Couverture Bifrost 89

Bifrost 89 – Spécial Nancy Kress

Retour sur le denier numéro en date de la revue Bifrost. Revue que je vous ai largement présentée dans un précédent billet, celui sur le numéro 86.

Pour ce numéro Olivier Girard – le boss – nous offre un édito sous forme de bilan. Bilan suite à l’année charnière des 20 ans et qui nous rappelle que la persévérance et la passion peut mener à de belles choses, même dans un marché de niche comme celui-ci. Mais il cause aussi de ce que l’année 2018 réserve en termes de lecture de l’imaginaire, enfin de lecture tout court. S’il est agréable d’avoir une rétrospective sur le Bifrost et le Bélial’, l’année 2018 s’annonce tout aussi intéressante. En particulier l’arrivé sur le marché du poids lourd, du géant, de celui qui va écraser les prix (ah non merde), AMI, ou plus simplement Albin Michel Imaginaire, mastodonte de l’édition qui lance sa propre collection estampillée « imaginaire ». Il faut dire qu’ils se sont payé les services d’un directeur de collection solide : Gilles Dumay (allias Thomas Day). Il suffit de regarder son travail sur la collection Lunes d’Encre pour se rassurer, il y aura pour sûr du très bon, voire du très très bon.

Ce numéro est donc consacré à Nancy Kress, Papesse de la SF américaine, auteure prolifique tout de même : des dizaines de recueils, trois essais, plus d’une centaine de nouvelles et une bonne vingtaine de romans. Et dans l’hexagone ? Une dizaine de titres. Le Bélial’ et les quarante-deux semblent bien décidés à réparer cette injustice franco-française visiblement. Dernière sortie en date le recueil danses aériennes, dont je parle ici. Bon, il est possible de déplorer la sortie coup sur coup d’un recueil et d’un dossier spécial, le risque est de flirter avec l’indigestion ou d’y voir un matraquage promotionnel. N’étant pas emballé par Nancy Kress, malgré toutes ses qualités, et après la lecture récente du recueil, je n’étais pas spécialement pressé de lire ce numéro. Mais comme promis, ce numéro contient plus de nouvelles que les précédents, et cela fait plaisir.

 

Cinq nouvelles, cinq dames au service.

  • Martin le mercredi de Nancy KRESS :

Avec ce texte l’auteure à l’honneur dans ce numéro nous offre une revisite du Docteur Jekyll et de Mister Hyde, avec une conception très somatico-spirituelle du cancer. Une nouvelle originale (même si le mécanisme de la multiple personnalité est bien connu), avec un ton assez spécial, un petit côté weird, mais comme d’habitude je n’ai pas été emballé. Je pense avoir en partie compris pourquoi, j’y reviendrais plus en avant.

  • Un jeu d’enfant de Ketty STEWARD :

Très court texte d’une française qui nous vient de loin (Martinique), c’est la première fois qu’elle est publiée chez le Bélial’ et c’est sympa d’avoir de la nouveauté francophone dans ce paysage. Le récit traite d’une guerre qui semble durer depuis des éons (le genre de guerre dont même les protagonistes en ont oublié le fondement), une arme biologique a frappé l’un des camps, le reverso, les condamnant à rajeunir, jusqu’à l’enfance ; des enfants soldats par la force des choses et consentants. J’ai trouvé cela trop court pour le coup. Si le format nouvelle est casse-gueule, la micro-nouvelle l’est encore plus.

  • L’Éclosion des Shoggoths de Elizabeth BEAR :

Habituellement je ne suis pas fana des textes qui se contentent de mettre un terme Lovecraftien pour attirer le chaland, cela m’apprendra à avoir des préjugés. C’est un récit solide et intéressant, j’ai beaucoup apprécié ce texte de l’auteure (deuxième paru en France et qui prend en passant un deuxième Hugo, rien d’étonnant). États-Unis, un professeur d’université noir à l’époque de la ségrégation va devoir travailler avec un vieux pécheur raciste afin d’étudier des Shoggoths échoués. C’est plein d’humanité, bien écrit et elle parvient à se débarrasser totalement de l’ombre pesante de Monsieur Providence avec un texte qui dénonce la bêtise du racisme. Je dis oui et je suis curieux de lire d’autres de ses récits.

  • En finir de Isabelle DAUPHIN :

Parisienne, citadine d’adoption et bibliothécaire de profession (j’adore ces résumés façon recherche Google). Première nouvelle publiée, elle y parle d’une femme seule dans une maison de province (en Provence) qui va devoir faire face à une grande épreuve. Une plongée dans la psyché de son héroïne, obstinée, avec tout ce que cela peut impliquer. Un texte singulier qui n’est pas inintéressant mais pas foufou non plus.

  • L’Obélisque martien de Linda NAGATA :

Pour clôturer ce florilège féminin, une auteure américaine qui vit actuellement à Hawaï. Un texte qui nous projette loin dans le futur (le plus SF des cinq finalement) avec des constructions monolithiques martiennes, des IA, des colons perdus. Une histoire d’apocalypse lente et inéluctable, dans le dossier de Nancy Kress quoi de plus logique, elle qui adore l’Apocasoft (moi aussi je peux inventer des genres). Sympa. Cela nous rappelle que le Bifrost est avant tout une revue SF ?

Au final cinq textes agréables à lire, avec une préférence pour Elizabeth BEAR, suivi de Linda NAGATA.

 

Chroniques et critiques.

L’un des pans le plus importants de la revue, l’occasion de noter des envies de lecture. Pas mal de livres que j’ai lus, mais quelques petites choses à grappiller :

American War d’Omar El Akkad, j’adore l’idée d’une nouvelle Guerre de Sécession à la fin de notre siècle. Même si visiblement, comme le souligne l’auteur du billet, le Casus Belli n’est pas totalement crédible (un camp pour les énergies fossiles, l’autre non).

Espace lointain de Jaroslav Melnik, je ne suis jamais contre une bonne dystopie (et visiblement ici c’est le cas), surtout lorsque l’auteur vient d’une contrée stratégique du vieux continent, où les troubles politiques sont quotidiens et qui attire les convoitises du voisin russe.

Un homme chez les microbes de Maurice Renard, j’avais déjà noté ce livre lorsque Nébal en avait parlé, une fiction un tantinet surannée, mais une belle satire sociale visiblement, je signe.

Zothique de Clark Ashton Smith, recueil de textes accès fantasy d’un auteur emblématique, époque Weird Tales, au côté de Howard Phillips Lovecraft et de Robert E. Howard. Ou auteur emblématique tout court, là aussi je l’avais noté suite à la chronique élogieuse d’Apophis, il faut vraiment que je le récupère.

Bertram le baladin de Camille Leboulanger, récit qui se déroule dans un univers de fantasy dans lequel l’art de l’écriture a été perdu et où l’oralité reprend une place prépondérante. Nouvel auteur sur la scène francophone, à découvrir.

Certains ont disparu et d’autres sont tombés de Joël Lane, recueil de nouvelles qui semble faire l’unanimité, curieux de le lire. weird, épouvante, fantastique, pourquoi pas.

 

Nancy Kress : ou les biosciences conjuguées au futur.

Place au dossier, une interview de l’auteure, une interview des quarante deux qui ont compilé le recueil Danses aériennes. Un guide de lecture, la bibliographie, tout ce qu’il faut pour comprendre et apprécier Nancy Kress. Concernant les quarante-deux, quelque chose m’a fait tiquer, ils soulignent le fait qu’il est difficile de publier désormais sans se soucier des ventes, c’était mieux avant, etc. Je ne suis pas du milieu et je n’y connais sûrement rien. Mais tout de même, je regarde un peu ce qui ce fait, il y a désormais des plates-formes de mécénat (et je donne moi-même quelques $$ mensuellement à des artistes que j’apprécie). Il y a aussi la solution du PWYW (Pay what you want) que je trouve formidable à l’heure où tout ou presque est disponible sur internet. Il serait peut-être temps de repenser un peu tout cela, si des textes méritent vraiment d’être lus, pourquoi ne pas imaginer de nouveaux modes de distributions, sans forcément produire 2 000 exemplaires d’un livre dont le quart partira peut-être aux oubliettes ? Je ne sais pas, simple réflexion.

A la lecture de certains retours sur ses œuvres, je suis un peu rassuré de voir que je ne suis pas seul à ne pas apprécier son traitement des personnages et de certains de ses ressorts dramatiques. Ce dossier m’aura permis de mettre le doigt sur ce qui me déplaît ou me gêne, je pense qu’elle attache trop d’importances aux conflits familiaux et toute la sentimentalité qu’il y a autour. C’est un thème dont je me désintéresse totalement, et ce pour des raisons sûrement très personnelles. J’ai noté quelque petite chose à lire, mais honnêtement j’ai peu d’espoir en ce qui les concerne, ma motivation en la matière est proche de 0.

 

Et enfin.

Un dossier sciencefiction que j’ai fortement apprécie, tiens tiens sur l’évolution, qui ne s’adapte pas : meurt. Le bon docteur version Bifrost, Roland Lehoucq, démonte tous les poncifs en la matière, casse la prétendue chaîne de l’évolution et consolide la vision arborescente de cette théorie.

Un « parole de Nornes » rubrique dont le taux de copinage est très élevé (faut bien se soutenir dans ce microcosme) et où on apprend que le Diable Vauvert a perdu son indépendance et s’est fait manger par des ogres capitalistes, snif.

Et enfin, quelques mots sur le concours de nouvelles 2017, Thierry di Rollo est le lauréat avec une voix d’écart, cool et bravo à lui.

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D’autres avis : Le chien critique ; Lhisbei ; Lorhkan Lutin82

 

10 réflexions sur “Bifrost 89 – Spécial Nancy Kress

  1. Ce dossier ne t’aura pas fait passer au tiroir caisse pour Danses aériennes.
    J’ai lu Espace lointain, c’est très bien. Un peu éloigné des standards SF et donc raffraichissant.
    J’avais noté aussi Un homme chez les microbes mais bien trop cher pour un texte du domaine public. Malheureusement je ne l’ai pas trouvé en numérique libre. Par contre comme le papier ne t’effraie pas, il existe une “integrale” Bouquins qui doit se trouver d.’occase. A verifier si le titre est dedans. De ce que j’ai lu de l auteur, c’est très bien

  2. (merci pour le lien)

    Merci pour ta critique très complète. Je me suis contenté de lire le dossier Nancy Kress et le cahier critique, pour le moment, je n’ai malheureusement pas eu le temps de lire une seule des nouvelles. Ce qui est paradoxal, vu que j’achète les Bifrost au coup par coup, dans 99% des cas uniquement pour le dossier thématique. Sauf pour celui-ci, où ce sont les textes de Bear et Nagata qui m’intéressaient ! Et donc, j’ai lu le dossier… mais pas les nouvelles 😀

    Sinon, je suis parfaitement d’accord avec toi, certains nouveaux modes de tarification, de financement, voire d’impression (POD par exemple) sont à étudier, qui permettraient de toucher un public ciblé, de limiter les pertes ou même tout simplement de faire exister certains ouvrages tout court.

    • J’achète aussi le Bifrost pour les nouvelles et en avoir 5 au sommaire c’est cool et engageant pour l’avenir s’ils tiennent ce rythme. Pour les textes de Bear et Nagata que tu attendais, peut-être dans les prochains numéros ?

      • Non, non, ce sont ces textes là que j’attendais (j’ai failli acheter celui de Nagata juste avant de voir qu’il était au sommaire de Bifrost), particulièrement celui de Bear, c’est juste que je n’ai pas eu le temps de les lire. Mais vu que je suis dans une sorte de cycle de lecture Lovecraftien, je vais essayer d’en lire et chroniquer au moins un dans les jours qui viennent.

        • Au temps pour moi.
          Si tu es dans un cycle Lovecraftien je comprend mieux ton attente pour le Bear (excellent texte), du coup, au sommaire il y a aussi En finir d’Isabelle Dauphin qui peut-être rapproché d’un texte Lovecraftien.

  3. Je ne comprends pas pourquoi tous ces gens qui lisent, écrivent et publient des textes de science-fiction subissent encore ce système de droits et de distribution vétuste qui relève d’une dystopie.
    C’est comme de la complaisance, alors que les outils du futur existent et que l’imagination ne leur manque certainement pas!

    • Ça bouge un peu tout de même. Mais c’est vrai que lire : “aujourd’hui on ne peut plus éditer ce que l’on veut pour des raisons économiques ” m’a fait tiquer. Il y a énormément de solutions pour faire connaître des textes. Mais je me doute qu’ils ne veulent pas travailler pour la gloire, on est déjà suffisamment dans ce cas là.

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