Couverture Bifrost 87

Bifrost N°87 – Dossier : Jean Ray

Pour cet article je vous propose un retour sur le nouveau numéro de Bifrost, sorti ce mois-ci et consacré à l’auteur belge : Jean Ray. Concernant Bifrost, j’ai déjà présenté la revue dans un précédent article : ici.

 

L’édito du boss.

Le présent numéro débute comme à son habitude par un édito d’Olivier Girard. Édito à l’aune d’un mouvement qui prend de plus en plus d’ampleur dans le milieu des littératures de l’imaginaire. Un collectif est en train de naître et des initiatives sont lancées. L’éditorialiste dresse un bref bilan du paysage actuel du milieu SFFF français, lancement d’une nouvelle collection poche chez l’Atalante, départ de Gilles Dumay de chez Lunes d’Encre et mois de l’imaginaire (prévu pour octobre 2017). Il présente ensuite le pourquoi du comment : Jean Ray. La première partie est poignante, animée d’une passion sincère.

 

Trois nouvelles au programme.

 

La fin de la fin de tout de Dale Bailey.

Derrière ce titre poussif se cache une nouvelle d’un auteur américain méconnu en France, puisqu’il s’agit de son premier texte traduit outre-Atlantique (par Pierre-Paul Durastanti). Dale Bailey est avant-tout scénariste, il a travaillé notamment sur la série Masters of horror.

Ben et Loïs se rendent chez Stan qui les a invités dans une grande maison au bord d’une falaise à Cerulean Cliffs, demeure typique de la démesure hollywoodienne. Le couple déambule dans un milieu social qui n’est pas le leur. Au sein de la grande battisse sont organisées, jour après jour, des bacchanales, des orgies sans fin et sans lendemain. Car une apocalypse lente et inexorable frappe la Terre, l’univers : La Ruine. La population a le temps de s’y préparer et l’observe progresser, une vague grisâtre et inexorable, desséchant tout sur son passage. Que feriez-vous si la fin du monde était annoncée ? Prévisible et imparable ? Stan et ses amis ont choisi : Alcools sans modération, drogues à profusion et sexes à foison.  Le tout pour finir sur des suicides spectaculaires, histoire de partir avec panache. Ben est un poète qui n’a pas réellement percé, mais pas artiste maudit non plus, il se cherche. En dépit d’une fin annoncée il s’interroge sur son art et regarde avec envie ceux qui autour de lui s’adonnent sans retenu aux leurs, dont une plasticienne particulière, une artiste mutilatrice qui a toute la matière nécessaire pour exercer sa passion. Beauté et décadence sont au rendez-vous de ces derniers jours à Cerulean Cliffs.

Une belle nouvelle teintée d’une mélancolie forte, mais qui interroge surtout sur l’intérêt de l’art. L’art a-t-il besoin d’un public ? Existe-t-il de façon autonome ? Y a t’il un intérêt à produire de l’art pour de l’art ?

 

Avec ses yeux de Liu Cixin.

Liu Cixin, l’auteur chinois qui a fait une entrée fracassante en France avec son problème à trois corps (publié chez Actes Sud dans leur collection Exofictions), premier tome d’une trilogie Hard-SF plutôt bien accueilli. Introduit et traduit aux États-Unis par Ken Liu, Le Bélial’ nous propose leur première traduction du chinois au français par Gwennaël Gaffric.

Un récit à la première personne. Le narrateur quitte le travail pour partir en week-end, avant le départ son directeur lui assigne une paire d’yeux. Les “yeux” sont en réalités des lunettes permettant à un travailleur spatial de vivre une expérience terrienne. En effet, les yeux permettent à son porteur de transmettre l’expérience des cinq sens au destinataire. Une technologie à base de neutrino et de communication quantique. La destinataire s’avère vite envahissante et s’accapare le “week-end”. De plus, le porteur émet des doutes quant à la position de cette dernière, puisqu’il n’y aucune latence dans leur communication. Alors qu’habituellement, elle est a minima de une à deux secondes.

Une nouvelle qui présente une technologie permettant à des millions de travailleurs spatiaux de prendre des bols d’air à travers une simple paire d’yeux, un court récit bourré de bonnes idées. Avec ses yeux offre une balade contemplative, s’attarde sur les beautés de la Terre et invite à rêver. Un hommage aux auteurs et penseurs romantiques du XVIIIe.

 

L’histoire de Marshall Grove de Jean Ray.

Nouvelle de l’auteur mis en lumière par ce numéro. Initialement parue en 1947, elle est rééditée dans le présent numéro pour la première fois dans sa version originelle, après de multiples rééditions tronquées.

Une grande partie du texte se consacre à la biographie de Marshall Grove, garçon issu d’une famille d’épiciers, sa vie bascule lorsqu’il perd ses parents. Un tuteur et son parrain s’occupent de lui et ce dernier l’envoie à l’université. Il y suit des études brillantes, puis, plus rien… Sa carrière ne décolle pas, il devient rentier et s’encanaille dans la taverne du coin. Mais ses études en biologie et ses liens universitaires vont vite le rattraper.

Un très bon texte, malgré un cadre suranné et un vocabulaire désuet. Mais quel plaisir de lire un texte avec un style soutenu. Dès les premiers instants, j’ai immédiatement pensé à Edgar Allan Poe tant le style et l’ambiance sont proches. Sans être une simple copie, Jean Ray offre un très bon texte, appuyé par un ton ironique et une aura singulière.

 

Critiques, rubriques et le dossier : Jean Ray “l’Edgar Allan Poe belge”.

Les critiques habituelles suivent directement après les nouvelles, des avis toujours aussi pertinents. Avec un Bertrand Bonnet qui tape sur les sorties cthulhuliennes et au final pas mal de livres que j’ai déjà lus. Le blog me fait lire beaucoup plus de nouveautés et c’est sympa de comparer ses avis a posteriori. Sinon, pour ce numéro j’ai noté quelques petites choses qui me tentent, en vrac : Grève infernale de Norman Spinrad ; Heimska, la stupidité de Eiríkur Örn NORÐDAHL; La malédiction de Henry Lion Oldie.

Le coin des revues, toujours tenu par Thomas Day, qui me fait dire qu’il faut vraiment que je tente autre chose que Le Bélial’ et Galaxies et qui pour une fois est tendre avec cette dernière ! (j’en ai quatre de retard)

Un “parole de libraires” dans lequel Erwann Perchoc interview deux libraires toulousains de chez Ombres Blanches, sympathique retour sur leur travail, leur passion et leurs lectures. Lors de ma prochaine visite dans la ville rose, la semaine prochaine en fait, je risque grandement d’y faire un saut.

En suivant, le dossier sur Jean Ray. Bon je ne vais pas me voiler la face, je ne connaissais pas le Monsieur, j’avais vaguement entendu parler de son roman phare Malpertuis et aussi de Harry Dickson. L’occasion de découvrir un auteur majeur de fantastique de la première moitié du XXe siècle. Un auteur très proche de Edgar Allan Poe dans le style et qui emprunte à Arthur Conan Doyle et Howard P. Lovecraft. Il fait parti de ces écrivains qui pouvait vivre de récit feuilletonnant, une époque largement révolue, ou en mutation. Un homme à la vie singulière, un peu mythomane et surtout très inspiré. 200 cents pseudonymes, 1 300 fictions, impressionnant. Comme d’habitude, une succession de rubriques tournant autour du Monsieur et l’indispensable guide de lecture duquel il en ressort qu’il faut que je lise, a minima, Malpertuis père spirituel de American Gods, ainsi que les contes du Whisky, rien que pour le concept.

 

La science, du vrac et des poches.

La revue se termine sur un dossier science-fiction, des news en vrac en écho à l’édito, et quelques sorties poches présentées par Pierre-Paul Durastanti, qui enfonce le clou et m’incite à lire Suréquipée de Grégoire Courtois, notamment.

Le dossier science-fiction décortique la nouvelle de Ted Chiang : l’histoire de ta vie et son adaptation cinématographique : Premier contact. Un très bon dossier, beaucoup plus intéressant que le précédent qui traitait de Star Wars VII. Ici, un archéologue, un linguiste et un astrophysicien nous parlent tour à tour de la nouvelle et du film sous le prisme de leur spécialité, accessible et vraiment bien foutu.

 

Pour conclure.

Un bon numéro sur un auteur qui m’était jusque-là inconnu et qui n’a fait qu’augmenter la liste des livres qu’il faut que je lise. Il est toujours bon de se plonger dans le passé pour comprendre le présent. Des rubriques toujours aussi intéressantes, mention spéciale à la rubrique science-fiction, un cran au-dessus comparé à celles que j’ai pus lire jusque là (Depuis le numéro 79, hein).

Sur les trois nouvelles, j’ai une préférence pour celle de Dale Bailey qui m’a vraiment fait cogiter sur l’intérêt de la culture et de l’art. Celle de Jean Ray est très bien aussi, mais je n’ai pas été totalement convaincu par Liu Cixin, le texte est de qualité, mais je n’ai pas été subjugué par son style. Cependant, il a d’autres qualités, notamment son ingéniosité quant aux technologies.

Longue vie à Brifrost, au Bélial’, aux indépendants et à l’imaginaire.

10 réflexions sur “Bifrost N°87 – Dossier : Jean Ray

  1. J’ai remarqué aussi que Thomas Day était dans un bon jour. Pour le reste, je n’ai lu que le Cahier critique et le Parole de (que j’ai trouvé moyen)
    De Jean Ray, j’avais lu quelques nouvelles qui ne m’avaient pas donné l’envie de finir les recueils. Mais je ne suis pas contre découvrir l’auteur par ce dossier.
    J’attends ton avis sur Suréquipée. Lune avait bien aimé, mais les bagnoles ne me font pas spécialement envie.

    • Pour Jean Ray, j’ai trouvé ça très proche d’Edgar Allan Poe, mais ce n’est peut-être pas toujours le cas. Je suis très curieux de lire Malpertuis, même si avec le fantastique j’ai une chance sur deux de décrocher de ma lecture.

      Je ne suis pas fan de bagnole aussi, mais j’avoue que l’originalité du récit, semble-t-il, me titille.

  2. Je n’ai pas eu plus envie de découvrir Jean Ray, j’ai peur que ce soit très daté (certains aiment, moi pas trop).
    Mais comme toi je pense quand même essayer Malpertuis un jour.

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