couverture cinquième saison

La Cinquième Saison – L’apocalypse ordinaire

La Cinquième Saison est la première partie d’une trilogie de N.K. Jemisin, intitulée Les livres de la terre fracturée. Ce premier tome est paru en version originale en 2015 et édité en France ce mois-ci aux éditions J’ai Lu dans leur collection Nouveaux Millénaires. La traduction de l’anglais est de Michelle Charrier, l’illustration de couverture est visiblement issue de la banque d’images Shutterstock. La Cinquième Saison a obtenu le Prix Hugo du meilleur roman 2016.

N.K. Jemisin est née aux États-Unis dans l’Iowa en 1972, après des études universitaires en psychologie  elle écrit de la fantasy – pour l’essentiel – et semble être engagée sur divers fronts concernant la littérature. La première fois où je suis tombé sur elle ce fut au détour d’une séance de surf banale lors de laquelle je me suis perdu sur Patreon. Sur ce site de mécénat son profil était mis en avant. Soutenue et reconnue, il est possible d’affirmer qu’elle vit bien de son travail. Elle fait partie d’une nouvelle génération d’écrivains qui essaie de réinventer leur métier sans forcément se faire manger par les gros poissons de la distribution, voir LE GROS POISSON de la distribution en ligne. Mais elle ne délaisse pas pour autant les circuits classiques de distribution, preuve en est le présent ouvrage.

Wikipedia nous dit qu’elle écrit de la fiction spéculative, un sous-genre de la science-fiction censé s’attarder sur des thèmes sociologiques, philosophiques et psychologiques. Sa cinquième saison ne déroge pas à la règle et propose un récit décrivant une société singulière qui navigue entre science-fiction et fantasy.

 

Y a plus de saisons ma bonne dame.

Le monde connu se limite à un supercontinent, le Fixe, semblable à la Pangée des premiers temps terrestres. Cette terre a été façonnée par d’immenses cataclysmes : les saisons. Car le Père Terre est instable, rancunier et meurtrier.  L’humanité est sur le fil, se bat avec avec la terre sans cesse secouée. Les tremblements et les manifestations telluriques sont devenues la norme, l’empire en place tente de les contrôler au mieux, en passant par les orogènes, des êtres capables de ressentir et contrôler l’énergie terrestre.
Vous êtes un orogène, vous viviez caché dans une communauté jusqu’au jour où votre mari commet l’irréparable et s’enfui avec votre fille. Vous vous lancez à votre tour sur les routes impériales et les chemins de traverse.

 

Damaya, Syénite, Albâtre et vous.

La palette de personnages est relativement large. Je vais m’attarder uniquement sur les trois personnages qui constituent les points de vue des chapitres et la construction narrative générale.
Damaya, fillette qui découvre son pouvoir d’orogène et qui va se faire escorter par un Gardien — caste chargée de contrôler les gêneurs (terme péjoratif pour désigner lesdits orogènes) —, elle va entrer à l’école des sorciers orogènes, le Fulcrum. Un endroit sombre, difficile et sans pitié pour ses congénères qui ne sont pas considérés comme humain. Touchante et pleine de ressources, c’est un personnage solide via lequel on ressent tout l’amour et l’attention que l’auteure lui a portés.
Syénite vient d’être envoyée pour la première fois sur le terrain. Elle sort de l’école d’orogène et a bien progressé dans la hiérarchie de cet ordre, mais n’entend pas s’arrêter là. Ambitieuse, déterminée, c’est une femme forte qui fait tout pour ignorer le traitement réservé aux siens. Elle est accompagnée d’Albâtre, un orogène du plus haut niveau, un homme puissant avec lequel elle est contrainte de « s’accoupler » pour tenter de donner vie à des orogènes prometteurs. Tous deux forment un duo appréciable, surement les personnages les mieux réussis du roman. Albâtre est blasé, totalement dépité parce qui se passe autour de lui, mais titulaire d’un pouvoir inimaginable. Tout comme Syénite, il n’est pas emballé par le fait de copuler avec une inconnue. De plus, la jeune femme va vite se rendre compte de son caractère non conformiste, malgré le joug du système en place.
Pour finir le vous, ce personnage sert en quelque sorte de carotte pour le lecteur, intriguant il est en train de vivre une catastrophe personnelle et globale. Le monde est en train de changer et vous vivez ces instants à travers les chapitres qui vous sont consacrés. Vous allez faire des rencontres ô combien singulières ! Déroutant, j’avoue avoir eu du mal à accrocher à ce personnage et à tous les malheurs qui lui tombent dessus, mais son parcours et les gens qu’il croise sont intéressants.

 

Une société fracturée.

La fiction que propose N.K. Jemisin est particulière, une humanité en proie avec des apocalypses aussi ordinaires que régulières. Ces immenses cataclysmes font partie prenante de la culture et des mœurs, au point qu’un texte quasi sacré distille des conseils de survie et impose une certaine orthodoxie. Cette instabilité environnementale a permis l’essor d’une race/caste supérieure, un peu plus forte, un peu plus adapté aux changements de l’environnement : les Sanzes. L’aspect « racial » est omniprésent dans le texte, des reproductrices sont utilisées pour transmettre les meilleurs gènes, les plus utiles. La société est en partie fondée sur un eugénisme exacerbé pour les besoins de survie de l’espèce. L’auteure insiste à plusieurs moments sur les particularités de tel ou tel habitant du supercontinent, cela vire parfois à l’obsession sans forcément que ça ait un intérêt littéraire ou pour l’histoire.
L’Empire en place est centralisé, très hiérarchisé et bureaucratique, le système administratif en place délègue de l’autorité à des communautés  pilotées par des gouverneurs influents. Sa capitale Lumen est le centre du pouvoir et surtout l’endroit où sont formés, plutôt conditionnés, les orogènes. Car là aussi, les castes et les fonctions sont extrêmement importantes dans ce monde, cela à beaucoup plus de sens et d’intérêt que les considérations ethniques.
La société décrite est impitoyable, toutes les décisions abjectes, et l’inhumanité qui s’en dégage sont justifiées par l’instabilité du Père Terre, c’est crédible. L’apocalypse peut survenir à n’importe quel moment ce qui permet de justifier les pratiques les plus abjectes. Une crise permanente qui permet de tout accepter ?
Le world-building est solide, contrairement à la terre foulée par les protagonistes, sans tout dévoiler ou trop entrer dans les détails, le monde qu’elle décrit est très détaillé et concret, elle use de diverses sources historiques et sociologiques pour y appliquer un maquillage fictionnel tout à fait crédible, sans que cela se ressente, ce qui est très agréable.  C’est très certainement l’un des points forts de ce roman. L’éternelle question que le lecteur se pose au fil des pages est à la fois excitante et intrigante : est-ce notre Terre qui est dans cet état ?

 

Une narration variée mais des problèmes climaxtiques.

La narration est menée sur trois fronts dans lesquels le lecteur suit les trois personnages principaux. La petite Damaya, Syénite et le fameux vous. Elle est plutôt bien menée et il est difficile de savoir où tout cela va mener, sans pour autant s’y perdre. La temporalité semble s’emmêler et la découverte de l’univers de La Terre Fracturée est riche et pleine de surprises. Le point le plus singulier reste les chapitres utilisant le vous comme vecteur narratif. C’est déroutant au début, comme une impression de jouer à un livre dont vous êtes le héros. Sans être désagréable, ce qui m’a gêné c’est justement l’emploi de la deuxième personne du pluriel et non celle du singulier. Le vous créé clairement une distance qui dans les premiers temps est dommageable à l’immersion. Même si cela s’estompe avec le temps, le mal est fait. Il aurait été plus audacieux d’utiliser tu quitte à aller à l’encontre de certaines conventions. D’ailleurs, je suis curieux du ton employé en version originale sur ces chapitres, je ne suis pas certain que ce soit aussi soutenu que l’emploi du vous.
Le style de N.K. Jemisin est direct, sans filtre sans tomber dans le sensationnel ou l’outrancier, juste ce qu’il faut. Elle appelle un chat un chat sans être vulgaire. Quitte à être parfois trop froide, la violence devient ordinaire et par moment ses personnages y assistent de façon stoïque, ou alors c’est pour rester dans le thème, froid comme la pierre !
Elle a bien bossé son univers et use de tout le champ lexical nécessaire pour plonger son lecteur dans les entrailles du Père Terre, l’occasion d’apprendre tout un tas de noms de roches et de minerais. Seulement voilà, concernant le champ lexical et l’ambiance justement, elle abuse un peu trop par moment de locutions, expressions et quolibets créés pour les besoins, ça finit par être redondant. J’espère que sur le tome 2 elle aura pris un peu de distance avec cela.
Concernant le récit en lui-même, les révélations et donc les climax, j’ai trouvé la première révélation sur l’un des personnages bien amenée, mais la seconde était de trop, sur le même effet quasiment, tout ça pour ça ? Elle en vient à réduire drastiquement le champ des possibles, dommage. J’ai été un peu déçu sur ce point là, même si la fin laisse présager des choses assez folles pour la suite.

 

Un récit original et prenant.

N.K Jemisin offre un premier tome d’une série qui s’annonce ambitieuse, le récit est haletant, non exempt de défauts, mais qui sont loin d’être majeurs. Des expressions et des redondances de mots qui peuvent être lassantes, une cruauté banalisée qui ne touche pas ses personnages  et par ricochet le lecteur. Un des climax que j’ai trouvé décevant. Pourtant, la solidité et la crédibilité du monde proposait par La Cinquième Saison en fait une histoire prenante dont il est difficile de se détacher. Pour le lecteur, il est impossible d’affirmer d’emblée si ce monde est la Terre, si c’est un récit de science-fiction ou bien de fantasy, les indices sont distillés au fur et à mesure, les effets ménagés, la plupart du temps. Un livre à lire que ce soit pour son originalité, sa solidité ou bien son efficacité qui oblige à tourner la page et à frémir tout autant que le Père Terre.

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D’autres avis : Blackwolf et son Blog-o-Livre,  Lutin et son Albedo, Lune et ses papillons, Gromovar et sa pile.

 

 

14 réflexions sur “La Cinquième Saison – L’apocalypse ordinaire

  1. Ah! je vois que tu as aimé toi aussi. Je pense que la cruauté et l’ostracisme a tant marqué la vie de nos personnages qu’ils sont presque immunisés par conséquent. Je n’ai pas trouvé cela choquant, même si cela ne nous permet pas en tant que lecteur de sentir ces frissons de stupeur.
    Moi, j’adore le perso de “vous” Essun! 🙂

    Chouette critique!

    • Eheh c’est cool si tu as pu totalement t’immerger dans le “vous”, Essun, perso j’ai vraiment eu du mal.Tu as peut-être raison pour la cruauté, les gens s’habituent à tout malheureusement. Pourquoi pas donc !

  2. Tout fout l’camps ! Même les saisons…

    Les chroniques qui tombent donnent de plus en plus envie. J’attends généralement la fin d’une trilogie pour m’y plonger mais je sens que celle ci va mettre à mal ce principe.
    J’aime ce côté indécis SF – Fantasy

    • Le côté indécis est vraiment sympa et attise la curiosité. Le livre fait gamberger.
      J’ai pas mal hésité à me lancer aussi, pour les mêmes raisons que toi. Surtout que c’est même en parti estampillé Fantasy et que c’est un genre que j’ai tendance soit à détester, soit à adorer. Finalement, je n’ai pas été déçu.

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