Couverture Comment Blandin fut perdu

Comment Blandin fut perdu – L’art et la guerre

Comment Blandin fut perdu, précédé de Montefellóne, compile deux nouvelles de Jean-Philippe Jaworski, c’est publié en février 2016 chez Gallimard dans leur collection Folio « Tout à 2 € ». Comment Blandin fut perdu est paru initialement dans le recueil Janua Vera (Moutons électriques 2007), Montefellóne dans une anthologie dirigée par Stéphanie Nicot, publiée chez Mnémos en 2009, intitulée : Rois et Capitaines.

Est-il besoin de présenter Jean-Philippe Jaworski, quiconque surveille un minimum les parutions francophones en termes de fantasy a déjà entendu ce nom. Et s’il n’a pas lu l’une de ses œuvres, s’intéresse-t-il vraiment à ce genre ? Donc, c’est un auteur français qui nous a offert l’excellent roman Gagner la guerre, le recueil de nouvelles Janua Vera et son cycle en cours sur les Celtes : Rois du monde (tome 2.2 chroniqué ici), notamment.  Il a aussi créé plusieurs jeux de rôle : Te Deum pour un massacre (JDR historique sur les Guerres de Religion), Tiers Âge (se déroulant en terre du milieu). Il est professeur agrégé de lettres modernes dans un lycée, amoureux des mots et de la langue, certains considèrent parfois son style comme beaucoup trop verbeux. Moi j’adore.

J’ai trouvé ce folio 2 € (2 €30 en Guadeloupe) dans une bibliothèque en libre-service (dépôt et emprunt ouvert à tous). Étonné de voir Monsieur Jaworski dans ces rayonnages, et n’emportant aucun livre physique avec moi, enfin qu’un seul, ce fut l’occasion de me délecter à nouveau de sa plume. Car j’avais déjà lu Comment Blandin fut perdu, sans me souvenir de tous les détails, mais je n’avais jamais parcouru Montefellóne.

 

Récits du vieux royaume.

Les deux présentes nouvelles ont pour cadre l’univers des vieux royaumes développé par Jean-Phiippe Jaworski. Ces lecteurs habitués du nom puisque deux recueils de nouvelles sont déjà parus dans ce cadre : Janua Vera (chez Les Moutons électriques en 2007) et Le sentiment du fer (chez Helios en 2015). Ainsi qu’un énorme roman intitulé Gagner la guerre (chez Les Moutons électriques en 2009). Il n’est pas évident de coller une étiquette de genre à cet univers. La fantasy au sens classique du terme y tient une place importante. les elfes, les nains, la magie sont évoqués dans Janua Vera et Gagner la guerre, et carrément sur le devant de la scène dans Le sentiment du fer. Mais il y a une forte imprégnation historique, au regard des passions de l’auteur, aucun doute là-dessus. Gagner la guerre se focalise en partie sur la ville de Ciudalia qui ressemble à une cité-État de la renaissance italienne, les complots, et autres machinations y sont légion et n’ont rien à envier à ceux qui ont façonné notre propre histoire. Il y a aussi un soupçon de cape et d’épée et un ton souvent noir, ainsi qu’une flopée de méchants garçons. C’est un pot-pourri de plusieurs sous-genres, mais c’est surtout très bien agencé et d’une construction solide, voilà le principal. Et les deux nouvelles ci-dessous confirment la richesse et la variété de cet univers.

 

Montefellóne.

le Duc Isembard d’Arches se tient devant les murailles de la ville renégate de Montefellóne, cette dernière a prêté allégeance à la Cité-État de Ciudalia. Le Duc et son conseil attendent des nouvelles, lorsqu’elles parviennent, elles s’avèrent mauvaises, le Roi connaît des difficultés, la tenue du siège est remise ne cause. Que peuvent-ils entreprendre ? Attaquer dans un baroud d’honneur ? Fuir ? Impensable.

 

Comment Blandin fut perdu.

Albinello pratique un métier d’un autre temps, celui de peintre d’art itinérant, lorsqu’il pose son atelier au monastère de Havreval le Père supérieur lui propose de prendre un apprenti, un novice du nom de Blandin. Le Père n’hésite pas à bien faire comprendre au peintre qu’il en va de sa carrière et qu’un refus lui causerait un grand préjudice. Devant le fait accompli Albinello accepte, sans trop savoir pourquoi le monastère tient tant à se débarrasser de jeune novice, qui soit dit en passant est plutôt doué (pour l’enluminure), ce qui rassure le peintre et le fascine. Il va vite se rendre compte que Blandin a une obsession inavouable dans le cadre d’une vie monastique, il ne peut s’empêcher de penser à une certaine Alma. Mais surtout il ne peut résister à l’idée de la peindre, de la dessiner, ce qui ne va pas manquer de causer du tort à l’artiste qui va tenter de comprendre l’attitude du jeune artiste.

 

Dualité de l’art et de la guerre.

La première est une nouvelle très martiale tant dans sa thématique que dans son traitement, L’auteur accompagne sa simple scène de siège d’un vocabulaire riche et varié, le tout transforme ce texte d’une cinquantaine de pages en véritable tableau de guerre détaillé. Par moment ses personnages s’emportent dans de truculentes tirades, notamment lorsqu’il s’agit de parler Montefellóne qui prend alors des airs de Paris, Montefellóne fume, Montefellóne pli, Montefellóne gémit… Des mêlées chaotiques ponctuent le texte, la danse mortelle des corps et de l’acier prend une tournure presque poétique. L’auteur abandonne peu à peu le ton martial pour offrir une bataille à la beauté crépusculaire, et dépeint ses nobliaux à la morale douteuse, emplit de cynisme en toute situation, comme en écho à nos hommes politiques, qui au final n’ont pas tellement changé.

La seconde, un peu plus longue, s’attarde dans un premier temps sur le religieux et son intimité avec l’art. Le Père supérieur est excédé par le fait fait que son novice cherche le sacré dans l’esthétique plutôt que dans la foi. C’est une âme perdue. Jean-Philippe Jaworski en parle très bien de cette problématique qui a tenu en haleine nombre de penseurs religieux. Le jeune Blandin prend très rapidement en main les techniques de peinture de son Maître, il est discret travailleur et décalé, son histoire avec Alma véritable hommage à l’amour courtois (et son courant littéraire), un amour placide qui vire en obsession.

 

Une bonne idée. Pourquoi s’en privé ?

Ces deux textes offrent un panorama de la richesse de l’univers des vieux-royaumes façonné par l’auteur, mais aussi de son érudition. Il s’efforce de toujours mettre le bon mot au bon endroit, avec une justesse qui force le respect, un amour des lettres les plus désuetes diront certains, ou bien trop verbeux pour d’autres, mais quel plaisir pour la langue. Ces deux courtes nouvelles a petit prix sont une bonne occasion d’approcher l’auteur, tout son talent s’y déploie. Qu’il parle de guerres ou d’arts Jean-Philippe Jaworski est toujours à l’aise et crédible. Ce n’est pas de la fausse érudition, ou du savoir rapide compilé pour les besoins du texte, la passion de l’auteur pour l’Histoire et les histoires transparaît des pages. Sur la forme courte, c’est une véritable friandise littéraire.

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D’autres avis : Aelinel

 

 

8 réflexions sur “Comment Blandin fut perdu – L’art et la guerre

  1. Montefellone reste ma nouvelle préférée de Jaworski : des scènes épiques et beaucoup d’émotions. Merci pour cette piqure de rappel, ça me donne envie de les relire toutes les deux 🙂

  2. Bien aimé ce petit recueil également (il complète bien mon édition incomplète de Janua Vera). J’ai un faible pour Comment Blandin fut perdu qui parle de peinture, c’est pas une thématique très courante en fantasy (surtout avec une telle rigueur dans les descriptions de la technique).

  3. Je n’ai encore jamais eu la chance de tomber sur ce petit livre pour pouvoir lire Montefellone, tu me confirmes qu’il faudra que je le trouve un jour !
    Jaworski est grand !

    • C’est une très bonne nouvelle ! Cela m’a motivé à faire le point sur celle que je n’ai pas lu, il doit pas en rester des masses.

      Nous sommes d’accord, c’est un très grand auteur que nous avons là !

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