Les Frontières Liquides couverture

Les Frontières Liquides – Les Engagements solides

Les Frontières liquides est un roman de Jérôme Nédélec publié chez la maison d’édition Stéphane Batigne éditeur, il s’agit d’un premier tome d’une saga intitulée L’Armée des veilleurs, qui en comportera ? Je ne sais pas, je n’ai pas trouvé l’info où alors je suis passé à côté. Je passe les remarques sur le titre et la couverture, l’Ours Inculte l’a très bien fait (Ouep, je me défausse sur lui).

Les éditions Stéphane Batigne, si on passe le nom un peu mégalo (coucou Albin Michel), est une petite maison établie depuis 2012 à Questembert près de Vannes, dans le Morbihan. Leur politique éditoriale est accès sur le local, le territorial et un certain amour du métier à la limite de l’artisanat. Ils organisent des concours de nouvelles et semblent privilégier la forme courte, ce qui n’est pas forcément le cas avec le présent roman, même si ce n’est pas un pavé non plus (476 pages). Seul hic, Stéphane Batigne sur la section manuscrit dit ne plus en accepter et renvoi vers une de ses filiales qui propose des éditions à compte d’auteur, processus ô combien détestable pour ma part. Quoi qu’il en soit, Stéphane Batigne a l’air transparent et sérieux à ce sujet, après on adhère ou non.

L’Armée des veilleurs est aussi un projet transmedia qui a vu le jour via un financement participatif sur le site Ulule, l’opération a permis de mettre en ligne un site et de valoriser les autres pans du projet : vidéos, recettes de cuisine et musiques. Je ne suis pas allé très loin dans l’exploration du projet, mais ça a l’air encore en construction.

Jérôme Nédélec, quant à lui, est un produit local (breton j’entends), il a d’abord versé dans la musique traditionnelle, puis s’est tourné vers l’écriture accompagné de sa passion pour l’Histoire. Je l’ai stalké un peu et j’ai remarqué qu’il était pas mal impliqué en ce qui concerne les reconstitutions vikings. Je me demande s’il n’a pas aussi fait du combat viking (en mode arts martiaux historiques européens), parce que pour le coup ses scènes d’actions sont crédibles et sourcés.

En toute honnêteté, je n’aurais pas parié un kopeck sur ce roman, surement à cause de préjugés totalement infondés, la chronique de l’Ours Inculte et l’invitation de l’auteur à le lire m’ont fait changer d’avis, mes craintes se sont vite dissipées, au final c’est une agréable surprise. Les Frontières liquides est avant tout un roman historique même s’il est saupoudré d’interventions fantastiques.

 

Pour quelques arpents de terre.

Nous sommes à la toute fin du IXe siècle. À la rive ouest de la Visnonia, un petit contingent de Breton s’est réuni pour retaper une ancienne tour de guet romaine. L’humeur est morose, en grande partie dû au fait que les rumeurs ne sont pas bonnes. Les Morlaeriens sont là, de l’autre côté de la rivière, il va falloir les contenir, les affronter. Justement, à la rive est, on affûte les armes et les plans, il va falloir passer ce gué, tâter le terrain, donner des possibilités à un contingent plus important de vikings. Chez ces hommes en soif de terres et de conquêtes, beaucoup sont désœuvrés, l’invasion de l’Angleterre a rejetté quantité de guerriers qui n’ont pas su trouver leur place, ils échouent sur les rivages d’Armorique et compte bien s’y trouver un nid douillet.

 

D’un côté les homes libres, de l’autre les hommes loyaux (asservis ?).

Il s’agit d’un roman à deux facettes et le traitement des personnages ne déroge pas à la règle. D’un côté nous avons les Bretons qui se trouvent dans un système très codifié où la loyauté et l’allégeance occupent une place prépondérante. À cette époque, le pouvoir est héréditaire tout comme l’est la stupidité. Le narrateur « breton » est un jeune homme érudit qui a eu la chance de toucher du doigt l’héritage gréco-romain, cela se ressent dans le récit. Il remballe ses supérieurs à coup de phrases bien senties, mais sans jamais dépasser la ligne rouge, ou alors s’il la dépasse, c’est tellement fin que les autres ne s’en rendent pas compte. Sans compter sur son humour qui est savoureux. J’avoue que ce personnage m’a fortement séduit et lorsqu’il rencontre son binôme, un vieux moine qui semble chercher un sens à sa vie, le duo qu’ils forment est très bon, attendrissant et franchement plaisant.
Rive-est se trouve le camp des Morlaeriens, des hommes libres souvent taxés de barbares, mais il n’en est rien. Le choix et le libre arbitre sont au centre de leur vie communautaire, même si des allégeances, des liens d’amitié et familiaux conduisent forcément à une forme de loyauté. Mais jamais un homme ne fera ce qu’il n’a pas envie de faire. Le narrateur « Viking » est le demi-frère du chef de la bande qui est en première ligne sur les terres d’Armorique. Ici, on se retrouve avec une relation assez banale, vu et revu (surtout chez les vikings, je pense notamment à la série éponyme), où les tensions et les jalousies fraternelles vont bon train. Sans tomber dans le cliché total, cette relation est moins savoureuse que le binôme cité plus haut. Mais chez les Morlaeriens ça va être la fraternité, la bonne humeur envers et contre tout qui vont rythmer la vie de ces hommes, loin de leurs terres et de leurs familles, ils se serrent les coudes (et bien plus), pour ne pas sombrer. Soudés, sans entrave, ils sont bien plus forts que les Bretons. L’auteur s’amuse avec ces énormes guerriers, il leur prête nombre de traits d’humour pour alléger leur aspect féroce, ce qui les rend sympathiques, sans qu’ils soient inoubliables. J’ai trouvé que le traitement des personnages du côté du nordique  moins bien mené que chez les Bretons, ou alors, j’ai moins accroché.

 

Le roman joue avec la petite histoire durant le haut moyen-âge.

La dichotomie se poursuit dans les thèmes et l’ambiance. Mais que ce soit dans un camp ou dans l’autre l’auteur connait son affaire. Les Frontières liquides est un roman bien documenté. Du côté Morlaeriens l’auteur s’amuse avec le panthéon nordique, ses légendes et ses croyances. J’étais satisfait de retrouver certaines références — comme les strophes du Ragnarök —, même si parfois elle tombe comme un cheveu sur la soupe (très rare). D’ailleurs à ce sujet je tiens à souligner qu’en numérique le glossaire n’est pas du tout accessible, un simple astérisque signale une note, mais sans aucun renvoi. Il y a aussi des anecdotes assez drôles, comme la découverte de certaines coutumes, ou de certaines boissons. C’est justement là où se trouve le point fort du roman. D’un côté, les uns traitent les autres de païens, de l’autre ils les targuent de pantins asservis à un Dieu unique, barbu et faible. C’est bien mené sans que cela soit trop redondant ou répétitif.
Il ne faut pas s’attendre à un récit hautement équipe, il se place à hauteur d’hommes, les combats et les actions s’en ressentent, c’est sobre, mais efficace. J’ai trouvé l’action très bien dosée et particulièrement les combats. Hormis le grand final peut-être un peu trop expédié, dommage.
L’aspect fantastique est très ténu, pas aussi ténu que dans Boudicca de Jean-Laurent Del Socorro, mais on se situe en deçà de Même pas mort de Jean-Philippe Jaworski. Ici, il est représenté par une fillette, Sibylle, Pythie, ou Nornes, on ne sait pas trop. Mais elle s’exprime de façon laconique, cryptique et semble posséder de puissants pouvoirs. Je ne peux pas dire que l’aspect fantastique ne sert pas le récit, puisque ce dernier influence le cours de l’histoire, mais justement, sa faible présence et sa grande importance me semble un peu déséquilibrés et elle verse par moment dans la facilité d’un deus ex machina.
Quoi qu’il en soit, le travail soigné de l’auteur est à souligner, les amoureux des Nordiques, de l’Armorique et de l’Histoire devraient y trouver leur compte.

 

Deux camps, deux arcs, un seul style.

L’alternance entre les rives offre une variété de narration plaisante. D’un côté, le Breton est fin, s’amuse de ses comparses et joue des mots comme personne d’autre, tantôt vulgaire, tantôt irrévérencieux. Il a un humour qui fonctionne plutôt bien, avec un petit côté Alexandre Astier. Du côté nordique c’est un peu plus bourru, l’humour est toujours présent, mais on tombe un peu plus dans le potache. À vrai dire, je m’attendais à quelque chose de très sérieux, ça l’est, tout en étant drôle.
Son style n’est pas verbeux ni médiévalisant, mais malgré tout soutenu, même si par moment il n’hésite pas à lâcher la bride et à se laisse totalement aller, ce qui donne des passages assez savoureux.
La narration double aurait pu être casse-gueule, dans l’ensemble ça colle bien, même si par moment j’ai trouvé que les chapitres se chevauchaient un peu trop, donnant un aspect un peu trop redondant à la chose, ou alors certains chapitres anticipant un peu trop sur le suivant. Puis à titre personnel, ce qui m’a manqué, c’est quelques passages sur la beauté de l’Armorique, parce que les noms des lieux sont balancés comme ça, les personnages sont bien présents, mais la nature et le paysage s’effacent totalement derrière les hommes. Surtout que l’auteur a l’air de l’aimer son petit pays, alors qu’il nous en fasse profiter !

 

Un bon roman historique.

Les Frontières liquides est une agréable lecture, Jérôme Nédélec nous sert un premier roman réussi, en dépit de quelques défauts, mais qui sont loin d’être rédhibitoires et qui peuvent être largement rectifiés. Ce récit est ponctué d’action, de diplomatie et d’intrigue, avec deux visions du monde antagoniques qui offrent un contraste narratif intéressant et captivant. J’ai pris plaisir à lire les aventures des deux narrateurs, particulièrement du Breton, drôle et intelligent. Jérôme Nédélec prend le contre-pied total de ce qui se fait en la matière, ici point de saga épique, mais une interprétation très personnelle de l’Histoire, sans être fantasque, puisque le tout est très bien documenté et crédible. Je lirai la suite avec plaisir.

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D’autres avis : L’Ours Inculte

9 réflexions sur “Les Frontières Liquides – Les Engagements solides

  1. Je l’ai dans ma PAL, et tu confirmes mon intérêt! Je vais le lire en début d’année prochaine, et je suis un peu plus impatiente. Oui, il faut passer sur le titre et la couv. 🙂

  2. Tu confirmes mon désintérêt.
    Ceci dit, au vue du contenu qui pourrait plaire et plait à ceux aimant ce genre, c’est réellement dommage d’avoir loupé la couverture, le titre et le titre de la série.

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