Couverture le fleuve des dieux

Le fleuve des dieux, déités fantasmées.

Le fleuve des dieux est un roman de Ian McDonald, auteur que je vous ai déjà présenté dans ma chronique de Luna. Il aime voyager, se poser dans des lieux qui serviront de futurs décors pour ses livres. Je n’ai pas trouvé l’information, mais j’imagine qu’a l’instar de la Turquie pour La Maison des derviches, Ian McDonald a dû passer du temps en Inde pour ce livre.

Le présent roman est paru pour la première fois en France en 2010 dans la collection Lunes d’encre des éditions DENOEL, puis, réédité en format poche chez Folio SF. Avec une couverture de Manchu (encore lui !) et une traduction de Gilles Goullet, qui n’a pas dû être de tout repos.

Il est sorti en 2004 en VO et a obtenu le Prix British Science Fiction 2004. Suivi, pour sa sortie en France, du Grand Prix de l’Imaginaire “Roman étranger” 2011, le Prix Bob Morane “Roman étranger” 2011. L’attribution de ces prix est légitime, difficile de ne pas tomber la mâchoire lorsque l’on tourne la 840e page — pour la version poche — de ce monument.

 

Sur les rives de Gangâ Mâtâ.

Vârânaci 2047, une des sept villes sacrées de l’Hindouisme. l’État fédéral indien s’est morcelé. Deux états, notamment, ont émergé le Bhârat et l’Awadh. Les intelligences artificielles ne sont plus un fantasme des magnats du numérique, où de simple bot, elles sont biens réelles. Le Bhârat n’a pas signé les accords internationaux de Lima visant à les limiter, au-delà d’un certain niveau elles sont jugées trop dangereuse par les autres nations. Ce morceau de territoire devient un refuge pour les aeais (IA). Les flics s’en servent pour leurs investigations, les producteurs pour créer des SOAP totalement autonomes, elles gèrent les acteurs, les décors, la vie, les scripts. Elles sont présentes dans le quotidien. En sus de cette menace le monde fait face au dérèglement climatique. Cela fait trois ans que l’Inde n’a pas connu de mousson. Le Gangâ se tarit, une guerre de l’eau couve entre le Bhârat et l’Awadh, ce dernier étant appuyé par les Occidentaux.

 

Badmash, Râjâ, Khan et Krishna.

Le fleuve des dieux c’est pas moins de huit personnages principaux qui viennent compléter le tableau proposé par Ian McDonald. Shiv un badmash (petite frappe) qui fait dans le trafic d’ovaire, une petite raclure qui se rêve râjâ (roi). M. Nanda, un flic Krishna chargé d’excommunier les intelligences artificielles rebelles, il travaille pour le département de régulation et de contrôle des aeais. Shahîn Badûr Khan, un musulman, brillant conseiller de la première ministre du Bhârat, il doit faire face à la crise de l’eau et à la guerre qui se profile à l’horizon. Nadja, une jeune journaliste afghane que l’on découvre lors d’une interview d’une IA actrice du SOAP Town and Country qui cartonne. Lisa une occidentale qui travaille sur le projet Alterre — une immense simulation darwinienne chargée de recréer des millions d’années d’évolution —, initié par Lull son mentor d’Oxford, exilé en Inde. Tal, le neutre de la chorale, le pronom eil est de rigueur, il travaille pour les décors de Town and Country. Pour finir, Vishram, il rentre en Inde après un séjour en Grande-Bretagne, pendant lequel il a mené ses études d’ingénieur et a tenté de percer dans le stand-up. Arrivé au pays, son père va se séparer de son entreprise Ray Power et la léguer à ses trois fils, dont Vishram, va s’en suivre une succession compliquée, shakespearienne.

Côté personnage, il y en a vraiment pour tous les goûts. Tenant la longueur du récit leur développement est poussé, un vrai plaisir. Il est difficile d’en préférer un, au détriment d’un autre, sans compter le tas de personnages secondaires qui gravite autour. Cette troupe, complétée par l’ambiance riche, offre une immersion très réussie.

Personnellement, j’ai bien aimé Vishram pour son côté séducteur et désinvolte. M. Nanda pour ce qu’il apporte au récit et le duo Lisa et Lull.

 

Une Inde en pleine mutation.

L’Inde proposée par Ian McDonald est cosmopolite, grouillante, pleine de vies. Mais elle est aussi emplie de craintes. L’obscurantisme est présent, tout autant que le progressisme. L’envie d’avancer technologiquement est aussi fort que le souhait de conserver les traditions. Une culture complexe que l’auteur parvient à retranscrire à grand renfort d’indices sociologiques. Les tensions entre hindoues et musulmans sont toujours présentes. Le système de caste reste vivace, les inégalités n’ont pas cessé de s’accroitre.

L’essentiel de l’action se déroule dans la ville Vârânaci — plus vieille ville habitée du monde paraît-il —, comme dans la maison des derviches la cité est omniprésente, sans être aussi envoûtante qu’Istanbul.

La société indienne est difforme, comme l’assène plusieurs fois le récit, quatre hommes pour une femme, l’eugénisme est présent et tente de plus en plus les castes supérieures. Un eugénisme particulier tout de même, dont je laisse le plaisir de la découverte. Pour complexifier sa société Ian McDonald extrapole sur les genres, les neutres forment une nouvelle minorité émergente, bien au-delà d’un genre textuel se limitant à un pronom (EIL), ils forment une nouvelle branche de l’humanité et le revendiquent.

Le sexe est lui aussi présent, difficile d’en faire l’impasse au pays du Kamasutra, les personnages de Lull et Vishram, tous deux amateurs de la gente féminine apportent quelques passages savoureux. Sans oublier la sexualité originale des neutres.

En complément de cette société riche et complexe, la science et les découvertes ont opéré une mutation technologique qui a impacté toutes les strates sociales et tous les corps de métier, du truand à l’acteur.

 

Un univers mystico-technologique.

Je ne connais pas la cosmologie hindoue, je pense que la connaître permet d’avoir un regard plus aiguisé sur ce que propose l’auteur, sans être indispensable. Les dieux, majeurs, mineurs, les croyances, textes sacrés et autres cultes sont omniprésents dans les méandres du fleuve des dieux. Les anciennes divinités côtoient les nouvelles technologies, le tout s’entremêle de façon inextricable.

Les intelligences artificielles ont profondément changé le monde et la société indienne, comme dit plus haut, le Bhârat autorise les aeais, jusqu’à un certain niveau. Les États-Unis ont promulgué la loi Hamilton interdisant les intelligences beaucoup trop avancées. L’état indien lui, préfère contrôler et limiter ces intelligences, quittent à être borderline à ce sujet, ce qui donne des ressorts géopolitiques intéressant. Ce thème est réussi, demain, lorsque des intelligences artificielles puissantes seront à portée de main, quelle sera la position des différentes nations ?  Permettront-elles une recherche poussée, une utilisation de ces forces ? Les intérêts économiques l’emporteront-ils ? Le risque d’une IA germe dangereuse devrait enflammer les débats et c’est déjà un peu le cas.

Le réchauffement climatique sert de toile de fond, sans s’attarder dessus, la tension que créé le manque d’eau sert de moteur pour les frictions entre les deux nations actrices du récit, le Bhârat et l’Awadh. Le premier point de vue du personnage Shahîn Badûr Khan s’ouvre sur le tractage d’un immense iceberg pour provoquer une mousson, édifiant.

Le palmeur, un smartphone avec une interface haptique, où bien l’hoeck un module qui diffuse de la réalité augmentée directement dans le cortex visuel permettent d’affiner la vision futuriste offerte pas l’auteur.

 

Une intrigue au long cours.

Après avoir posé un décor fascinant, une société crédible et vivante, une flopée de personnages construits, Ian McDonlald offre une intrigue tout aussi travaillée. Dans la même veine que la maison des derviches, le tout part de loin, l’introduction des personnages ne semblant n’avoir rien en commun, brouille les pistes. La construction du récit est parfaitement ficelée, avec un final assez fou. Comme des sources lointaines qui peu à peu forment des ruisseaux, puis des rivières et enfin des méandres pour se jeter dans le Gangâ Mâtâ afin de former un tout. La dernière partie du livre offre des révélations progressives qui permettent de réunir petit à petit toutes les pièces du puzzle. Une vraie réussite.

Côté style, c’est fluide, documenté et riche. Malgré la présence de nombreux termes indiens la lecture n’est pas entrecoupée par d’incessants va-et-vient avec le glossaire (incomplet, heureusement il y a Google), une fois les principaux termes acquis, à part si on le souhaite. L’univers, la société et les éléments de la trame sont distillés de façon équilibrée. L’auteur évite ainsi des paragraphes descriptifs lourdingues. Pour tempérer un peu ce tableau idyllique, certaines scènes d’actions n’ont pas réussi à m’emporter. Les projections en réalité augmentées des IA prenant l’apparence de divinités ne m’ont pas fait rêver, j’ai eu l’impression qu’il voulait juste se faire plaisir. Rien de bien méchant.

 

Un livre exigeant.

Parcourir ce fleuve n’est pas de tout repos, les personnages sont nombreux, l’intrigue complexe et noueuse. L’issue ne se laisse entrevoir qu’en fin de récit. Mais c’est ce genre de livre, dangereux, qui vous donne envie d’arrêter tout ce que vous faites pour avancer et le dévorer. Mais j’ai une préférence pour La maison des derviches, s’il faut hiérarchiser. Je l’ai trouvé plus abouti et plus efficace. Ce qui n’enlève rien au présent livre qui est un sacré tour de force !

Le fleuve des dieux est un livre qui peut paraître difficile à aborder. Mais c’est ce qui fait sa richesse, la récompense vaut l’investissement. Ian McDonald est considéré, parfois, comme un sociologue du futur, le fleuve des dieux en est la parfaite expression, une immersion folle dans une Inde futuriste et crédible. L’auteur nous invite aux voyages, à la spéculation et à la réflexion sur le genre humain.

 

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D’autres avis : Xapur, lorhkan, Efelle, Just A WordNevertwhere, Quoi de neuf sur ma pile

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Chronique rédigée dans le cadre du Challenge Lunes d’encre :

15 réflexions sur “Le fleuve des dieux, déités fantasmées.

  1. Ta critique est tout à fait impressionnante, que ce soit en exhaustivité ou en qualité, bravo ! J’imagine que synthétiser en un tout complet mais digeste un livre aussi riche n’a pas dû être de tout repos. Je n’ai pas encore eu l’occasion de le lire (et ça ne se fera pas avant un moment), mais ce que tu décris me plaît beaucoup, d’autant plus que j’ai une connaissance correcte de la mythologie Indienne, très complexe mais qui m’intéresse beaucoup. Et s’il y a des IA, de la biotechnologie et des guerres pour l’eau, alors là ça va être l’extase.

    Merci pour cette excellente critique ! Tu vas lire La petite déesse dans la foulée, je suppose ?

    • Merci, ça fait plaisir un tel retour ! Effectivement, la chronique m’a pris du temps, quelques heures ! Mais je me suis amélioré au niveau de la prise de notes et j’ai plutôt une bonne mémoire pour ce genre de choses (à court terme du moins :D), ça mâche pas mal le travail en amont.

      C’est un très bon livre, si on est pas allergique à la lenteur et c’est certain il a tous les thèmes pour te plaire 🙂
      Pour La petite déesse, je fais une “pause” avec Le temps de Palanquine de Thierry Di Rollo et je vais lire le recueil. Je suis curieux de voir ce que donne Ian McDonald sur le format court.

    • Effectivement, je l’ai dévoré et vu la taille, c’est plutôt bon signe. Lire l’auteur sur le format nouvelle va faire du bien quand même, deux gros pavés d’affilés, ça commence à faire beaucoup. (De rien :))

  2. 7 ans déjà!
    Il va falloir que je le relise. Lire ta critique me permet de me rappeler ce roman que j’avais bien aimé. Je me souviens de l’association mysticisme et technologie que j’avais trouvé frappante, tout comme les acteurs.
    Il illustre également parfaitement pourquoi j’ai voulu tenir un blog. Rédiger une critique, organiser ses idées, structurer son ressenti permet de vraiment garder en mémoire ses lectures. Cet exercice permet de garder une empreinte mémorielle bien plus importante que la lecture seule.
    J’écris cela car en te lisant, je regrette de ne me souvenir que d’un merveilleux voyage, et un émerveillement à l’issue du récit. J’aurais bien aimé en discuter davantage avec toi…

    Merci pour cette belle chronique.

  3. C’est mon roman préféré de l’auteur qui arrive à nous emmener en plein dépaysement sans, trop, perdre le lecteur dans son imaginaire débridé. Bien que quelques bémols que tu soulignes parsèment le texte. Je crois me rappeler que j’avais trouvé la fin un peu, voire beaucoup too much.

  4. Comme tu le dis si bien, c’est un livre difficile mais qui mérite qu’on s’investisse dedans ^^. J’ai pratiquement tout oublié de ma lecture mais j’en garde le souvenir d’une belle expérience.

    • C’est déjà bien !

      Tu as tout oublié, comme Lutin, c’est marrant. Pour l’instant le livre reste vivace dans mon esprit. Je verrai avec le temps, mais peut-être que la chronique me permettra d’en garder plus 🙂

      • Je t’avoue que je suis ravie d’avoir ma chronique sous le coude pour me remémorer certains éléments, hourra pour la mémoire externe par le blog 😀

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