Couverture Dans la toile du temps

Dans la toile du temps – Ainsi soie-t-il

Dans la toile du temps (Children of time) est un roman d’Adrian Tchaikovsky il est paru en France le 12 courant chez les éditions DENOEL au sein de leur collection Lunes d’Encre. C’est le dernier cadeau de Gilles Dumay (et quel cadeau !), ex-directeur de la collection. Le roman est traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat, l’illustration de couverture est réalisée par Manchu Gaelle Marco (une erreur s’est glissée dans l’extrait du roman sur le site de Denoël, sur lequel je me suis basé pour vérifier l’auteur.e de l’illustration de couverture).

Adrian Tchaikovsky est un auteur britannique de fantasy, d’horreur et de science-fiction. En 2016, il a obtenu le prix Arthur C. Clarke pour le roman dont je vous parle aujourd’hui. Dans la « vraie vie », parce que bon faut pas déconner auteur c’est pas un métier, il est avocat, joueur et entomologiste amateur, ces trois précisions m’aident à comprendre certains aspects de son roman.

Dans la toile du temps est le premier roman de science-fiction de l’auteur, après une longue série fantasy, il est possible de dire d’emblée que c’est une véritable réussite. Épais roman, ambitieux, de longue haleine et d’une projection temporelle folle. C’est solide scientifiquement, très documenté et intelligent. Il ne faut pas être arachnophobe, OK, mais c’est un pur roman de science-fiction dans ce qu’elle fait de mieux : arche stellaire, colonisation interstellaire, araignées sentientes, exploration, trame temporelle au-delà de l’imagination. C’est un peu tout ça ce roman.

 

Il était une fois…

Le monde de Kern est une planète verte, belle et pleine de vies, terraformé par la puissance technologique humaine. La docteure — qui a donné son nom à ce monde — gravite autour du puits gravitationnel dans son module scientifique. Elle est prête. Enfin, elle touche au but, elle va pouvoir lancer son expérience, le virus file vers la planète en même temps que ses cobayes (idée qui fait étrangement penser à cette étude qui émet l’hypothèse qu’un virus serait à l’origine de la conscience humaine). Malgré le fait que l’univers autour d’elle part à vau-l’eau et que l’Empire humain s’effondre, rien à faire, elle ira au bout. Son but : surévoluer une espèce sentiente. Mais tout ne va pas se passer comme prévu. Des siècles et des siècles plus tard, le vaisseau Gilgamesh passe à proximité du monde Kern, à la recherche d’artefacts de l’ancien empire humain, et surtout d’un monde habitable. L’aubaine : une planète luxuriante s’offre à eux. Sauf que, la docteure leur refuse l’accès afin de ne pas perturber son expérience et déranger ses créations. Il va alors s’engager un conflit qui va s’étendre sur un temps très long, dans lequel plusieurs camps vont vouloir s’imposer pour posséder la planète verte, tant au sol que dans l’espace.

 

Une docteure immortelle…

Kern est l’un des personnages emblématiques de cette fresque temporelle et spatiale. Elle est immortelle en quelque sorte, seule et isolée. Elle attend patiemment d’avoir des signes de son expérience. Lorsque le Gilgamesh entre en communication avec elle afin de demander l’autorisation d’atterrir sur la planète, fol espoir pour eux de trouver enfin un foyer à l’humanité, elle révèle son véritable caractère, vaniteuse, sûr d’elle, et surtout une tendance psychopathe. Une représentation de l’être humain qui se serait versé à cent pour cent dans la technologie et qui aurait perdu son âme. Celui en charge de négocier avec elle est le linguiste de bord Holsten, il a lui aussi un rôle prépondérant, à l’heure où les siens traquent les artefacts de la civilisation humaine déchue, sa connaissance de la langue impériale est primordiale, surtout que la plupart des anciens savoirs sont perdus. L’ambiguïté joue sur la folie de la docteure et la méconnaissance de la langue, le tout sur fond de communications longues distances (déjà qu’à notre époque on arrive à s’embrouiller autour d’une viennoiserie en 280 caractères, je vous laisse imaginer le résultat), histoire d’accentuer l’incompréhension entre les deux parties. C’est une des nombreuses parties du roman qui est à la fois bien pensé et bien mené. Mais le camp d’Holsten va connaître de nombreux troubles, Guyen le commandant va devoir faire face à une communauté humaine en vase clos, géré les dissensions et les mutineries, d’une nature déjà très autoritaire cela ne va pas l’aider, il entraînera avec lui Karst, le chef de la sécurité. Lain quant à elle va devoir lutter contre un vaisseau qui ne cesse de se détériorer, elle nouera une relation forte avec Holsten, tout deux vont affronter le passage du temps. Ce quatuor représente l’humanité dans le roman, accompagnée en toile de fond par les autres occupants de l’arche, ils vont devoir affronter des crises majeures, mais ce dont ils ne se doutent pas c’est qu’à la surface c’est aussi le cas.

 

Et une GROSSE ARAIGNÉE…

L’expérience de Kern a mal tourné, ce ne sont pas des singes qui ont bénéficié de l’expérience, mais les créatures peuplant le monde terraformé. Des créatures qui étaient censées faire de la figuration et former un écosystème favorable aux futurs hominidés. Mais le virus a pris, s’est reprogrammé et a surtout modifié la carte mentale des araignées. Tour à tour le lecteur suit les humains, puis les araignées. La temporalité du roman permet de les suivre dès leur propre âge de pierre, l’auteur choisit de leur donner des noms génériques et récurrents, dont Portia l’exploratrice – si vous voulez une représentation visuelle de cette charmante bestiole je vous invite à taper Portia araignée dans votre moteur de recherche.  Avec ces petits êtres portés à la sentience puis à l’intelligence l’auteur offre une société arachnide époustouflante. Il en a pensé tous les aspects. Les relations commerciales et diplomatiques, la guerre, la société et les mœurs. Et même leur religion, du fait d’un contexte particulier les araignées érigent les mathématiques comme un dogme sacré, une religion stricte et ce grâce à un artefact volé aux fourmis et qui va déclencher une guerre terrible (oui oui, vous avez bien lu). Les araignées tissent leurs toiles autour d’une société matriarcale très poussée, aussi développée que la notre dans le patriarcat, ce qui donne un contrepoint très intéressant et surtout permet aux lecteurs de s’identifier un minimum à ces bestioles. Les mâles sont persécutés, dévorés, n’ont aucun droit, peu à peu cela va s’arranger, mais ils auront toujours ce plafond de soies infranchissable. Les problèmes sociaux ne sont pas si lointains des nôtres, la quête d’exploration des araignées est très proche du trait de caractère le plus ambitieux de l’humanité.

Les humains de leur côté passent leur temps à dériver dans l’espace, à être réveillés et rendormis dans leur boîte de cryogénisation. L’opération de l’arche n’est pas là pour faire dans le sentimental, le stock humain est appelé la cargaison. C’est le dernier espoir de l’humanité. C’est d’ailleurs un élément du roman qui est frappant, d’emblée l’auteur nous dit : nous sommes seuls. Et c’est aussi ce qui pousse cette expérience de création d’une autre espèce intelligente. C’est un roman qui parle aussi des civilisations au sens large du terme puisque pour le coup il touche des entités qui forment une société inimaginable. Des civilisations qui traversent des périodes fastes, des chutes, des renouveaux. Les araignées au final, s’avèrent être un excellent contraste avec l’humanité belliqueuse, car malgré leurs mœurs qui peuvent paraître barbares au début du roman, elles s’épanouissent pour offrir un tout autre chemin que celui emprunté par l’humanité.

 

Une narration ambitieuse.

La narration temporelle et le fait d’accorder quasiment la moitié du roman à des personnages génériques issus d’une civilisation montée de toutes pièces et totalement étrangère à la nôtre, forment un sacré pari. Pari réussi de ce côté-là, la plongée dans l’immensité du temps est vertigineuse et tient en haleine le lecteur. Cela m’a fait penser à certaines nouvelles de Peter Watts dans Au-delà du gouffre. Mais il y a des références plus anciennes que je n’ai pas lu et qu’il faudra que je lise (ne serait-ce que pour avoir lu les références qui ont permis la création du jeu de rôle Eclipse Phase, mais là je dérive). Je pense à notamment à David Brin, pour ne citer que lui. L’auteur ne cesse de bondir de siècle en siècle, sans perdre une seule fois son lecteur, car le tout est cohérent et bien mené. Il offre ici un roman de hard-SF plus qu’accessible et c’est tout à son honneur. Le moins réussi est peut-être l’aventure des humains, les dialogues ne sont pas toujours à la hauteur du roman et les enjeux deviennent vite redondants. Il faut dire que mener un huis clos n’est pas si simple. Mais surtout je pense que c’est en partie à cause du contraste réalisé par la société arachnide qui est assez folle, à côté l’humanité et ses enjeux grégaires, que l’on connaît tous, font pâle figure.

 

Un roman qui fera date.

Nul doute que dans quelques années, en fait c’est déjà le cas, ce roman fera référence en la matière. Lorsque j’ai lu les cent premières pages je me suis dit « waouh ! » qu’est-ce que j’aurais aimé avoir cette idée, mais je ne suis qu’un pauvre singe. L’auteur propulse son lectorat dans une épopée qui s’étend sur des millénaires, construit de toutes pièces une civilisation arachnide et offre une fin tout à fait excellente. C’est un roman solide sur le fond, on sent la passion de l’auteur pour ces petits êtres dont il nous décrit le comportement et la singulière anatomie. Une idée de départ plus qu’ingénieuse tissée de manière intelligente jusqu’à la fin.

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D’autres avis : L’épaule d’Orion ;  Gormovar ; Cédric Jeanneret ; Blog-o-Livre ; Albédo

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J’ai reçu ce livre dans le cadre d’un service presse, merci aux éditions DENOEL pour leur confiance.

 

 

17 réflexions sur “Dans la toile du temps – Ainsi soie-t-il

  1. Ce titre ne me disait trop rien même si tout le monde en fait des éloges (peut être un rapport de causes à effets !)
    Toujours est il qu’il est à la médiathèque du coin, je vais donc lui laisser sa chance. Ou alors ce sera la mienne de chance ! 😉

  2. C’est un coup de coeur pour moi aussi, ça c’est de la grande SF ! Superbe !
    Maintenant j’ai un article à écrire, et là ça va être moins grandiose… 😀

  3. comme promis, je reviens pour lire ta critique que je partage, car je te snes aussi enthousiaste que moi.
    Je pense que le roman fera date avec cette civilisation arachnéenne, comme Brin a pu jeter un jalon avec son cycle de l’2lévation.
    Cette partie, m’a vraiment séduite et j’en redemande.

    Oui, c’est de la hard-sf totalement accessible, intelligente et qui parviens à mêler tripes et coeur.

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