Couverture Le Diable, tout le temps

Le Diable, tout le temps – Once Upon Time in America

Le Diable, tout le temps est le premier roman de Donald Ray Pollock, mais son second ouvrage, il a au préalable publié un recueil de nouvelles. Son premier roman est paru en 2011 aux États-Unis et a connu un certain succès. Édité en France chez Albin Michel en 2012 et en poche en 2014. La traduction est de Christophe Mercier qui s’est évertué à traduire bouteille par pinte, une pinte de bière par-ci, une pinte de whisky par-là.  Pourquoi ?

Donald Ray Pollock est américain, né en 1954 dans l’Ohio, il a grandi dans sa petite ville natale de Knockemstiff. Ouvrier dans une usine de papiers pendant plusieurs décennies, à 50 ans il s’inscrit à des cours d’écritures créatives à l’Université d’État de l’Ohio. 4 ans plus tard, en 2008, il publie un recueil de nouvelles. J’aime ce genre de parcours et forcément son roman en est largement imprégné. Il sait de quoi il parle.

Le Diable, tout le temps tient plus de la fresque sociale que du roman linéaire, la chronologie s’étend de 1945 à 1965, d’où la référence, en titre, au grand film de Sergio Leone, ici point de pègre et de prohibition, mais la construction narrative et la noirceur m’ont évoqué ce film. C’est un roman noir, plus que noir même, l’auteur y dresse le portrait de ses personnages sans concession et dévoile une Amérique misérable.

 

Mais il est où Dieu, bordel ?

Dans le Diable, tout le temps, le lecteur suit plusieurs personnages sur 20 ans, essentiellement dans l’état de l’Ohio. Plusieurs destins croisés, dont le petit Arvin Russell et sa famille qui vivent dans une ferme à l’écart de Knockemstiff, ils vont connaître tout un tas de mésaventures, à commencer par le retour du paternel de la Guerre du Pacifique qui va devoir réintégrer les rangs en dépit ce qu’il a vécu. La maladie de sa femme ne va rien arranger. Une famille qui vit dans la misère la plus totale. Arvin va découvrir la cruauté des enfants et celles des adultes, qui se font concurrence dans ce grand jeu qu’est la vie. Pendant ce temps, deux hommes, l’un prédicateur et exalté, l’autre musicien et invalide, sillonnent les bourgades alentours, ils forment un duo atypique et leurs prêches le sont tout autant. Ils jouent sur les craintes et les superstitions des gens pour se faire quelques dollars, jusqu’à qu’ils commettent un acte impardonnable et qu’ils soient contraint de partir. Un peu plus tard, un couple parcoure plusieurs États autour de l’Ohio, pour leur entourage ils sont marginaux, lui ne travaille pas et ne vit que pour la photographie, elle, est tantôt serveuse, tantôt prostituée. Mais ce qu’ils font sur les routes, personne ne peut s’en douter. Ils mènent un jeu sordide dans lequel ils piègent les auto-stoppeurs.

Difficile de résumer ce livre, il n’y a pas réellement de trame principale, mais plusieurs récits, une multitude de personnages qui vont et viennent au gré des pages et des chapitres.

 

Les ploucs de l’Ohio.

Vous l’aurez compris Le Diable, tout le temps c’est avant tout des personnages. Sur la multitude présente, la fourchette des sentiments et des caractères est large. Le lecteur y croise des personnes viles comme le couple qui piège les auto-stoppeurs, à celles dont la bonté est naturelle, comme la grand-mère d’Arvin. Certains frisent l’insupportable, d’autres le sont totalement, je pense à un certain Pasteur, prédateur sexuel, aux pratiques aussi rodées qu’immondes. Il y a aussi le Shérif adjoint qui se rêve à la place du Shérif, corrompu jusqu’à la moelle, qui ne pense qu’aux dollars. Il n’y a pas grand monde à sauver dans l’Amérique de Donald Ray Pollock, pourtant cela ne rend pas la lecture pénible et ne décrédibilise pas les propos de l’auteur. Car, finalement ces gens sont dépeints avec une telle justesse qu’il est difficile de décrocher du livre.

 

Le Diable oui, mais pas de manichéisme.

Dans son roman l’auteur pose une forte ambiance, il connaît l’Amérique, il connaît les lieux où se déroule son récit. Cette connaissance apporte une vigueur supplémentaire à son histoire. Il n’y a pas vraiment de thèmes qui se dégagent du livre, il n’y a pas réellement de morale non plus. L’auteur se contente d’observer et de décrire, tel un troisième œil totalement neutre. À aucun moment il ne juge les actes ou les dénonce, ces considérations se trouvent entre les mains du lecteur. Il implique son lectorat avec force et cruauté.

Pourtant, il y dénonce la misère des campagnes américaines, il y montre la pauvreté, tant intellectuelle que matérielle, de ses habitants. Il tape aussi sur les croyances et l’absurdité des superstitions. Que ce soit à travers le père d’Arvin qui se crée un véritable culte personnel, sanglant et païen. Ou bien avec le duo de prédicateurs qui n’ont rien étudié de la théologie mais savent tout du spectacle.

Malgré le fait que le récit se situe dans la seconde moitié du XXe siècle, c’est toujours le Far West, la survie crasse imposée par un système qui broie ses citoyens. La violence comme moteur d’une Nation. Est-ce une coïncidence si ce pays connaît une explosion des tueurs en séries à peu près à la même période ? Et les premiers cas de mass murderer beaucoup plus tard ? Pas vraiment, c’est cette Amérique-là que l’auteur décrit en filigrane.

 

Aucune concession dans le style.

Donald Ray Pollock ne fait pas de cadeau à son lecteur, il ne cherche pas à le préserver des noirceurs qu’il décrit. Il y a des passages dans le livre qui sont difficiles. Bien sûr, il y a des morts, ou des passages gores. Mais le plus difficile ne se trouve pas là. Je pense que le plus difficile se retrouve dans la violence morale qu’il décrit, il parvient à imprégner certains de ses personnages d’une force presque surnaturelle. Ils sont de véritables pervers, leur psychologie retorse est rendue avec brio.

La narration alterne les chapitres courts, et les points de vue. Au départ, n’ayant rien lu sur ce livre, j’étais un peu perdu. Mais une fois qu’on n’a compris le procédé employé, plus aucun problème. Les sauts temporels et géographiques, et entre les personnages, sont nombreux. Au final Arvin, qui est presque le seul à sauver dans le lot, sert de fil rouge et permet de s’y retrouver et de respirer, un peu, parfois.

 

Un très bon roman.

Donald Ray Pollock dresse une fresque sombre de cette portion d’Amérique. Il se pose en observateur totalement neutre sans jamais verser dans le manichéisme, c’est ce qui fait la force de ce livre et l’intérêt de sa plume. Je ne sais pas si c’est un livre à mettre entre toutes les mains, je pense que les plus sensibles devraient s’abstenir. Pour ma part, ce fut une sacrée claque. C’est puissant.

J’ai récupéré ce livre sur les conseils d’un abonné Twitter (il se reconnaîtra) et je ne le regrette pas.

 

 

 

4 réflexions sur “Le Diable, tout le temps – Once Upon Time in America

  1. Cela fait un moment que je veux lire ce livre. Je vais le sortir rapidement de ma PàL dirait-on, grâce à toi. D’abord je termine un Ellroy. Et pour conseil, je t’invite à lire “Gravesend” de William Boyle, dans le genre tranches de vies vues au noir, c’est très bon aussi. Il y a la chronique sur mon blog si cela te tente.

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