Au-delà du gouffre, recueil de nos écueils.

Au-delà du gouffre est un recueil de 16 nouvelles de Peter Watts, sélectionnées et compilées par les éditions du Bélial’. Il contient des nouvelles déjà publiées et d’autres inédites. Il est paru le 14 novembre 2016, sous la direction de Ellen HERZFELD, Dominique MARTEL, avec une couverture de MANCHU et les traductions de Gilles GOULLET, Pierre-Paul DURASTANTI et Roland C. WAGNER.

Peter Watts est canadien, biologiste marin de formation, il écrit de la science-fiction depuis un bon moment, qualifié d’auteur de SF, plutôt qu’écrivain, pour son aspect froid. Qualifié aussi  de felon/tew­wow­ist, , selon le département américain d’immigration (je reviendrai là-dessus).

En terme d’écriture, il a produit 23 nouvelles depuis 1990, deux séries : Rifteurs et vision aveugle. Ainsi qu’un roman indépendant se déroulant dans l’univers du jeu Crysis (pour lequel il a été consultant).

Si vous voulez en savoir plus sur l’auteur, il tient un site.

 

Six parties pour le recueil :

 

Les anthologistes ont opté pour une compilation des nouvelles en six parties, enfin cinq, la dernière est une postface. Je ne vais pas résumer et dire mon avis sur chaque nouvelle, mais plutôt donner un sentiment global et mettre l’accent sur certaines, prodigieuses.

La première partie est une excellente introduction, composé de cinq nouvelles. La nouvelle Les choses, une fan-fiction du film The thing, est excellente, l’auteur se place de l’autre côté du miroir. Suit ensuite Le Malak, le lecteur prend les commandes d’un drone tueur autonome, génial.  Suit l’Ambassadeur et Nimbus, qui n’ont rien à envier au deux précédentes et pour finir le second avènement de Jasmine Fitzgerald, à laquelle j’ai moins accrochée.

Le recueil démarre fort. La façon dont Peter Watts plonge le lecteur dans des personnages surréalistes est géniale. Une immersion totale. Surtout pour Les choses, le Malak et l’Ambassadeur.

Eriophora, c’est le nom de la seconde partie, composée de trois nouvelles : L’île, Éclat, Géantes.

L’Eriophora est un vaisseau lancé par l’humanité et chargé de construire des portails, des trous de vers. À son bord, il y a des hommes et des femmes, qui sont réveillés au gré des besoins. Une IA les assiste, le Chimp (diminutif de chimpanzé), limité, mais essentiel à la mission, qui va apporter son lot de paranoïa qui n’est pas sans rappeler un certain HAL 9000.

Si la première partie m’a impressionné par son originalité, ce triptyque m’a bluffé par la capacité de projection de l’auteur, la mission se déroule sur des milliards d’années. L’équipage fait face à des rencontres folles, un environnement totalement inconnu, mais superbement retranscrit. De l’émerveillement vertigineux.

La partie 3 est composée de cinq nouvelles : Un mot pour les païens, Chair fait parole, Les yeux de Dieu, Hillcrest contre Velikovski, Éphémère.

Cette partie est plus centrée sur la spiritualité, le religieux. Elle est là pour rappeler au lecteur que l’être humain n’est qu’une enveloppe de chair contrôlée par des impulsions électriques. Pour moi, ça a été un peu le ventre mou du recueil. L’auteur s’attarde plus sur l’humain et il est moins à l’aise sur ce sujet. Ça se ressent. Il n’empêche que les textes dégagent des interrogations, des réflexions éthiques et morales intéressantes. Ce qui est toujours bon à prendre.

La quatrième partie est nommée Echopraxie, éponyme d’un roman de l’auteur, et contient une seule nouvelle : Le colonel.

Les Bicaméraux, d’origine inconnu, donne à l’humanité tout un tas de technologie, dont celle de pouvoir se regrouper en ruche et de ne former qu’une seule entité mentale. La nouvelle décrit une partie de la lutte entre les humains qui sont restés au stade individuel et les autres. Les enjeux et le décor donnent envie d’aller plus loin.

Cinquième partie, nommée Starfish, contient deux nouvelles : Une niche et Maison.

Ici, les abysses servent de décor. L’humanité s’est appropriée les failles abyssales et tente et les exploiter. Peter Watts connait le sujet, l’immersion est totale. Un monde obscur, flippant et dangereux, qui n’a pas à rougir face au vide de l’espace. Ces deux nouvelles sont en liens avec son cycle Rifteurs. La prospective est intéressante, la « colonisation » de l’homme des fonds sous-marins et tout ce que cela implique.

La sixième et dernière partie contient deux postfaces.

La premier texte est une humeur de l’auteur dans laquelle il explique qu’il n’écrit pas des dystopies, qu’il n’est pas pessimiste, ni misanthrope, seulement réaliste. Son argumentaire est saisissant. Sa vision des choses pertinente, pleine de bon sens. Il raconte aussi ses déboires judiciaires, en 2009, contre l’état du Michigan, suite à un contrôle de la police des frontières américaines qui a mal tourné, d’où son statut de felon/tew­wow­ist.

Jonathan Crowe (un blogueur canadien visiblement) écrit quelques mots sur Peter Watts, succinct, mais intéressant.

 

Un auteur plus qu’un écrivain.

 

Peter Watts ne mâche pas le travail de son lecteur. Souvent, il le plonge directement dans ses récits. Sans passer par la case : “Je pose les personnages et le décor”. Pour n’y laisser que l’essentiel, un concentré de Hard-SF. Au fil des mots, il faut se raccrocher à des indices et des éléments permettant de reconstituer le contexte. Selon les nouvelles, ce n’est pas toujours évident. Mais ce trait de plume est vite balayé par la force de ses récits.

 

Un auteur sombre, dystopique ?

 

Pas vraiment, pas pour moi en tout cas. Je ne l’ai pas ressenti au fil des nouvelles. J’ai été étonné d’ailleurs de la postface dans laquelle l’auteur s’en défend. De mon point de vue, c’est quelqu’un de brillant qui se penche sur l’humanité. Sur ce qui fait de nous des hommes, avec nos défauts. Il aime taper sur l’absurdité des croyances, sur leur effet placebo (surtout sur la partie 3). Mais aussi, en tant que biologiste, sur ce qui nous anime, ses connexions chimiques, électriques. Le fait qu’il ne s’attarde pas sur la noirceur des individus atténue le propos, il a un regard global, objectif et pertinent.

 

Pour conclure.

 

Ce recueil est une réussite. Certaines des nouvelles sont excellentes. Si je devais en dresser un top 3 ça serait le suivant : Les choses, Le Malak, l’Ambassadeur, le triptyque Eriophora. Bon oui, ça fait plus de trois.

Ça fait longtemps qu’un recueil de nouvelles ne m’avait pas autant transporté, fait rêver, réfléchir. Il y a de quoi se sentir tout petit et donne matière à relativiser.

Après tout, nous ne somme que des singes qui conduisent des boites de conserve propulsées par des dinosaures morts.

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D’autres avis : Apophis, Albedo, Le chien critique

 

10 réflexions sur “Au-delà du gouffre, recueil de nos écueils.

  1. Je suis si ravie que tu aies aimé! 🙂

    Les Choses frappent un grand coup d’entrée de recueil.
    Pour la partie 3, je te rejoins sur l’impression de ventre mou (relative) quant au recueil, mais j’en ai une lecture légèrement différente, mais pas opposée. Watts se concentre sur l’humain et le besoin de se raccrocher à une spiritualité (et religion, parfois) qui si elle n’est qu’impulsion électrique, n’est pas moins un besoin réel et inhérent à l’homme.

    Le triptyque Eriophoba est fantastique, quelle rollercaster!!
    J’ai été sensible à la partie Starfish, car je l’ai lu et du coup c’est très parlant pour moi.

    Bref, je suis sur la même longueur d’onde!

    • On a une lecture différente sur son approche de la spiritualité. Enfin sur le reste c’est raccord ! En tout cas, c’est une lecture qui donne à réfléchir, c’est top.

      Je me laisserai tenter par d’autres écrits de Peter Watts !

      • La troisième partie est celle que j’ai préféré, tous les goûts sont dans la nature. J’ai un ressenti sur la question religieuse plus proche de celle de Samuel. Et je ne pense pas que Watts dise que c’est un besoin réel et inhérent à l’homme, mais plutôt que face à l’angoisse existentielle, le besoin de se raccrocher à une Chose transcendante permet d’oublier cette solitude primordiale.
        Je lui en toucherai un mot à l’occasion…

        Ceci dit, très bonne critique et Félicitations pour ta trouvaille “recueil de nos écueils”. Magnifique, sincèrement.

        • Effectivement pour la partie 3, il en faut pour tout le monde ^^
          Pour le religieux, n’hésites pas à nous faire un retour sur sa réponse ! 😉

          Merci, pour le titre, c’est un peu l’impression que m’a donné le livre, genre : “Regardez comme on fait n’importe quoi !”

  2. Je ne cesse de repousser l’achat et la lecture de ce recueil alors que j’ai le sentiment que c’est un ouvrage important, comme l’indique ta belle critique.
    Il va falloir que j’y remédie.

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