Couverture le Fléau

Le Fléau – Colère divine

Le Fléau est un énorme roman de Stephen King (presque un pléonasme), initialement paru dans une version rabotée en 1978, il est réédité dans sa version originale en 1990. La présente édition chez Le Livre de Poche a été découpée en deux parties pour des besoins éditoriaux et fait un peu plus de 1500 pages. La version de 1978 en comptait 400 de moins. Il a fait l’objet d’une adaptation en mini-série télévisée, par ABC en 1994, qui est visiblement moyenne, pas sûr que je prenne la peine de m’infliger ça.

Petite digression sur la présente édition. Une bonne partie du premier tome, celui en ma possession du moins, à de nombreux problèmes d’encres, lettres chevauchées, pattes de mouche et autres tâches. Quant à la traduction, elle n’est pas toujours parfaite, il y a quelques coquilles agaçantes et même des erreurs de dates ou de noms. Bref, c’est loin d’être parfait, je tenais à le dire. Surtout quand je vois le boulot que font les petites maisons indépendantes, de tel poids lourd de l’édition pourrait faire un peu plus d’efforts.

Roman-fleuve, roman choral, épopée hallucinée mysticoreligieuse et surtout apocalypse dévastatrice, Le Fléau est un peu tout ça. Dans une courte préface l’auteur précise les raisons d’être de la première édition amputée, qui étaient économiques, et sa satisfaction de voir la version finale éditée. Il précise aussi que ce n’est pas son livre préféré et qu’il est étonné de l’engouement du public autour de cet œuvre, fausse modestie ou propos sincères je n’en sais rien. Mais ce qui est sûr, c’est que Stephen King a du suer sang et eau pour pondre un tel roman, la difficulté ne tient pas qu’à la longueur du récit, mais surtout à la direction que prend l’histoire et l’ampleur de l’apocalypse imaginée par l’auteur.

 

99,4% de taux de contamination.

Le tout commence de manière très classique : dans un laboratoire secret des expériences bactériologiques sont menées, un beau jour de juin 1990 une éprouvette se brise et une succession de hasards fait que la super-grippe qu’elle contenait parvient à infecter la base et un soldat qui en échappe malgré le bouclage rapide des locaux. S’ensuit une pandémie fulgurante. Rapidement, en deux semaines tout au plus, 99,4% de la population des États-Unis, et du monde ensuite, est éradiquée. Boom, radical, sans autre forme de procès.

La suite, les 0.6% de survivants — miraculeusement immunisés — déambulent dans des villes emplies de cadavres. Imaginez New York mégalopole — d’un peu plus de 7 millions d’habitants en 1990 — où 99,4% de la population est en train de se décomposer sous un beau soleil d’été. Les survivants fuient les villes, prennent la route et font des rencontres, bonnes ou mauvaises. Puis, les survivants se mettent à faire des rêves étranges. Ils vont rêver à la fois de l’Homme Noir, des rêves terrifiants, mais aussi de Mère Abigaël, une vieille femme noire, centenaire, qui semble les attendre au fin fond des États-Unis. Ils ne le savent pas encore, mais la fin des temps ne fait que commencer et ils vont devoir choisir leur camp.

 

La bande à Stu.

Je ne vais pas présenter l’ensemble des personnages principaux du roman, ça aurait peu d’intérêt, ça serait long et barbant. Je vais me contenter de dire quelques mots sur ceux qui m’ont le plus marqué et vous parler du talent de Stephen King pour créer des personnages. L’auteur du Maine a une capacité sidérante à faire vivre ses personnages en quelques lignes. Une rapide description vestimentaire, plus que succincte, un trait physique, un trait de caractère et surtout une manière de parler. Dans ce roman-fleuve il se permet de créer énormément de protagonistes, en sus de la grosse dizaine de personnages principaux, de nombreux personnages secondaires apparaissent régulièrement de façon naturelle, sans alourdir la lecture ou perdre le lecteur. Un vrai talent. Je pense que c’est ce que je préfère chez cet auteur, cette capacité, presque naturelle, à faire vivre les gens, même si certains frisent parfois la caricature.

Dans le Fléau, des personnages sont plus marquants que d’autres, Stuart Redman dit Stu est censé être le pilier de ce récit, personnellement ce personnage ne m’a pas intéressé plus que ça, trop lisse et trop parfait. Par contre, d’autres m’ont beaucoup plus accroché comme Nick Andros, un survivant sourd et muet qui parvient à prendre une place importante dans les enjeux de la fin des temps, parangon de bonté et débrouillard, il va se tirer d’affaire comme personne. Il va rencontrer Tom Cullen, un retardé mental très attachant, Putin oui ! Tom Cullen est attachant. Un duo qui offre des moments aussi drôles que sensibles. Quelques mots sur Larry Underwood un chanteur de rock, qui manque de bol pour lui il venait tout juste de sortir un tube. Il allait percer, enfin. À travers lui, c’est l’occasion pour l’auteur de sortir tout un tas de références sur le rock et la folk américaine, j’avoue ne pas avoir toutes les références, mais j’imagine que les puristes y trouveront leur compte.
Sur tous les survivants proposés par l’auteur, il y en a pour tous les goûts, il est facile de s’identifier, d’en aimer certains et d’en détester d’autres. C’est quand même un des pans importants du livre, sur une telle longueur, il vaut mieux que les personnages tiennent la route.
Des groupes de survivants vont former des sortes de Ka-tet cher à l’auteur, les lecteurs de la tour sombre seront de quoi je parle. Il s’agit d’un groupe de personnes ayant un destin commun, des pions dans une partie d’échecs cosmique.

Ensuite, il y a les détraqués, Stephen King connaît bien les détraqués et adore jouer avec. La Poubelle, pyromane pervers, persécuté pendant son enfance, les États-Unis vont devenir pour lui un formidable terrain de jeu. Harold Lauder intello prétentieux, lui aussi rejeté dans sa petite ville du Maine, écrivaillon sans avenir, la fin du monde va peut-être lui permettre de devenir quelqu’un (tout lien avec l’auteur est fortuit). Il y a Lloyd aussi, la petite frappe qui se retrouve en taule lors de l’épidémie, suite à road trip sanglant, il va vivre un vrai calvaire, enfermé dans sa cellule alors que tout le monde est mort dans l’enceinte du bâtiment et que le monde s’est effondré. À chaque fois, je l’ai retrouvé avec une certaine réticence, sa situation est insoutenable. Une très bonne idée.
Dès qu’il s’agit de l’enfance, de moqueries et de persécutions, les écrits de l’auteur prennent une force importante, le lecteur sent qu’il connaît le sujet. Il y a une réelle crédibilité lorsqu’il traite de ce type de personnage.

Un petit mot tout de même sur l’Homme Noir, Randall Flagg, R.F. L’antagoniste principal du Fléau, mais aussi d’autres œuvres de l’auteur, principalement dans La Tour Sombre. Ici ce personnage tient un peu le rôle de sa vie, il est au centre du récit. D’apparence banale : jeans; santiags; chemise aux manches retroussés, lorsqu’on l’observe il est impossible de discerner son visage, il émane de lui une aura malsaine et il est doté de pouvoirs extraordinaires, il sème la mort et la destruction. C’est un personnage fort intéressant, et je ne doute pas qu’il a été étudié de manière plus approfondie. C’est une espèce de déité anthropomorphe, voyageuse et immortelle, à la manière d’un Odin, en plus maléfique. Sa présence est incongrue, mais nécessaire, un méchant sacrément méchant qui parfois se donne aux rires démoniaques après une mauvaise action quitte à flirter avec le ridicule. Mais on n’a tout de même pas envie de s’y frotter, il a un humour particulier et la « gâchette » facile. L’incarnation du mal. Il est loin d’être omniscient, ni omnipotent, ce qui ne manque pas de créer des tensions autour de ses actions.

Appelez-le donc Belzébuth, car c’est également son nom. Appelez-le Nyarlathotep, Ahaz ou Astaroth. Appelez-le R’yelah, Séti ou Anubis. Son nom est Légion, l’apostat de l’enfer…

 

L’ultime combat du bien contre le mal.

Dans ses grandes lignes, Le Fléau est un roman fortement imprégné de manichéisme. Généralement, ce n’est pas ma tasse de thé et cela m’agace vite. Heureusement que le livre ne se limite pas à cet aspect-là et que comme je l’ai dit plus haut, l’auteur sait faire vivre ses personnages. Ils ne sont ni tout blanc ni tout noir, même si certains frisent la perfection (dans un sens ou dans l’autre). Pour lire une bonne partie du Fléau, il faut laisser de côté ses tendances agnostiques ou athées. Au choix. Il faut parvenir à se laisser porter par le chemin pris par l’auteur, oui il y a des entités supérieures, un Dieu peut-être, ou autre chose, il faut faire avec. En tout cas, il y a des puissances qui dépassent le monde des hommes. C’est le livre de Stephen King le plus imprégné de spiritualité que j’ai lu, je n’attendais pas l’auteur sur ce terrain, ce fut surprenant, à bien des égards, mais une fois le contrat accepté, tout roule. D’ailleurs, sur ce combat du bien contre le mal, les références au Seigneur des anneaux sont à peine voilées, l’œil de l’homme noir, le combat ultime des ténèbres contre la lumière, la quête de la communauté, Mère Galadriel Abigaël.

Un des autres aspects du Fléau est bien sûr l’apocalypse, j’ai une certaine appétence pour ce genre de récit. Inconditionnel de Walking Dead (Comics) et des récits post-apo en général c’est une thématique que j’affectionne. Je trouve l’aspect sociologique de l’apocalypse intéressant, même si ça peut paraître cynique, c’est l’occasion de tout remettre à plat. Plus de lutte de classes, peu ou plus de tensions raciales, tout le monde est au même niveau et surtout les premiers seront les derniers, grand principe biblique, on y revient. Et en Amérique cette situation à une saveur particulière lorsque l’on est un minimum au fait des problèmes sociaux que connaît le pays. Bref, cette thématique sous la plume de Stephen King est renforcée par la connaissance de l’auteur de son pays et de sa population.

Justement, les États-Unis. Le Fléau est un voyage halluciné à travers plusieurs états et plusieurs villes, New York, le Maine, le Texas et j’en passe. L’auteur se permet même de créer deux villes fictives, exercice qu’il affectionne là aussi, une dans le Maine et une au Texas, criantes de crédibilité. Un voyage, lugubre, mais un voyage quand même.

 

Efficace comme un King.

Le style de Stephen King est avant tout efficace. Parfois, j’entends comme critique que l’auteur décrit beaucoup, abuse de ses descriptions. Justement, je trouve que l’une de ses forces est d’arriver à peindre des tableaux denses sans alourdir la lecture. Le tout avec des effets de style et des références pour monsieur tout le monde, accessibles. Il est rare de buter à la lecture d’un de ses livres, j’y reviens, c’est efficace. Tout comme le sont ses dialogues, bourrés d’argots et d’échanges crus. Il le dit lui-même, un cul c’est un cul, pourquoi le nommer autrement. On adhère ou pas La narration est elle aussi intéressante, elle débute avec différents points de vues, les personnages se succèdent sans que le fil du temps ne soient interrompus, il continu à filer quoi qu’il arrive. Ce procédé donne un sacré rythme au récit et participe grandement à la fluidité générale.

La cerise sur le gâteau sont les liens avec ses autres livres, les easter eggs comme on dirait outre-Atlantique, il y en a dans le Fléau comme dans tous ses autres livres. Stephen King est parvenu à se créer un univers singulier et La Tour Sombre en est l’épine dorsale. Les indices sont disséminés ci-et-là et offre un petit jeu de piste.

 

Pas mon préféré, mais un très bon roman.

Il y a des aspects de ce roman qui m’ont fasciné, notamment la capacité de l’auteur à tenir en haleine son lecteur, 1500 pages sans temps mort ou lassitude, hormis un léger ventre mou dans la seconde partie – sur les trois que contient le livre, c’est quand même une sacrée prouesse. Cependant, j’ai l’impression que Stephen King a été emporté par son Fléau, il a foncé tête baissée et a été happé par son histoire, cela se ressent à la fin qui n’est pas tout à fait digne de l’ensemble et c’est bien dommage. Mais heureusement, un roman ne se limite pas à la fin, c’est une aventure et quelle aventure ce Fléau, sa flopée de personnages avec lesquels on passe des heures et qu’on finit par bien connaître et que l’on peine à quitter, en refermant le livre ou en cours de route.

Stephen King est réellement un auteur de son temps, capable de capter son époque et les gens, la populace, les ploucs et les paumés, rien que pour ça, il vaut la peine d’être lu, quoi qu’en disent les snobs. Aimant John Steinbeck je retrouve un peu de cet auteur chez King, tous deux sont des observateurs hors pair.

16 réflexions sur “Le Fléau – Colère divine

  1. C’est un des rares que j’ai pas encore lu, pourtant ça fait plus de 20 ans qu’il est sur mes étagères (que ce soit l’ancienne édition de mon père ou les poches aujourd’hui). Je rattraperai cette erreur, d’autant plus que bon, c’est un des piliers de toute la mythologie kingienne (avec Randall flagg).

    Par contre j’ai vu plusieurs fois la mini-série, et je l’aime beaucoup, c’est peut-être parce que c’est un souvenir d’ado, je sais pas, mais Gary Sinise était tellement cool en Stu 🙂

    • Tu te dois de le lire, surtout si c’est un héritage de papa
      Et effectivement lorsque l’on s’intéresse à la mythologie kingienne le fleau vaut le détour.
      Pour Gary Sinise S. King à dit lui-même qu’il n’y aura pas meilleur Stu.

  2. Tu le vends très bien mais 1500 pages pour un non fan, cela fait beaucoup. En outre une lutte entre le bien et le mal qui me laisse froid, le tout baigné de spiritualisme. C’est ce que je n’aime pas chez cet auteur, son fantastique est souvent, à mon sens, lié au mysticisme, à quelquechose de supérieure qui demande trop à ma crédulité. Dommage car sinon le reste est réaliste.

    • Entièrement d’accord avec toi, c’est pour çà que je ne suis pas fan de l’auteur. Ça doit faire 20 ans que je n’ai pas lu un King mais c’est pas celui ci qui changera l’ordre des choses. Mais peut être qu’un jour je ferais une nouvelle tentative. 😀

      • Alors, j’ai connu aussi cette réticence au fantastique et donc par ricochet à S. King, forcément. D’ailleurs j’en lis très peu mis à part lui. Mais un ami m’a tellement tanné pour sauter le pas que j’ai tenté. D’abord avec des oeuvres pas du tout portées sur le fantastique comme Marche ou crève et Running man. Puis petit à petit je me suis laissé prendre par la plume de l’auteur et désormais j’aime beaucoup et même certaines de ses oeuvres fantastiques. Pour moi la palme revient à 22/11/63. Fabuleuse histoire de voyage dans le temps dans une Amérique superbement décrite. Mais pour un Kingosceptique commencer par le Fléau n’est peut-être pas une bonne idée.

  3. Je ne pense pas lire ce bouquin ; cette thématique n’étant pas ce que je préfère en SF. Je suis par contre pleinement d’accord avec toi au sujet des atouts de S. King : il est impressionnant avec cette capacité à créer plein de personnages très crédibles, même lorsqu’ils ne sont que secondaires. Idem pour les descriptions : elles ne sont pas gênantes et s’insèrent assez bien dans le récit.
    Pour la longueur du bouquin, j’imagine très bien que ça doit s’avaler vite : alors même que je suis d’une lenteur extrême en lecture, j’ai dévoré à toute vitesse les 1200 pages de Dôme l’hiver dernier.

    • Je comprend qu’on puisse être réticent à lire le Fléau. Mais oui l’auteur a vraiment énormément de qualité, même si dans sa production prolifique il convient de faire le tri ! D’ailleurs comment a-tu trouvé Dôme ? Ma prochaine lecture le concernant sera danse macabre, j’avais adoré un de ses autres recueils Différentes saisons.

      • Mis à part des nouvelles, Dôme est le seul roman de King que j’ai lu. En SF de King tu me conseillerais quel roman ? Quand je dis SF, c’est SF pur, et pas fantastique et horreur.
        Dôme j’ai beaucoup aimé. Par contre mes sentiments n’ont pas été les mêmes pendant la lecture et après : pendant j’étais happé comme dans une excellente série ; après je me suis dit que dans le fond ce n’était pas si fou que ça. Mais je suis content de l’avoir lu. Pour le coup Dôme ressemble un peu dans l’esprit à du Robert Charles Wilson : on prend un patelin banal et on lui inflige un événement extraordinaire, exactement comme Wilson l’a fait dans Mysterium.

  4. Ca fait partie des quelques Stephen King que j’ai lu, je garde le souvenir d’un texte très prenant et de passages très marquants, surtout au début. Je me souviens avoir moins accroché sur la fin quand ça devient franchement mystique…

  5. Le premier King que j’ai lu ! J’avais 13 ans. Ça reste un de mes préférés. La partie lutte contre le bien et le mal est celle qui m’intéresse le moins. Je me souviens comme si c’était hier, à ma première lecture, de ma fébrilité à la lecture l’intro qui raconte la fuite éperdue de ce gars échappé du labo qui cause l’épidémie.
    J’ai un très bon souvenir de l’adaptation mais vu quand j’étais ado, plus revu depuis, du coup je n’oserais pas te le conseiller.

    • Eheh oui, dans la première partie qui est accès beaucoup plus survie il y a de nombreux passages mémorables, celui que tu mentionnes notamment. Mais je pense aussi au road trip sanglant de Lloyd et Poke ou à la balade dans le New York post épidémie de Larry. Du tout bon !
      Pour la série, je n’ose pas trop, je préfère garder le souvenir du bouquin pour le moment ^^

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