Couverture la bibliothèque de Mount Char

La Bibliothèque de Mount Char – Scott Hawkins propose une science-démente

La Bibliothèque de Mount Char est le premier roman de Scott Hawkins, publié en version originale en 2015, il est paru chez les Éditions DENOEL, dans leur collection Lunes d’encre, le 24 août dernier. Le roman fait l’objet d’une très bonne traduction de Jean-Daniel Brèque, qui est parvenu à retranscrire parfaitement l’univers déjanté de l’auteur, chapeau. Aurélien Police, quant à lui, signe une nouvelle fois, une très belle couverture.

Scot Hawkins est informaticien, il est né aux États-Unis en 1969, sur sa bio il précise posséder plusieurs chiens, à la limite de la crazy cat lady, je comprends mieux certains passages du récit ! Il s’agit de son premier roman, et d’emblée, je peux affirmer que c’est une sacrée réussite. La dernière fois que j’ai lu un truc aussi barré, il s’agissait du comics Preacher de Garth Ennis et Steve Dilon, autant dire que la barre est placée haute avec ce récit contemporain totalement décalé.

 

Le jour où Père a disparu.

Père a disparu, Carolyn et les autres Pelapi — qui signifie élève, apprenti — semblent perdu. Car Père est puissant, l’égal d’un Dieu, sa disparition va avoir des conséquences dramatiques. Ils n’ont pas fini leur formation et vont devoir se débrouiller seuls. De plus, la Bibliothèque de Père n’est plus accessible. Là où tout le savoir du monde est enfermé, là où chaque Pelapi doit étudier son catalogue. Car ils sont des bibliothécaires d’un genre particulier, chacun à son domaine, les langues, la guerre, la guérison. Mais l’absence de Père et le blocage de la Bibliothèque vont changer la donne, une lutte féroce va s’engager pour le savoir recueilli et compilé par le Dieu absent. Carolyn semble savoir des choses à ce sujet, mais elle reste discrète, elle a un plan. L’épopée pour retrouver Père et accéder à la Bibliothèque de Mount Char va leur apporter son lot de révélations, tant sur leur passé, que sur leur situation actuelle.

 

Des bibliothécaires de choc.

Carolyn est le personnage principal du récit, Pelapi qui étudie les langues, toutes les langues, de la poésie des tempêtes à l’anglais américain, en passant par le mandarin. Elle est intelligente, déterminée et parvient à bien cacher son jeu, car elle doit affronter les autres Pelapi, notamment. Le personnage de Carolyn ne cesse d’évoluer et de réserver des surprises, parfois on l’a prend en pitié, à d’autres moments elle agace, mais elle ne laisse pas indifférente. Son catalogue n’est pas le plus intéressant et les savoirs qu’il contient font pâle figure face à celui de David par exemple, qui est en charge d’étudier la guerre et les armes. David est violent, cruel et puissant. Flanqué d’un tutu et d’un gilet pare-balles il est socialement inapte, prêt à massacrer ceux qui se dressent devant lui ou, qui simplement, le contredisent. Un personnage flippant que l’on voit arriver de loin avec son tutu rose, il apporte une cruauté certaine au récit et des situations ubuesques. Il y a aussi Jennifer qui étudie la guérison au sens large du terme et Margaret dont le corps est en perpétuel putréfaction et qui navigue dans l’outre-monde. Les Pelapi sont douze, comme les enfants de Jacob, chacun à son domaine et ne doit rien divulguer aux autres de son catalogue, sous peine de punitions.
Père est en charge desdites punitions et de leur formation. Il est violent, intraitable et impose une discipline de fer. Il est craint et respecté. Le personnage du Père fait de régulières incursions lors de flash-back, figure. Personnage violent à la justice expéditive, il fait office de Dieu surpuissant et implacable. Certains de ses châtiments sont en lien avec le Taureau en couverture du roman, un barbecue original, pierre angulaire de son domaine, comme l’est cet objet du quotidien pour beaucoup d’Américains.
Carolyn dans son épopée va se trouver des alliés de circonstances, des hommes lambda, ou presque. Steve un cambrioleur de haut vol en rédemption, il se tourne vers le Bouddhisme, il a lu Le Bouddhisme pour les nuls et a trouvé sa voie. Trentenaire désenchanté et nonchalant il affronte toutes ces péripéties surréalistes avec aplomb, chargé d’un stoïcisme qui offre des moments assez drôles. En croisant la route de Carolyn sa vie va changer à jamais. Erwin va aussi croiser la route de l’étudiante en linguistique. Ancien vétéran de la dernière Guerre d’Afghanistan et légende vivante, il est un G.I. victime d’un stress post-traumatique, l’auteur joue avec ce personnage, cliché de la politique militariste et de ses travers.
Petite dédicace aux animaux qui ont eux aussi une certaine place dans l’histoire, tour à tour sentinelles et protecteurs, que ce soit des meutes de chiens à la fois drôles et angoissantes ou bien Dresde un seigneur lion qui a plus d’honneur que la plupart des humains. Leur présence ne fait que renforcer l’univers décalé de ce roman.

La Bibliothèque de Mount Char offre une galerie de personnages haute en couleur. Certains apportent une touche d’humour nécessaire à désamorcer la violence d’autres personnages qui n’hésitent pas à flirter avec une cruauté sans limite.

 

La magie n’existe pas.

L’informaticien-auteur transparaît dans ce récit. En effet, tout ce qui fait notre univers et ses règles sont codifiés, compilés dans des catalogues, catégorisés et cloisonnés. Il suffit d’avoir le bon logiciel et les bonnes lignes de codes pour être capable de tout, de jouer avec le temps et l’espace. Pour le commun des mortels, tel que Steve, tout cela semble être de l’ordre de la magie, pourtant Carolyn ne cessera de lui rabâcher que la magie n’existe pas. Effectivement, pour l’univers créé par Scott Hawkins, point de magie, tous les phénomènes extraordinaires sont explicables d’un point de vue scientifique.
Pourtant, à côté de cet univers où le savoir à une place prépondérante, les protagonistes principaux, Père et les Pelapi, semble tout droit sortie d’un panthéon moderne, les références sont multiples et il est difficile de ne pas penser à l’American Gods de Neil Gaiman, avec cette galerie de quasi-divinités aux mœurs et habitudes très proche des nôtres.
Le savoir est érigé en ultime manière d’obtenir le pouvoir et la puissance. Les livres et la Bibliothèque ont une place centrale dans le monde créé par l’auteur. J’imagine que les plus rationnels d’entre nous auront du mal à accrocher au début de l’histoire, mais au fil des pages l’univers s’affine et les explications, ainsi que les révélations s’enchaînent. Certaines de ces explications sont parfois tirées par les cheveux, mais peu importe, la Bibliothèque de Mount Char et ses catalogues proposent un environnement où le logiciel de l’univers, et ses lignes de code, sont connus d’une poignée d’élus, capables du meilleur, comme du pire.

 

Un style décomplexé.

Scott Hawkins vit dans en Caroline du Sud entouré de sa meute, je m’inquiète pour sa santé mentale — ou pas, tant il offre un récit totalement décomplexé, au ton jubilatoire et à l’humour décapant. Dès les premières lignes, j’ai été happé par le ton décalé et l’univers singulier. Un gros What the fuck en guise d’introduction, une invitation à lâcher prise, à ne pas se prendre au sérieux. Pourtant, même si le tout est barré, il n’occulte pas pour autant des sujets primordiaux.
Les références sont nombreuses, on peut y trouver le châtiment de Loki, mais aussi les douze tribus et la manne céleste. Scott Hawkins a tiré parti de tous les panthéons, de toutes les croyances pour les rationaliser à travers le prisme du savoir. Un exercice intéressant.
La narration est souvent décousue, il m’est arrivé de perdre le fil par moment, si l’auteur joue avec la temporalité, ce n’est que pour mieux surprendre son lecteur. Notamment avec des interludes excellents qui offrent des moments de pause pour la trame principale et l’occasion d’approfondir l’univers. Celle qui concerne le lion Dresde et son histoire est tout bonnement excellente, tant sur le plan moral que pour son histoire.
Quelques mots sur la traduction qui est s’avère parfaite. Jean-Daniel Brèque est parvenu à retranscrire fidèlement l’univers et l’ambiance singulière de Scott Hawkins. L’exercice ne devait pas être aisé et le choix des mots et des tournures a dû être primordial pour permettre une transcription scrupuleuse du ton décalé et de l’humour particulier de l’auteur. Bravo.

 

Une lecture surprenante.

La Bibliothèque de Mount Char est un premier roman. Un premier roman surprenant, un bol d’air dans la production parfois un peu trop sérieuse de la SF contemporaine, sans être totalement décalé et hors de propos l’auteur offre un récit captivant avec son lot de révélations, même si certaines peuvent paraître trop surréalistes. Il abuse parfois des effets de violence sans pour autant me poser poser de problèmes, je sais que certains lecteurs y sont sensibles. Le ton est décalé, délirant, sans jamais en dégouter le lecteur, un dosage juste et pertinent. Une excellente fable moderne et décomplexée.

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D’autres avis :Gromovar ; Apophis ; Le Fictionaute ; Mes imaginaires

Côté interview il me semblait en avoir vu une sur l’ancien blog Lunes d’encre, mais impossible de remettre la main dessus… ou bien mon esprit me joue des tours.

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Chronique rédigée dans le cadre du Challenge Lunes d’encre :

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J’ai réceptionné ce roman dans le cadre d’un service presse proposé par les éditions DENOEL, que je tiens à remercier pour leur confiance.

11 réflexions sur “La Bibliothèque de Mount Char – Scott Hawkins propose une science-démente

  1. Excellente critique (merci pour le lien) ! Je regrette presque de l’avoir lu en anglais, j’aurais adoré voir ce que donnait la traduction de l’excellent JDB.

    Non, ton esprit ne te joue pas des tours, il y avait bien une interview de l’auteur… sur l’ancien blog de Lunes d’encre. Qui a été supprimé lorsque Gilles Dumay a quitté son poste. Rien d’étonnant, donc, à ce que tu ne la retrouves pas sur le nouveau, qui a été mis en place par son successeur.

    • Merci, j’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce roman très original et effectivement la traduction est vraiment top !

      C’est dommage pour l’interview, j’ai adoré l’humour, le cynisme et le ton de l’auteur, j’aurais bien aimé lire cet interview.

  2. Ton avis contraste avec celui de Mes imaginaires qui avait confirmé les quelques doutes que j’avais sur ce roman.
    Bref, le récit un peu incohérent me dit de fuir, mais l’éloge du savoir notamment vie les bibliothèques m’invite à me laisser tenter. Et puis ce côté décalé.
    Je me laisse le temps de la réflexion…

    Pour le taureau de la couverture, il doit y avoir des légendes américaines dessus. Il me semble avoir vu la même image (taureau ou bison ?) dans la série American Gods, cela avait tilté au visionnage et j’avais fait le rapprochement avec la couverture de ce bouquin.

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