Danses aériennes couverture

Danses aériennes – L’avenir sera biologique ou ne sera pas

Danses aériennes est un recueil de nouvelles de Nancy Kress, ce dernier n’a pas d’équivalent à l’étranger, il est paru aux éditions du Bélial’ en novembre de cette année. C’est le nouveau recueil publié en collaboration avec Quarante-deux. Coédition qui nous a déjà offerte de très bons titres :  Au-delà du gouffre de Peter Watts, La Ménagerie de Papier de Ken Liu, Axiomatique de Greg Egan.

Nancy Kress est née aux États unis, dans l’État de New York et plus précisément dans la ville de Buffalo. Novelliste et romancière elle privilégie l’anticipation (crédible) des biotechnologies, de l’environnement. Wikipedia tient à nous préciser qu’elle aime la Danse, sur le recueil il y a effectivement la nouvelle éponyme qui attrait à cet art et quelques évocations ci-et-là. Mais plus largement, elle aime les corps, la vie et la biologie. Elle ne se limite pas aux modifications biologiques consenties ou issues de recherche, mais aussi celles subies, comme les perturbateurs endocriniens. Madame Kress est plutôt prolifique, connue et reconnue dans le milieu elle a dans sa besace quelques prix : des Nebula, des Hugo et des Locus. Dans cette catégorie j’ai lu dans l’année Le nexus du docteur Erdmann — prix Hugo 2009 du roman court — paru dans la collection Une heure Lumière, encore chez Le Bélial’, les personnages et le traitement de l’histoire ne m’avaient pas spécialement conquis. Mais je n’avais pas spécialement envie de rester sur cette impression. Un texte (court) c’est peu pour se forger un véritable avis.
Jusqu’à aujourd’hui aucun recueil de nouvelles de Nancy Kress n’était paru en France, le Bélial’ et Quarante-deux ont réparé cette bévue en nous proposant 3 novellas (Le sauveur, Shiva dans l’ombre et Danses aériennes) et 8 nouvelles, compilés par ces derniers et traduit par Pierre-Paul Durastanti (pour l’essentiel) et Thomas Bauduret, le tout accompagné par une magnifique couverture d’Aurélien Police.

Alors bonne ou mauvaise nouvelle ? Sans mauvais jeu de mots, de toute manière, ce ne peut-être qu’une bonne nouvelle. Pour ma part, mon avis est mitigé sur ce recueil. Par moment je me suis ennuyé, à d’autres j’ai apprécié la plume et les idées. Entre-deux donc. Il y a onze textes, je vais donc me permettre de dire un mot rapide sur chacun d’eux avant de parler des thématiques, du style et de conclure.

  • Le Sauveur

Avec le recul peut-être celle que j’ai préférée. Un univers post-apocalyptique où l’humanité a connu un important déclin démographique, accompagné de déficiences physiques et mentales, le tout à cause des perturbateurs endocriniens. L’arrivé d’un artefact alien va changer la donne, vont se succéder quatre périodes différentes et intéressantes d’un pont de vue sociétal.
Si les enjeux sont classiques, post-apocalyptique, artefact alien, l’angle pris lui est original, l’objet inconnu va servir de moteur à l’humanité, à la manière d’un feu de Prométhée passif, puisqu’il ne fait rien d’autre que d’être présent. La fin, quant à elle, est plutôt bien et inattendue.

  • Touchdown

Court texte qui se déroule lui aussi dans un monde ravagé, la terre n’est plus qu’une poubelle à ciel ouvert, les vestiges de notre civilisation sont recouverts de poussières, balayés par des tempêtes incessantes. Du coup, les humains qui vivent en orbite ont inventé un petit jeu : descendre en appareil sub-atmosphérique et procéder à des survols aléatoires pour tenter de retrouver le nom des villes dévastées.
Une idée originale qui m’a bien surprise.

  • Évolution

Ici aussi, la fin du monde tel qu’on le connaît pointe le bout de son nez. Les bactéries résistantes aux antibiotiques ne sont plus un épouvantail, mais bien une réalité. Les conséquences humaines et sociales sont terribles.
Celle-ci, je suis totalement passé à côté notamment à cause des personnages, leurs sentiments, leurs enjeux, ne m’ont pas du tout intéressés et c’est ce qui va me suivre régulièrement avec les textes du recueil. De bonnes idées, mais un traitement qui ne me parle pas.

  • Fin de partie

Un jeune prodige, asocial et prétentieux, a du mal à se focaliser sur une seule chose. Il est avide de savoir, curieux, mais son instabilité lui pose des problèmes. Il décide d’y remédier par lui-même en inventant un procédé qui permet de se focaliser sur un seul domaine, une capacité d’hyper concentration.
En lisant ce texte, je me suis pas mal identifié au personnage principal, pas à son trait de génie, mais plutôt à son incapacité à se spécialiser et à sa frivolité intellectuelle. C’était sympa, mais un peu flippant. Traitement d’un mal d’une génération nourrie au zapping.

  • Shiva dans l’ombre

Le seul texte qui se déroule dans l’espace, avec un certain sense of wonder et un peu plus hard-sf que le reste, même si Nancy Kress traître très bien de la bio-ingénierie. Ici, une mission extra-solaire arrive dans la région d’un trou noir pour l’étudier, les trois membres de l’équipe ont créé chacun un clone digitalisé et ont envoyé une seconde équipe virtuelle, insérée dans une petite sonde, pour étudier l’objet au plus près. La capitaine va devoir tenir son équipage composé de deux scientifiques, à grand renfort de manipulation positive et de relations sexuelles.
C’est plus une novella sur les relations humaines, l’aspect transhumaniste de la digitalisation et l’impact comportemental lié à la chair qu’un véritable texte de Hard-SF basé sur l’étude d’un trou noir. Même si elle pousse le concept assez loin, l’essentiel ne se trouve pas ici. Même verdict, une bonne idée, une situation originale, mais les personnages et le traitement global, barbant.

  • À la mode, à la mode

Court texte sur la mode, la bio-ingénierie, avec de l’onirisme en réalité virtuelle. Une décadence technologique.

  • Le Bien commun

Les extra-terrestres sont venus en 2014 et ont fait disparaître en un claquement de doigts l’ensemble des mégalopoles terrestres et toutes les agglomérations importantes, ainsi que ses habitants. L’humanité revit et tente de se retrouver une place après cette catastrophe. Comment va-t-elle réagir lorsque les bourreaux débarquent à nouveau et décident de s’installer de manière plus pérenne.
Enjeux planétaires suite au retour des extraterrestres, les factions se déchirent pour savoir quelle position adoptée à leur égard. Le concept d’alien paternaliste revue et corrigée par Nancy Kress avec un soupçon d’apocalypse et de sonnette d’alarme écologiste. Sympa.

  • On va y arriver

Il y a 30 ans la femme du personnage principal s’est faite cryogéniser pour éviter de mourir d’une maladie incurable. Aujourd’hui, elle peut être soignée. Sortie de son sommeil prolongée, guérie et prête à revivre, son ex-mari, puisqu’il s’est remarié, l’accueille tout naturellement chez lui. S’en suit une relation triangulaire complexe et improbable.
Nouvelle sympa, mais loin d’être inoubliable.

  • Un

Un jeune boxeur se fait opérer d’une tumeur, à son réveil il se rend rapidement compte qu’il peut anticiper l’avenir à court terme. Il sait ce que le médecin, qui s’approche de son lit, va dire, va faire. Alors est-ce seulement de la super kinésique, ou véritable pouvoir psychique ? Il est obtus et bas du front, il va refuser toute collaboration médicale et vivre sa vie. Et forcément, pour un boxeur, anticiper les gestes, ben ça aide.
Bon texte, même si le personnage principal m’a grandement agacé au départ, stupide et borné. J’ai fini par m’y attacher et l’impact de ce pouvoir sur sa vie est intéressant et bien mené.

  • Trottoir à 12 h 10

Une nouvelle qui retrace la vie d’une femme de manière déstructurée temporellement. Mère de famille seule, débordée, comme c’est le cas pour beaucoup. L’occasion de découvrir une belle analogie temporelle, celle de la miche de pain !

  • Danse aérienne

Novella qui clôt le recueil, éponyme à ce dernier. Une histoire de danseuses bio-modifiées qui se font assassiner. Des tensions dans le milieu artistique, l’art doit-il être pur et non modifié, ou bien vivre avec son temps ? Le bio-conservatisme s’insinue dans certaines strates de la société. Une journaliste va mener l’enquête et s’inquiète pour sa fille qui veut devenir danseuse et qui devra donc passer par une bio-amélioration ?
Une bonne novella, même si je l’ai trouvé très confuse au niveau des personnages, mais il est fort possible que cela vienne de moi. La thématique est intéressante, mêlée d’éthique, de positions idéologiques débridées ou conservatrices. Et franchement, le chien bio-amélioré m’a bien fait rire, surtout quand il se retrouve à la place du narrateur : « Moi, j’aime les bretzels ».

 

Post-apo, mais pas trop.

La thématique principale est clairement la bio-ingénierie, Nancy Kress anticipe et transpose certaines des technologies qui commencent à apparaître. Elle extrapole les conséquences sociétales et individuelles, l’éthique et la morale ne sont jamais très loin, avec en point culminant la nouvelle Danses Aériennes, texte où le thème est amené à son paroxysme, à travers l’art, lorsque ces technologies affecteront des aspects de la société qui peuvent paraître superficiels, un retour en arrière sera alors impossible. Mais surtout, en filigrane elle semble dire que lutter contre le progrès est impossible et que le principe de précaution est une ineptie. Intéressant.
Mais l’environnement lui importe beaucoup aussi, et surtout son impact sur la vie humaine. La vie humaine avant tout d’ailleurs ? Elle ne traite quasiment que de l’humanité, mais on s’imagine bien que si on se trouve au bord du gouffre, tout le reste est perdu ? L’apocalypse chez elle n’a rien à voir avec Mad Max, La route, ou les fils de l’homme (Quoi que dans évolution, un petit peu, de loin). Ce n’est pas une apocalypse crépusculaire violente et soudaine. Elle est lente, inévitable et acceptée. C’est l’un des aspects qui m’a le plus intéressé dans ses textes, j’ai trouvé le traitement de ce thème, surexploité dans le genre, intéressant et original.
J’ai bien aimé aussi son réalisme, elle fait de l’anticipation et contrairement à beaucoup d’auteure, elle ne se place pas en fervente porte-drapeau de la cause féministe, dans ses textes l’aspect des droits des femmes n’a aucune place, mais elle décrit une société machiste est souvent dominé par des principes phallocratiques, sans appuyer dans un sens ou dans l’autre, elle se situe seulement dans le réalisme. On apprécie ou pas, je souligne ce fait non pas parce que c’est une femme, mais parce que par moment ses propos très « masculins » m’ont interloqué. C’est singulier.
En résumé, les thématiques et leurs angles d’approches sont clairement le point fort de ce recueil.

 

Une narration rythmée, des sentiments trop pressants.

Dans l’ensemble le style de Nancy Kress ne me dérange pas. Même s’il n’a rien de flamboyant, il est soigné, efficace et elle parvient à faire passer certaines idées de manières simples et accessibles. Tout en prenant la peine de ne jamais prendre position (de manière frontale). Là où j’ai plus de mal avec ses textes, c’est la manière dont elle aborde ses personnages, je trouve que pour la plupart ils sont caricaturaux, banals et avec des sentiments attendus. Sur l’ensemble des nouvelles, mis à part le boxeur qui m’a agréablement surpris et le chien bio-amélioré, je pense que d’ici quelques jours je les aurais tous oubliés. C’est bien dommage. Elle me semble souvent en recherche de tensions dramatiques artificielles, très appuyées sur les sentiments exacerbés de ses protagonistes et pour ma part ce procédé me sort totalement du récit et dessert l’histoire.

 

De bonnes idées, mais un traitement qui ne m’a pas touché.

Si j’ai adoré les thématiques et les idées proposées par l’auteure, les personnages et leur récit me sont totalement passés à côté. Je ne doute pas que certains trouveront leur compte chez Nancy Kress, mais ce n’est pas mon cas. J’avais déjà un doute à la lecture du nexus du docteur Erdmann, la lecture de ce recueil ne fait que confirmer mes craintes, Nancy Kress n’est pas faite pour moi et je ne pense pas un jour lire un de ses romans.
Bon, le bilan n’est pas si catastrophique, certaines des nouvelles sont vraiment bien, en toute honnêté Danses aériennes, Le sauveur, Touchdown, Un, peuvent justifier à eux seuls la lecture de ce recueil, pour peu que les autres textes vous parlent plus qu’à moi, ce sera une très bonne lecture.

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D’autres avis : Lorhkan

18 réflexions sur “Danses aériennes – L’avenir sera biologique ou ne sera pas

  1. J’ai lu trois romans de Nancy Kress, et ça a été une déception à chaque fois. Suite à la lecture de la critique de Lorhkan, j’étais vaguement tenté par Shiva dans l’ombre, mais après la lecture de la tienne, même plus (et de toute façon, dépenser 11 à 23 euros selon l’édition pour 1-2 novella me paraissait contre-productif). Si je veux de la Hard SF, j’ai d’autres auteurs vers lesquels aller ou retourner, et c’est la même chose pour le Biopunk. Bref, je crois que je suis comme toi, l’écriture de Nancy Kress n’est pas faite pour moi. Donc, un grand merci pour ta critique très éclairante, et comme toujours fort bien tournée et construite.

    Par contre, l’artefact extraterrestre qui sert de moteur à l’Humanité dans Le sauveur rappelle vaguement un certain Monolithe, non ?

    • Je pense qu’on est du même avis sur Nancy Kress.

      Pour le Monolithe, bien sûr qu’en lisant la nouvelle on y pense, mais l’angle pris par l’auteure est quand même différent. L’objet est totalement inerte et passif, ce qui ne l’empêche pas d’avoir des conséquences sur le récit. J’ai trouvé cette nouvelle très intéressante.

      Merci pour les compliments ! Même si je n’ai pas adoré, je n’ai pas détesté non plus et je voulais que ce sentiment se ressente dans ma chronique.

  2. Moins enthousiaste que moi donc, même si on sent que tu y as quand même trouvé pas mal de qualités. C’est étonnant que tu n’aies pas été touché par le traitement des personnages, c’est justement ce qui m’a plu. Comme quoi les ressentis peuvent être bien différents… 😉
    Je suis comme toi passé à côté de “Évolution” (et aussi “À la mode, à la mode” pour ma part), mais j’ai apprécié tout le reste, notamment les novellas, je trouve que Nancy Kress maîtrise ce format superbement bien (et personnellement je compte cinq novellas, mais c’est très personnel ! J’ajoute à ton compte “Le bien commun” et “Un”. 😉 ).

    • Oui, j’ai lu ton avis et c’est vrai qu’on a pas eu du tout le même ressenti. Mais effectivement, j’ai nuancé le mien, il y a de très bonnes idées dans ce recueil.
      Pour les cinq novellas, j’ai hésité à mentionner Le bien commun et Un, c’est vrai que ces deux textes ont eux aussi une longueur conséquente.

  3. Avec deux chroniques légèrement différentes, j’avoue que mon coeur balance. Je suis ressortie du Nexus avec un sentiment similaire au tien, alors je m’interroge bien maintenant. Du coup, je ne sais pas si je dois te dire merci ou pas.

    • Eheh, je te mets dans l’embarras. Comme je le souligne, il y a de bons textes et de très bonnes idées, c’est le reste qui m’a moins emballé. Mais je pense que cela suffit à la lecture du recueil, mais c’est un point de vue personnel.

  4. Voilà une critique qui ne me satisfait pas : j’hésitais à passer à la caisse et préférais attendre les premiers retours pour me décider !
    Le même jour, une critique positive, l’une plus nuancée.
    Dans le nexus, j’avais aimé le traitement des personnages (à part la jeune aide soignante), donc je me dis que nous ne sommes pas sur la même longueur d’ondes. La bio-ingénierie n’est pas trop ma tasse de thé.
    Bref statu quo.
    Et comme le prochain Bifrost est un spécial Kress, j’ai peur de l’indigestion, mais aussi du spoil.

  5. Je vais aller lire la Chronique de Lorhkan qui semble plus positive. Déjà que j’étais réticent, pas sur l’auteure mais sur le format. Maintenant je ne sais plus. J’avais plutôt bien aimé le Nexus avec des personnages “attachants”.
    Pour le moment en panne de lecture, rien ne me plait donc je vais encore attendre un peu avant de me lancer. 😉

  6. Je suis dedans donc j’ai survolé ton avis. Pour le moment j’aime beaucoup mais j’accroche bien à ses écrits de manière générale (même ses premiers romans de fantasy vraiment bizarres) donc ça n’a rien de surprenant ^^

  7. Je m’étais posé la question de lire “L’une rêve et l’autre pas”, dont le pitch faisait bien envie. Il est toujours dans ma PAL, même s’il ne se situe pas dans les priorités et qu’il pourrait donc riper éternellement ^^.
    J’ai pas mal de difficulté à lire des recueil de nouvelles. Donc vu ton avis mitigé sur celui-ci, je ne vais pas courir dessus. Dans les recueils que tu as chroniqués ces derniers temps, j’ai par contre bien noté celui de Greg Egan que j’ai bien en tête !

    • Je trouve dommage le fait d’avoir du mal avec les recueils de nouvelles, c’est vraiment un exercice littéraire plaisant et il y a des textes qui sont vraiment des perles et qui marquent. Pour Nancy Kress “L’une rêve et l’autre pas”, sera un bon test, si tu accroches tu pourra tenter le recueil !

      • Tu as complètement raison sur les recueils. Je ne voulais pas dire que je juge les nouvelles moins intéressantes que les romans. Au contraire, je pense même qu’il est plus difficile de réussir une nouvelle qu’un roman. Une bonne nouvelle vaut donc vraiment le coup.
        Ma remarque tenait plutôt du handicap personnel ^^ : il me faut beaucoup de temps pour m’immerger dans un texte (je bugge assez souvent un bon quart d’heure sur la première page, et je n’exagère malheureusement pas ^^) . Le texte se termine donc quand je viens seulement de commencer à atteindre un rythme de croisière dans ma lecture. Lire un recueil de nouvelles s’avère donc toujours interminablement long pour moi, sauf si les nouvelles sont liées entre elles, comme dans Lum’en de Laurent Genefort ou comme dans les Monades urbaines de Silverberg.
        A+

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