fait vaciller du fait de mon incompréhension et d’autres m’ont subjuguées par leur pertinence et les idées qu’elles dégagent. Il est difficile de résumer dix-huit textes et d’ailleurs, je ne vais pas me prêter à l’exercice. Mais forcément, le titre du recueil n’est pas anodin, certaines de ses nouvelles se déroulent dans espace-temps commun, du moins des technologies communes. Celle qui permet d’imposer des axiomes à son cerveau et ainsi se persuader que tel concept est la vérité vraie et qu’il ne peut en être autrement. C’est un peu le credo de Greg Egan, du moins ce qu’il combat : la certitude des choses. Pour lui, le doute est tout aussi primordial que l’intelligence, l’astuce ou tout autre trait de caractère, et toute action, ou procédé consistant à nous enlever ce doute est contre-productif, quelque part. Les personnages vont être, par moment, emplis de certitudes jusqu’à friser la stupidité,  mais parfois pétris de doute, et c’est lorsque le doute s’efface pour laisser place à la certitude ou à la conviction que les ennuis arrivent.

 

Con-sommateurs d’idées.

Qu’arriverait-il si un jour nous avions la possibilité d’acheter des idées. Je ne parle pas d’adhérer à tel ou tel parti, ou à une idéologie, mais bel et bien d’acheter une idée. Une certitude. Une conviction. Vous insérer une bille dans votre nez, les nanomachines se libèrent et vont reconfigurer votre carte mentale pour vous persuader que la mort n’a aucune importance, c’est ce qui arrive en quelque sorte au personnage de la nouvelle éponyme Axiomatique. Toujours dans la même veine, dans Orbites instables dans la sphère des illusions sur terre il s’est créé des sphères idéologiques (physiquement) et les personnages vont naviguer entre elles. Ils sont spéciaux, ils parviennent à ne pas se faire happer par telle ou telle idéologie. Ils sont convaincus du fait qu’ils sont uniques mais ils vont tomber de haut. Il n’hésite pas non plus à taper sur nos modes de fonctionnement, à les pousser jusqu’à leur paroxysme. Et s’il vous prenez l’envie d’avoir un bébé, comme l’envie du dernier smartphone ou d’un Shiba. Désormais, c’est possible, on vous crée un bébé sur mesure, avec une intelligence et une durée de vie limitée. Juste pour le plaisir de porter la vie, la donner, pouponner et se pavaner dans la rue, poussette à la main. Dans Le p’tit-mignon le père, seul, ne peut résister à l’envie irrépressible d’avoir un enfant, il a épuisé ses deux dernières relations sur ce sujet. Qu’importe, il le portera lui-même et l’élèvera tout seul. Mais tout de même, un p’tit-mignon ça coûte cher alors il va sur le web et dégote une contrefaçon asiatique. Le problème c’est que derrière ce résumé froid et un peu absurde, c’est d’un véritable être humain dont parle Greg Egan, d’un être vivant.
Les personnages sont souvent confrontés à leur stupidité, tantôt obtus, tantôt égoïste. L’auteur semble avoir une piètre opinion de l’humanité, même s’il offre par moment quelques lueurs d’espoirs, plus dans l’intimité que dans la masse.

 

Biotechnologie, biohacking et sciences appliquées.

Greg Egan aime la science et ses nouvelles s’en ressentent, certaines sont complexes, encore que dans ce recueil il laisse une part belle à l’humain, ce qui n’est pas forcément le cas dans les autres. Les thématiques sont nombreuses. Mais elles sont toutes accessibles en réalité, même si je ne suis pas sûr d’avoir capté tous les concepts.
D’emblée, la première nouvelle intitulée L’assassin infini plonge le lecteur dans un monde ou une drogue perturbe l’espace-temps, autour de ses consommateurs s’ouvre de multiples brèches vers des univers parallèles, vers une multitude de possibles. Elle annonce la couleur. Dans Lumière des événements des scientifiques ont inventé un procédé qui permet de recevoir des messages du futur (à grand renfort de miroirs, de protons et de physique quantique), conséquence, chaque individu à un quota de bande passante pour écrire son journal intime, ou son journal de bord, il envoie ses données au jour le jour et les réceptionnes dès sa naissance. Du coup dès le départ on connaît tout de sa vie. Mais ce qui est sympa, c’est qu’on peut se faire des petites surprises où se mentir à soi même, caractéristique humaine très répandue. La physique est le premier amour de Greg Egan, mais il ne se limite pas à cette discipline.

Autre thématique importante, la biotechnologie, la manipulation du vivant, comme dans Le p’tit-mignon, déjà cité. Greg Egan s’empare de technologies déjà présentes, les démocratises et extrapole sur leur impact sociétal. C’est le cas dans Eugène, nouvelle qui traite de parents qui veulent l’enfant parfait et qui vont se laisser séduire par un professeur sans éthique, tout au long de la nouvelle l’auteur questionne sur la morale de la manipulation des gènes à des fins commerciales, avec une fin savoureuse (et un peu What the fuck). Dans Les Douves, il est question de modification du génome humain, mais bien sûr la technologie est usée par les plus riches qui comptent bien se créer un château fort biologique et se séparer du reste de l’humanité pour avoir la paix. L’Enlèvement, la création de clones est rendue possible par le progrès de la science, forcément des petits malins s’emparent de cette technologie pour rançonner un mari, persuadé au départ d’avoir sa femme en live. Il va rapidement se rendre compte que ce n’est pas le cas, mais au-delà des implications d’un clone et des dérives que cela peut entraîner, il s’agit aussi de questionnements sur l’identité.

Car l’identité est une autre thématique importante chez l’auteur, dernière du triptyque que j’ai décidé de traiter. En plus de l’Axiomatique, l’autre technologie commune à certaines des nouvelles est un petit cristal situé à l’arrière du crâne et permettant de copier « l’esprit ». Une espèce de pile corticale contenant l’ego de son porteur. À travers cette technologie, que l’on découvre dans la nouvelle Sœurs de sang, l’auteur s’interroge sur ce qui fait notre identité, thème rebattu depuis la nuit des temps. Lui y ajoute la copie possible de notre ego. Quand est-il ? Les deux copies sont la même personne, si le cristal prend le relais de mon moi biologique, est-ce toujours moi ? Ce type de questionnement bascule aussi sur le thème du transhumanisme et la rupture avec l’humanité classique, fil rouge du recueil. Autre nouvelle traitant de l’identité, mais plus fantasque. Dans Le Coffre-fort un esprit navigue de corps en corps, il change régulièrement d’hôte et doit s’adapter à sa nouvelle vie, comme cela fait quelques années qu’il subit ce phénomène, depuis son enfance en fait, ses hôtes et lui ont une synchronicité d’âge et il retrouve parfois le même hôte. Humain ? E.T. ? On n’en sait rien. C’est tellement rare que Greg Egan n’explique pas un phénomène que c’est tout de même à souligner, même si la fin semble donner un début d’explication, cette nouvelle se situe presque dans la veine d’un récit paranormal et ce n’est pas le seul écart de l’auteur.

 

Digressions narratives et méthodes scientifiques.

Le recueil ne se limite pas à la Hard SF, Greg Egan va piocher dans l’horrifique avec La Caresse, Le Coffre-fort, voire Le point de vue du plafond. Mais l’ensemble de ses récits est imprégné de sciences. Il applique son idée de manière méthodique et déroule ses pensées au fil du texte, jusqu’à donner dans de nombreuses digressions, loin d’être rébarbatives, elles permettent d’explorer d’autres facettes du concept proposait dans la nouvelle. La plupart du temps le ton est acerbe, il n’y va pas avec le dos de la cuillère pour qualifier nos bassesses humaines et nos actes irraisonnés. Pourtant pour lui, tout ne semble pas perdu, son discours est loin d’être totalement sombre, la science peut nous sauver.
Il est souvent qualifié d’auteur froid, avec un traitement des personnages et des aspects humains plus que secondaire, ici ce n’est pas vraiment le cas. Il s’agit de technologies, de visions, qui impactent directement la vie de ses personnages et ces derniers doivent faire avec et sont confrontés à de nombreuses questions existentielles. Il me semble que ce recueil est très proche de l’auteur, de ce qu’il pense et de ce qu’il anime. Des textes profondément intimes.

 

Incontournable.

Axiomatique est un recueil de nouvelles indispensable, une pierre angulaire de la production moderne de la science-fiction. Si certains des récits ne sont pas toujours évidents à appréhender, d’autres flirtent avec le haut du panier en la matière. J’ai adoré Axiomatique et sa folie technologique, Le p’tit-mignon qui est bien glauque, mais nécessaire et aussi Orbites instables dans la sphère des illusions et ses bulles idéologiques, une transposition d’une carte mentale et de la pérégrination d’un individu qui cherche sa place. Certaines sont moins réussies, des chutes tombent un peu à plat. Mais ce qui est sûr, c’est que Greg Egan a cette capacité folle de prendre une idée, de la justifier scientifiquement, puis de l’appliquer à notre société pour projeter le tout dans un futur proche. Il déroule son raisonnement jusqu’au bout.  À ce sujet, je me demande d’ailleurs pourquoi les showrunners de Black Mirror n’ont pas encore acquis les droits de certaines de ses nouvelles.
Tour à tour lanceur d’alerte, gardien de l’éthique, éveilleur de consciences, il nous rappelle que les idéologies obtuses et les comportements stupides et égoïstes peuvent nous mener à des situations insupportables, inadmissibles. Il ne joue pas au Père moralisateur, mais il dit juste à son lecteur : « Tiens regarde petit humain, regarde ce qui peut arriver. »

 

 

7 réflexions sur “Axiomatique – Futur débridé

  1. Un des rares livres que j’ai en format papier, je l’ai lu mais je ne l’ai pas apprécié plus que çà. J’ai beaucoup de mal avec cet auteur très exigeant, sans parler du format qui ne me convient pas plus que ça.

    • Comme je l’admets il y a certains concepts que je ne suis pas certain d’avoir compris. Par contre, en tant que novelliste je le trouve très fort, c’est un premier recueil de nouvelles percutant, dommage que tu n’aimes pas le format.

  2. Ca fait bien envie ! J’ai quelques difficultés à lire des nouvelles (enfin je dis ça, mais depuis plusieurs mois je lis bien un recueil par mois ^^), mais je me dis qu’avec Greg Egan ça tombe sous le sens : il est tellement bon sur les idées ! Petites questions quand même : quelle est la taille du recueil ? Combien de pages en général pour une nouvelle ? Je préfère quand les nouvelles s’étendent sur plusieurs dizaines de pages que sur une dizaine seulement. Merci pour ton article en tout cas !

    • Alors le recueil fait 463 pages pour 18 nouvelles, on doit se situer entre 20 à 30 pages par nouvelle, puisqu’elles sont plutôt bien équilibrées. Je n’ai pas ressenti de frustration : c’est trop court, trop long. Peut-être une ou deux qui aurait mérité du rab. C’est un bon nouvelliste, il arrive à développer un concept de manière efficace et rapide.

  3. Je n’ai pas autant aimé que toi. Certes l’aventure scientifique proposée est impressionnante, j’ai été intellectuellement surprise et admirative, mais côté coeur, c’est assez aride.

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