Couverture Carbone modifié

Carbone modifié – Polar matriochka à la sauce cyberpunk

Carbone modifié est un roman de Richard Morgan paru en 2002 et pour la première fois en France en mars 2003 chez Bragelonne. Depuis, il a fait l’objet de multiples traductions et d’incessantes rééditions. Jusqu’à la consécration ultime pour un produit culturel issu d’un marché de niche (qui a tout de même reçu le prix Philip K. Dick en 2004), l’adaptation en série par Netflix. La transposition de l’anglais (britanique) est d’Ange (qui est du genre à vouvoyer une personne avec laquelle il vient de passer une nuit torride) et la couverture old school d’Alain JANOLLE. Mais ne vous inquiétez pas pour la couverture, avec la sortie chez Netflix, Bragelonne propose d’ores et déjà (enfin le 7 février) une réédition avec une couverture alternative, pour être sûr que le consommateur lambda ne passe pas à côté de l’œuvre. Afin qu’il puisse acheter en toute connaissance de cause le bon produit et lui offrir une place de choix et poussiéreuse sur ses belles étagères Billy. Et pour être sûr du coup, le titre en anglais est désormais en GROS CARACTÈRE et en ROUGE, chez Brage on ne prend aucun risque. Ah oui, et il y a aussi un bandeau qui prend un tiers de la couverture, quand même, sait-on jamais.

Richard Morgan est un auteur britannique qui aime écrire du cyberpunk et de la fantasy. Sur son Twitter où il pose torse nu devant son Mac, il se définit comme féministe, athée, adepte de la méritocratie, égalitarien, et affirme posséder 0 tolérance pour les dogmes. Aucun doute cet homme est prêt pour le futur.

Carbone modifié est un roman qui navigue entre le cyberpunk et le polar (comme d’hab’ non ?), ou devrais-je dire le néo-cyberpunk empreint fortement de transhumanisme. Comme les classiques du genre, la trame est orientée vers le polar et flirte sans vergogne avec le roman noir. Mais le plus fabuleux dans tout cela, c’est l’univers créé par l’auteur, l’immortalité, changer de corps comme de chemise et tout ce que cela implique. L’avènement de l’ego éternel.

 

Je me suis suicidé et je ne sais pas pourquoi.

C’est en substance la problématique de l’enquête que Takeshi Kovacs va reprendre après que les flics de Bay City aient jeté l’éponge. Un homme puissant, riche et plusieurs fois centenaire l’embauche pour éclaircir les circonstances de cette mort. Non pas qu’elle lui ait vraiment causé du tort, puisqu’il est toujours-là, mais il ne comprend pas pourquoi il aurait mis fin à ses jours. Takeshi fait (faisait) partie du corps diplomatique, un groupe d’élite chargé de maintenir l’influence du protectorat sur les colonies. Surentraîné, hyper augmenté, a un moment il a merdé et s’est retrouvé en stockage froid, aucun temps subjectif pour lui, mais toujours le temps objectif qui coule. Son ré enveloppement sur Terre pour les besoins de l’enquête est une libération, presque conditionnelle, mais il va vite se rendre compte que les enjeux sont bien plus grands qu’un simple suicide.

 

Takeshi Kovacs, maître de la finesse.

Le héros principal est un ancien militaire qui a reçu un traitement plus que poussif. Son cerveau, enfin son ego/esprit, a subi plusieurs opérations de psychochirurgie afin qu’il devienne une machine de guerre insensible avec une maîtrise parfaite de sa cognition et de ses réflexes. Un Rambo du 26e siècle. Autant dire que dans un premier temps, la finesse n’est pas au rendez-vous. Mais le fait qu’il soit enveloppé dans un corps qu’il ne connaît pas, qu’il débarque sur une Terre qu’il ne connaît pas va grandement le brider et ce n’est pas plus mal. Malgré tout, comme tout bon soldat qui se respecte, il est hanté par les fantômes du passé, sans compter qu’il devra jongler aussi avec les sentiments de son corps qui a grands renforts de sécrétions chimiques l’oblige à une attirance charnelle pour Ortega. Une policière qui dans un premier temps va s’opposer à lui, mais ses sentiments sont ambivalents, car Takeshi est enveloppé dans le corps de son amour, le bordel donc. D’un côté le corps qui a sa propre vie chimique, de l’autre l’ego de Takeshi bloqué dans des évennements qui se sont déroulés il y a plus de 80 ans. Un esprit perclus de remords et de regrets. Mais qui a lui aussi des sentiments, enfin surtout des pulsions offrant une scène de sexe assez débridée.
Si au premier abord le personnage de Takeshi Kovacs n’est pas des plus fins, Richard Morgan parvient à user habilement des technologies de son univers pour complexifier la psychologie de ses personnages. Le lecteur doit jouer avec son empathie de manière inhabituelle, entre corps et ego, tout multiplié par deux. L’exercice est sympathique. Sans compter sur les Mathusalems, les maths, comme l’employeur du héros, des êtres humains qui ont plusieurs siècles d’existence et des moyens au-delà de l’imagination. Qui de fait possèdent un mode de fonctionnement et une psyché qui dépasse le commun des mortels.

 

Entre corps et ego, mon cœur balance.

An de grâce 2600 et des poussières, l’immortalité n’est plus un fantasme religieux, c’est bel et bien une réalité. La numérisation de l’esprit a permis cette avancée, a réalisé ce à quoi rêve l’humanité depuis la nuit des temps. La technologie permet de balancer son esprit, ego, dans une nouvelle enveloppe, voire, de se copier et de s’envoyer dans plusieurs corps en simultané (ce qui est bien sûr interdit). C’est dans ce monde-là qu’évolue la trame de Carbone Modifié, un monde qui n’était pas suffisamment complexe et qui désormais ne ressemble à plus rien de connu. Mais pas tant que cela au final, car les inégalités sociales sont toujours présentes, les plus riches sont réellement immortels, les plus pauvres devront cravacher pour espérer s’offrir un deuxième corps, et quel corps ? Peut-être une cosse bas de gamme, un corps à l’apparence figée d’un synthétique et aux fonctions limitées. Si cet aspect de l’univers proposé par Richard Morgan est le plus attrayant et le plus excitant intellectuellement, il ne s’arrête pas là. Au fil du récit il distille d’autres informations, mondes colonisés, technologies et informations issus d’une ancienne civilisation martienne. IA libre et puissante, qui gère leur propre existence comme le Hendrix : une intelligence qui gère un hôtel où Takeshi pose ses valises, qui soit dit en passant offre un excellent personnage. Un hôtel personnage, vraiment la SF c’est drôle. Ce n’est pas le premier à imaginer de telles perspectives, et ce ne sera pas le dernier. Mais le tout combiné déploie un univers solide et dépaysant. Ce n’est bien sûr pas révolutionnaire de penser le téléchargement de l’esprit en 2002, sa sauvegarde et ses conséquences. Mais Carbone Modifié offre une photographie sociale des conséquences de cette technologie, c’est vraiment la réussite et le point fort de cette œuvre.

 

Une intrigue à tiroirs bien menée.

Je vais être en difficulté pour parler du style de Richard Morgan, honnêtement rien ne m’a vraiment transcendé, c’est efficace et on tourne les pages facilement, c’est tout. Je pense que la traduction ne lui fait pas honneur. Comme le démontre l’histoire du vouvoiement citée en début de chronique, mais aussi « trempette » pour désigner le fait d’hacker. « J’ai trempé ses données », ah oui, d’accord. Bref.
Côté narration l’auteur mène une intrigue à plusieurs tiroirs, les révélations se succèdent tout comme les coups de théâtre, c’est bien construit et haletant. Je déplore tout de même le fait qu’à plusieurs reprises il se sert du même effet pour ses rebondissements, il y a un petit côté redondant qui affecte les péripéties du héros.  Mais il est bien difficile d’avoir le fin mot de l’histoire avant de tourner les dernières pages du récit et cela c’est plutôt positif.

 

Une référence ? Oui.

Carbone modifié restera pour moi une référence en la matière, même si le roman n’est pas exempt de défauts, l’univers proposé par l’auteur est suffisamment solide pour servir de socle à d’autres auteurs. La manière dont Richard Morgan joue des corps, des esprits, du temps subjectif et du temps objectif, est par moment vertigineux. Mes seuls regrets, un héros qui manque de finesse et des ressorts scénaristiques redondants, mais tout de même une œuvre qui se situe dans le haut du panier et un beau renouvellement pour le genre cyberpunk. Enfin, un renouvellement qui a maintenant plus de 15 ans.

Alors la suite ? Visionnage de l’adaptation Netflix dont les premiers retours sont positifs, l’auteur lui-même est enthousiaste et satisfait du résultat. On tient peut-être une bonne série SF. Et concernant le renouveau du cyberpunk ? Il faut peut-être regarder du côté de Station : la chute d’Al Robertson qui nous offre un très bon premier roman et peut-être le début d’une nouvelle ère pour ce genre (sans compter sur Ian McDonald, bien sûr).

 

11 réflexions sur “Carbone modifié – Polar matriochka à la sauce cyberpunk

  1. Cool, j’hésitais à le lire avant de tenter la série et ça pourrait bien me tenter d’après ce que tu dis. Merci.

    Tu sens que netflix surfe sur les tendances en cherchant dans la culture pop, ils ont cherché leur blade runner et ils ont déterré ça, ils ont cherché leur game of Thrones et ont trouvé the witcher, etc, etc, mais pour le moment on dirait qu’ils font plus dans la quantité que dans la qualité et c’est dommage.

    • Je n’en mettrais pas ma main à couper, mais au regard de tes goûts il est fort possible que tu y trouves ton compte.

      Pour Netflix clairement, on ne va pas s’en plaindre, même si un chouilla de qualité en plus ne serait pas de refus, sur toutes les créations Netflix que j’ai regardé, il n’y que Mindhunter qui m’a subjugué et The OA qui m’a surpris.

  2. J’ai un très bon souvenir de ce livre, un des premiers cyberpunk que j’ai lu. Le côté polar patiné de SF est vraiment ce que j’aime, du coup je suis moins regardant sur les petites fausses notes. Mais cela reste une référence pour moi.

    • Je suis aussi friand de ce type de récit (et c’est ce que j’aime faire jouer lorsque je maîtrise des parties de JDR futuriste : enquête, thriller et guerre de factions). Les défauts que je souligne sont là pour nuancer mon ressenti, j’ai trouvé cela bien, mais pas fou non plus (hormis le cadre qui m’a totalement conquis), je n’ai pas particulièrement envie de lire les suites par exemple.

  3. Lu il y a quelques années, pas accroché : trop orienté action et pas assez accrochée aux personnages pour me donner envie de lire quand même. Mais du coup la série télé me branche vachement car le format me semble plus adapté qu’un livre (pour moi en tout cas).

Laisser un commentaire