Bifrost 88

Bifrost 88 – Greg Egan l’insaisissable

Retour sur le denier numéro en date de la revue Bifrost. Revue que je vous ai largement présentée dans un précédent billet, celui sur le numéro 86.

Le présent numéro est consacré à Greg Egan, accompagné d’une superbe couverture — de Gaëlle Marco —, il nous présente celui qui est considéré comme le Pape de la Hard-SF, un homme à la personnalité presque insaisissable, dont on n’a pas de photo et qui parle peu de lui. En fait, pour le connaître il faut le lire, c’est là que ça se corse. Heureusement le Bélial’ a concocté un numéro très riche et qui fera date en terme de guide de lecture pour cet auteur incontournable de la science-fiction.

Tout commence avec l’habituel édito du chef, Olivier Girard. Dans ce préambule il déplore la baisse de quantité des nouvelles présentes au sein de la revue. Il déplore aussi le peu de représentativité des auteurs français, en effet, trois nouvelles francophones seulement pour l’année écoulée, dont un auteur mort. Il promet de remédier à la baisse du nombre de nouvelles et lance aussi un appel aux auteurs français afin d’avoir de la matière à insérer dans la revue. Mais cet appel fait écho à une de ses interviews — chez Human After All — dans laquelle il décrète que les textes français que sa maison reçoit vont du très mauvais au mauvais.
Quoi qu’il en soit, je suis satisfait de cet édito et attends avec impatience les prochains numéros pour constater le changement de tendance. Car personnellement, mon premier leitmotiv à la lecture de cette revue ce sont les nouvelles.

 

Deux nouvelles : Vie et mort, identité et anonymat.

Deux nouvelles sont au sommaire de ce numéro :
La Dernière Plume de Matthew Kressel.
— La Vallée de l’étrange de Greg Egan.

Dans la première nouvelle, l’auteur nous propose un récit à la première personne d’un écrivain partant pour son dernier voyage. Il s’installe sur une planète loin de tout, dans une case non loin d’une plage de sable blanc et coupe son terminal. Il est bien décidé à écrire son dernier roman, détaché de tout pour vivre son projet à fond, ne vivre que pour l’écriture. Mais son plan va être perturbé par l’irruption inopinée d’une petite fille qui va le bombarder de questions. Méfiant au premier abord, l’écrivain va se laisser séduire par cette boule d’énergie, surtout lorsqu’il se rend compte qu’elle a un talent inné pour le dessin.
Un récit touchant plein de mélancolie. L’auteur détoure la nécessité de transmission inhérente à l’Homme, il offre quelques beaux passages sur cette planète fantasmagorique, dont une vision de la panspermie quelque peu originale.

Le texte de Greg Egan est un cran supérieur. Il nous dépeint l’histoire d’un androïde héritant d’un mania des séries télévisées. L’androïde n’est autre que la copie dudit magnat. Mais la « copie » va vite se rendre compte qu’elle n’est pas forcément voulue et acceptée par ce monde, qu’elle n’a pas de droits, et que son identité est plus que trouble.
S’ensuit une plongée dans les souvenirs laissés par le « vieux », une crise identitaire parfaitement menée à grand renfort de questionnement philosophique sur le sujet. Quid de la copie ? Est-ce une personne ? A-t-elle des droits ? En effet, difficile d’évoluer dans nos sociétés sans personnalité juridique, et c’est pourtant le quotidien de beaucoup de gens. Une nouvelle qui change des textes sur les supers intelligences artificielles omnipotentes et omniscientes (enfin si on considère une copie comme une intelligence artificielle). Une formidable projection simple et crédible du futur. Avec en prime une belle critique sur l’industrie des séries télévisées.

 

Critiques et chroniques.

Se place ensuite le carnet de bords et les critiques, le ton reste le même, une exigence qui frise parfois l’insolence. C’est une critique qui revient souvent, les chroniqueurs sont considérés comme élitistes, voire parfois méprisants. Personnellement, ça ne me dérange pas, et si le ton de la chronique ne me convient pas, je n’en fait pas cas. Surtout que cela représente une part infime des retours faits par l’équipe. Et puis de toute manière, c’est un passage obligé pour qui veut se spécialiser dans un domaine. Difficile de ne pas être exigeant lorsque c’est son champs de prédilection. Surtout que l’équipe est quand même pas mal, il y en a même un qui a donné dans l’écriture inclusive dans ce numéro, c’est pour dire si le Bélial’ est à la pointe en matière littéraire. Bref, pour ma part j’ai noté quelques livres :
Au bal des actifs : Demain le travail, un recueil de nouvelles réalisé par un collectif d’auteurs avec pour objectif de repenser le travail, même si les nouvelles semblent inégales, l’idée de départ me plaît.
Nager dans les étoiles un recueil de treize nouvelles de Kanishk Tharoor, le pendant masculin de Vandana Singh ? Juste parce qu’il est indien, ça serait réducteur. Des textes qui naviguent dans toutes les époques, sous toutes les latitudes et servis par une plume magnifique. Je demande à lire !
Kalpa Imperial d’Angélica Gorodischer, de ce que j’ai déjà lu sur ce livre, tout le monde s’accorde à dire que c’est excellent et certains crient même au chef d’œuvre. Il va falloir que je trouve le temps de m’y pencher.
En vrac : Os de Lune de Jonathan Carroll, L’Arche de Darwin de James Morrow (il est déjà dans ma PAL), Libration de Becky Chambers (la chronique semble dire qu’il est mieux que le premier volet), Few of Us de Luvan et Jérusalem d’Alan Moore.

Je passe rapidement sur le coin des revues tenu par Thomas Day, puisque rien n’est à sauver.

 

Greg Egan : un homme avec un temps d’avance, voire deux.

Place ensuite au gros morceau, le dossier sur Greg Egan. Bon, je ne vais pas tergiverser, ce dossier est tout bonnement excellent, peut-être le meilleur que j’ai lu depuis mon abonnement à cette revue (N° 79, ouep ça fait pas lourd), avec celui sur Stephen King. Le dossier débute avec une interview de l’auteur par Karen Burnham. Il aurait pu débuter par une interview menée par un membre de l’équipe de Bifrost, mais celle-ci a avortée dès la deuxième question. L’auteur a claqué la porte. Nul doute que cet épisode ne va faire que renforcer l’aura de Greg Egan. L’interview présente est surement la meilleure partie du dossier, les réponses de l’auteur sont sans détours et il offre sa vision de la science-fiction, vision qui peut paraître froide, voire glaciale, mais argumenter comme il le fait, difficile d’y trouver à redire. Le lecteur y découvre un autodidacte de la physique (avec une bonne base en maths tout de même), qui se passionne pour la physique quantique jusqu’à être parfois difficilement intelligible. Mais il se passionne pour toutes les sciences en général et s’amuse à extrapoler à outrance. Je retiendrai une vision très restrictive de la SF, voire aride qui peut se résumer en une phrase :

« Utiliser la science-fiction pour bricoler des métaphores sur des thèmes familiers revient à la dévoyer ; c’est comme prendre un microscope pour s’en servir de presse-papier ».

Ok Greg, mais quid de Cérès et Vesta ? Si ce n’est pas une métaphore sur le choc de migrations que l’on vit, qu’est-ce que c’est ? Bon forcément c’est le seul texte que j’ai lu de lui et la seule chose que j’ai relevée. Le tout est fascinant.

Ensuite, Thomas Day nous propose une synthèse de l’œuvre du Monsieur, mené par thématique, c’est clair, concis et efficace. Ah oui, et Thomas Day incite à lire les recueils de nouvelles de Philip K. Dick (ceux parus chez DENOEL Lunes d’Encre j’imagine), moi je veux bien les lire, j’ai même très envie de les lire, mais ils sont introuvables hormis d’occasion à des prix délirants chez qui vous savez.

Greg Egan est un auteur fascinant, insaisissable. D’une intelligence rare. Il semble déjà dans le futur, malgré son aspect froid et la rudesse de ces textes, c’est aussi un homme de conviction qui a passé plusieurs années à tenter d’améliorer le sort des réfugiés dans son pays, l’Australie, qui menait et qui mène encore une politique abjecte à ce sujet (mais peut-on se permettre de parler lorsque nous ne faisons guère mieux ?). Temps durant lequel il a même mis de côté l’écriture, du moins en grande partie et on le sent encore tiraillé à ce sujet. Un homme à découvrir et un auteur dont il est difficile de se passer si l’on s’intéresse à la science-fiction, pas forcément pour adhérer à ce qu’il écrit, mais pour avoir toutes les cartes en main pour comprendre la production actuelle de ce genre.

Il est aussi possible de résumer la pensée de l’auteur par : le refus des certitudes est l’essence de l’intelligence.

Le numéro enchaîne sur une interview du duo de Quarante-Deux, un couple de traducteurs qui travaille avec le Bélial’ sur des recueils de nouvelles, dont celui de Ken Liu — La ménagerie de papier — et de Peter Watts — Au-delà du gouffre —, qui sont de très bonne facture. Une interview qui s’attarde un peu sur le fandom de la SF, les méthodes de travail, les relations. Un brin nostalgique, à la limite du : « c’était mieux avant » par moment. Histoire d’en rajouter une couche, s’ensuit des visites de bouquinistes parisiens qui ont pliés boutiques depuis un moment. Un bon gros moment de nostalgie, on aime ou on aime pas.
L’interview de Quarante-Deux m’a rappelé que le nom de mon blog n’a rien d’original, c’est ça lorsque l’on prend un nom de domaine sur un coup de tête, parce qu’on a envie d’écrire une chronique sur Latium, là, tout de suite! et sans regarder ce qui se fait autour. Presque un an après, on regrette !

Concernant Greg Egan, pour lire autre chose de lui qu’une novella dans laquelle il se dévoie, j’ai noté Axiomatique (que j’ai acheté direct, ils sont forts chez le Bélial’) le premier d’un triptyque et Isolation, pour commencer ça sera déjà pas mal.

 

Et pour finir.

À noter aussi la chronique sciencefiction du physicien Roland Lehoucq sur les stations orbitales. Didactique, simple d’accès, on apprend en s’amusant.

Le numéro se termine sur un mot concernant le vote pour le prix des lecteurs portant sur les nouvelles parues au sein de la revue au cours de l’année. En soulignant le fait que 500 € sont reversés au gagnant de la meilleure nouvelle francophone. Sachant qu’ils sont trois, dont un mort et un qui est très présent sur les étals, pour ma part c’est vite vu, dommage qu’il n’y ait pas plus de choix et de voter de cette manière, mais bon, c’est comme ça.

Voilà, mes quelques mots sur cet excellent numéro. À la fin de ce billet, je me dis qu’il faut vraiment que je lise et que je chronique d’autres revues, histoire d’avoir des points de comparaison (même si j’en ai deja avec Galaxies sans forcément le chroniquer) et éviter d’être taxé de probifrostien, mais lorsque les gens font du bon boulot, c’est bien de le souligner. Enfin presque, c’était mon premier Bifrost numérique et la maquette n’est vraiment pas terrible, mon comparse, Le chien critique, l’a très bien souligné, inutile d’en rajouter.

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D’autres avis : Albédo ; Le chien critique ; Xapur

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Bonus : Une interview de Greg Egan par Gromovar.

 

 

 

 

11 réflexions sur “Bifrost 88 – Greg Egan l’insaisissable

  1. Très bonne critique ! Concernant Egan, Cérès et Vesta est vraiment à part dans son oeuvre (avec Zendegi, dans une certaine mesure), vu qu’il relève quasiment de la soft-SF et pas de la hard. Ses autres textes s’intéressent beaucoup, beaucoup plus à la posthumanité qu’à celle d’aujourd’hui, même sous forme d’allégorie.

    • Merci ! Oui, n’ayant lu que ce texte ça m’a vraiment fait tilt cette phrase ^^
      Mais du coup, je suis vraiment curieux d’en lire d’autres. Je vais commencer avec Axiomatique. Et j’ai noté Zendegi tout de même, un jour peut-être, en plus ça fait fortement penser A La Maison des Derviches de Ian McDonald (c’est d’ailleurs souligné dans le Bifrost), même si ça ne doit pas être du même ordre.

  2. Très bon retour.
    C’est marrant comme la même citation peut interpeller différemment selon le lecteur. Sur cet exemple, je sus plutôt d’accord.

    Pour le nom de ton blog, il n’y a pas tant de sites avec 42. Cela dit l’objet- c’est amplement suffisant à mon sens.
    Merci pour le lien

    • Merci ! Je viens de lire ça chez toi. En effet, tu l’as casé différemment (Et paf dans la tronche au boss du Bélial’), mais l’idée est la même ^^

      Il y en a quelques-uns quand même, je n’ai surtout pas envie d’être taxé de parasitisme ou de quelque chose du genre, alors que mon intention première était totalement naïve et irréfléchie ^^. Enfin, étant donné que je recherche le sens de la vie dans mes lectures, on va dire que ça passe.

  3. Je plussoie quant à ce super retour sur ce 88° numéro.J’ai trouvé la première nouvelle émouvante et touchante, mais pas si extraordinaire. Mais celle de Greg Egan complétement d’accord avec toi!

    J’aodre la façon dont tu es allé dans le détail.

    (merci pour le lien)

    • De rien et merci !

      Pour le coup, cette chronique s’est déroulée toute seule, j’avais envie d’en parler de ce numéro ! Je ne sais pas pourquoi parfois c’est si fluide à l’écriture, même en allant dans le détail et pourquoi par moment c’est plus laborieux. Enfin si, c’est en partie lié au fait que je structure un peu trop mes chroniques de livres, du coup c’est clair, mais pas forcément fluide (je ne suis pas sûr du coup et c’est pas évident d’avoir des retours). C’est le métier qui rentre.

  4. Il s’agit de mon premier numéro acheté de Bifrost (pas encore lu) et ta chronique me donne envie encore plus envie de le lire !

    Merci pour ton partage 😉

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