Couverture destination ténèbres

Destination Ténèbres, épopée crépusculaire.

Destination Ténèbres est un roman de Frank M. Robison, paru initialement aux États-Unis en 1991 sous le titre The Dark Beyond the Stars. En France, il a été publié dans la collection Lunes d’encre de chez DENOEL en 2011 et a fait l’objet d’une parution en poche chez Folio SF en 2014, avec une traduction de Jean-Daniel Brèque et une couverture de Manchu.

Frank M. Ronbison est très peu connu en France, sur les seize romans qu’il a écrits, seulement deux ont traversés l’Atlantique, celui-ci et et Le Pouvoir (2004 Folio SF). Mais si vous êtes un peu âgé et/ou si vous vous intéressez au cinéma, il y a de grandes chances que vous le connaissiez, puisqu’il est le co-auteur d’un des deux romans ayant servis de base comme scénario de La Tour Infernale.

Dans Destination Ténèbres, l’auteur nous offre un quasi huis clos psychologique, dans un lieu exigu et tubulaire, qui n’est pas en proie aux flammes, mais à l’obscurité et au vide.

 

Et moineau tomba du nid.

Moineau, jeune assistant-technicien de dix-sept ans effectue sa première sortie. Une mission d’exploration sur Séthi IV, une exoplanète censée être propice à abriter la vie. En escaladant une falaise, sa corde se rompt. Il chute et échappe de justesse à la mort. Il se réveille à l’infirmerie à bord de l’Astron. Frappé d’amnésie il ne se rappelle de rien, si ce n’est de son dévissage sur Séthi IV. Il redécouvre le vaisseau générationnel à bord duquel il est né, une coque délabrée balancée à travers le vide, dont la population aux mœurs particulières est menée par un capitaine immortel chargé de trouver des signes de vie à travers l’immensité galactique. Moineau va vite se rendre compte qu’il n’a pas que des amis, puisque quelqu’un tente de l’empoisonner durant sa convalescence. Dès lors, il a des doutes sur les circonstances de son accident.

 

Quelques noms d’oiseaux.

Destination Ténèbres c’est avant tout une histoire d’hommes et de femmes enfermés depuis des générations à bord de l’Astron. La psychologie y a une part importante. Moineau, qui porte bien son nom, est innocent, tombé de la dernière pluie. Il découvre rapidement que des gens l’affectionnent et que d’autres le détestent. Le capitaine, Michael Kusaka, est un homme fort, doté d’un charisme puissant et d’une volonté de fer.  Il est le leader depuis des lustres, son blues de l’immortel le rend attachant. Il prend moineau sous son aile et lui témoigne une certaine affection. Seulement, le jeune technicien se rend vite compte qu’à bord il y a des cliques, des clans, des complots. Quoi de plus normal pour quelques centaines d’homos sapiens enfermés ensemble. Givre fait partie de ses ennemis, un jeune homme retors, cynique et calculateur. Pipit et Corbeau aideront Moineau dans sa découverte de l’Astron, ils semblent bien le connaître, mais peu enclin à parler. Tout au long du récit l’auteur fait voleter une foule de personnages autour de Moineau, tour à tour le doute s’installe à l’encontre des uns des autres. Un tel est-il réellement un allié ? Ou tente-t-il de la lui faire à l’envers ? Un autre est distant, mais pour quelle raison ?

Petite particularité amusante, chaque génération semble avoir son propre modèle d’attribution des prénoms, vous l’aurez compris la génération de Moineau se compose de noms d’oiseaux, la suivante de pics montagneux, la précédente de personnages de pièces de théâtre.

 

Thriller science-fictionnel.

Ce roman est avant tout un thriller, cet aspect est efficace, difficile de ne pas tourner les pages pour avoir sa dose de révélations. L’intrigue se dévoile à un rythme régulier, se distille au goutte-à-goutte. Le côté science-fiction est bien présent, même si l’aspect technologique n’est pas très poussé. La vie à bord de l’Astron est rude, comme peut l’être le quotidien à bord d’un vaisseau qui a quitté la Terre depuis 2000 ans et où plus de 100 générations se sont succédé. Frank M. Robinson y dépeint un vaisseau délabré, aux équipements usés jusqu’à la corde. Mais cet état de délabrement ne saute pas aux yeux immédiatement, puisque les astros — comme il les appelle — ont droit à des Falsifs, des jeux de lumières et d’hologrammes pour cacher la misère. Une espèce de réalité augmentée qui permet de mieux vivre à bord. Pirouette intéressante, puisque par défaut ce qui est visible est falsifié et il est nécessaire de mettre un dispositif sur ses yeux et ses oreilles pour percevoir la réalité, en contrepied de ce qui se fait habituellement. L’auteur ne s’est pas encombré avec les soucis physiologiques, la vie à bord et l’apesanteur permanente, puisqu’il s’agit d’un tube sans tore gravitationnel, ne semblent pas avoir pesé sur le corps des astros, mais ladite apesanteur est bien traitée et offre un plus pour l’ambiance. Seule l’immortalité du capitaine laisse entrevoir des modifications biologiques intéressantes.

L’ambiance à bord à des petits airs de Battlestar Galactica, pour le côté sans espoir, sombre et forcément, via le jeu des factions et des cliques. Il y a surement d’autres références, mais c’est la première qui m’est venue. Une communauté humaine réduite ne pouvant compter que sur elle-même qui a développé des rites et des mœurs particuliers. Le plus frappant et l’absence de véritable père, seule la mère est connue et la filiation n’est que matriarcale. Ce point m’a fait penser à la tribu des Na en chine, où la femme est visitée par plusieurs hommes et le père est celui qui s’intéresse à l’enfant, ici, c’est la même chose. De plus, la coutume à bord veut que personne ne puisse refuser une première avance, ce qui ne manque pas de créer des situations particulières. On sent bien que l’auteur a été imprégné par sa période Flower powers.

L’autre thème prédominant, c’est celui du paradoxe de Fermi. Après des siècles et des siècles d’exploration, l’Astron n’a pas trouvé une once de vie à travers l’espace, même pas une petite bactérie à se mettre sous la dent. C’est l’une des angoisses porté par le roman, somme-nous vraiment seul dans cette immensité ?

Donc oui, Destination Ténèbres n’est pas seulement un bon thriller, c’est aussi un livre qui amène à des réflexions intéressantes et qui sont traitées de façon subtile au fil du récit.

 

Un récit très centré sur Moineau.

Les 550 pages sont narrées à la première personne, sans être lassantes un moment, l’identification à Moineau se fait rapidement et l’on vit les événements en même temps que lui. Son amnésie et la particularité de l’Astron permettent des révélations régulières et de nombreux rebondissements. L’auteur a créé un jargon propre à la vie à bord, cela passe par des termes comme Astro, Falsif, les prénoms particuliers, les mœurs et les coutumes. Des mécanismes simples et malins pour poser une ambiance singulière.

Le style n’a rien de transcendant, pas d’envolées lyriques ou poétiques, hormis quelques descriptions du vide et de l’espace qui tendent vers le contemplatif. Mais il y a un tas de références et un discours qui traduit un amour de la vie. Ce style simple, à défaut d’être marquant, permet de faire de Destination Ténèbres un page-turner efficace.

 

Un roman efficace.

Pour ma part, je l’ai dévoré en trois jours ce qui traduit quand même la qualité du récit. Je suis ressorti de cette lecture à la fois ébahie par la vie et angoissé par l’immensité du vide. L’auteur met l’accent sur l’importance de la vie, de sa protection et de sa préservation. Il ne faut pas oublier qu’on est qu’une bande de singes, qui un jour a décidé de se dresser sur ses leurs membres antérieurs et de voir plus loin. Mais à côté de ça, notre planète foisonne de vitalité, dans la moindre de ses parcelles, dans ses profondeurs. En plus d’être un thriller efficace, Destination Ténèbres est donc une ode à la vie. Il s’agit d’un roman servi par une narration efficace, empli de bonnes idées. Certains puristes de la SF pourraient être frustrés par un aspect technologique un peu désuet, voir secondaire.

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D’autres avis : Yossarian ; Nébal ; Gromovar ; Lorhkan ; Vert ; Lhisbei

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Chronique rédigée dans le cadre du Challenge Lunes d’encre :

19 réflexions sur “Destination Ténèbres, épopée crépusculaire.

  1. Je l’ai lu il y a quelques années et j’en garde un excellent souvenir… un peu désuet peut être mais tellement prenant avec une interrogation permanente sur notre présence dans l’univers.
    Un livre indispensable

  2. je le veuxxxx…….
    Il est dans ma wish-list depuis un moment, et c’est d’autant plus “pressant” que tu dis qu’il aborde une notion qui me fascine : le paradoxe de Fermi!
    Déjà Moineau me plait bien et j’espère lui faire un peu de place pour qu’il puisse faire son nid dans ma bibliothèque. Il ne sera pas seul… 😉

  3. Si je peux me permettre, Robinson a écrit seize romans, pas quatre, et est juste le co-auteur d’un des deux romans qui a servi de base au scénariste de La tour infernale 😉

    Sinon, très bonne critique, comme d’habitude, sur un classique de la SF à Vaisseaux à générations.

  4. Vendu.
    Les thématiques m’intéressent et je viens de terminer Le paradoxe de Fermi de Boudine.
    Et il est dispo en numérique dans ma médiathèque.
    Merci pour la découverte, j’espère y découvrir plein de noms d’oiseau.

      • J’ai abandonné ma lecture au bout de 11 chapitres, le moineau m’a vite énervé. L’idée de l’amnésie était bien amené pour que le lecteur découvre le vaisseau en même temps que le protagoniste. Cependant, j’ai trouvé sa psychologie binaire et trop fluctuante. Il ne réfléchit pas et se laisse porter par ses premières observations pour adopter son comportement, ce qui fait qu’il n’arrête pas de changer d’avis. Moineau est jeune mais comme il a toujours vécu dans un espace clos, j’aurais cru que son caractère soit déjà beaucoup plus mature.
        L’idée des Falsifs est intéressante, mais pourquoi utiliser cette technologie dans le tape à l’oeil plutôt que de l’utiliser à réparer le vaisseau ?
        Seul le modèle familial a eu grâce à mes yeux.
        Pour conclure, je n’ai pas réussi à me mettre à la place du narrateur, très difficile dès lors de rentrer dans le livre comme il s’agit d’une narration à la première personne.

        • Clairement, si le personnage du moineau t’as agacé, difficile de continuer. C’est clair qu’il est naïf, à la limite niais, mais ça s’affine ensuite. Mais comme c’est un gros pavé, ça met du temps à se mettre en place.

          Pour le falsif, j’ai vu ça comme une métaphore, en gros les gens ont besoin d’un dispositif, d’aide pour percevoir la réalité.

  5. Comme je te le disais l’autre jour, ce bouquin fait vraiment partie de mes plus grands coups de cœur de SF. Je l’ai trouvé génial du début jusqu’à la fin. L’auteur est parvenu à me surprendre à plusieurs reprises, et j’adore ça. La chute est par ailleurs bien vue. Il parvient à nous faire réfléchir, tout en maintenant un suspens permanent.
    Je suis donc ravi qu’il t’ait également plu. Je milite pour que ce roman soit davantage connu !
    Pour le côté “désuet”, je l’attribue pour ma part à l’époque d’écriture. La vision de la technologie a mine de rien pas mal évolué depuis !
    J’ai également lu Le Pouvoir de cet auteur, en espérant être aussi emballé. Mais malheureusement non…

    • Pour le côté désuet je pense que l’auteur s’en moque de cet aspect là, pour lui ce qui importe c’est l’histoire et son intrigue qui est très réussi. Je l’ai souligné car je sais que ça peut poser problème à certains lecteurs. Personnellement, cela ne m’a pas dérangé.

      C’est un roman efficace.

      Dommage pour Le pouvoir.

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