Couverture Les Griffes et les Crocs

Les Griffes et les Crocs – Lutte des classes draconique

Les Griffes et les Crocs est un roman de Jo Walton paru hier chez DENOEL dans leur collection Lunes d’encre (2003 en version originale). Le roman a emporté le prix World Fantasy en 2004. Il est traduit de l’anglais par Florence Dolisi. La couverture est d’Aurelien Police, qui sort de ses fondus habituels (je suis quasi sûr que ça a un autre nom, mais impossible de remettre ce terme) pour nous offrir un simili cuir enluminé à l’or, sympa.

J’ai déjà parlé de Jo Walton — très succinctement — sur ce blog, à l’occasion de ma chronique de son précédent roman paru en France : Mes vrais enfants, qui fut une agréable surprise et qui concourt d’ailleurs pour le prix Planète SF 2017. Peu connue en France, elle jouit tout de même d’une belle réputation, auteure de textes sensibles fins et intelligents.

Les Griffes et les Crocs ne déroge pas à la règle, il s’agit d’un texte servi par une plume d’une douceur extrême qui n’enlève rien aux propos qui sont souvent engagés et aux situations retorses. Écrivaine engagée, la condition de la femme est une nouvelle fois un des points centraux du présent roman, comme elle le souligne en préambule : La dignité n’a aucune valeur sur le marché du mariage.

 

Cannibalisme familial.

Bon Agornin gît sur son tas d’or. Ses richesses accumulées font office de lit de mort, de dernière demeure. Il est à bout de souffle, perclus de douleurs et de remords. Dans sa demeure troglodyte toute sa famille est là, ils attendent à l’étage, seul son fils aîné est à son chevet, il est entré dans les ordres et le mieux placé pour accompagner le vieux patriarche vers l’autre monde. Bon Agornin est un grand dragon, respecté de tous, il s’est taillé une place de choix dans la société, jusqu’à atteindre 70 pieds de long, mais pour parvenir à une telle taille il a fait des choses inavouables.
Son autre fils et ses trois filles patientent, trépignent, s’inquiètent. Son gendre est présent, lui aussi est impatient, mais pas pour les mêmes raisons. L’Illustre Daverak doit hériter du domaine, plus de richesses, plus de pouvoir, voilà ce qu’il attend. D’ailleurs le partage du corps va être un sujet de discorde, car chez les dragons rien ne se perd. Quant aux deux cadettes de la famille, elles savent pertinemment que le décès de leur père va changer la donne, il va bien falloir qu’elles se marient un jour, elles ont peur du mariage forcé qui est la norme dans la société draconique. Pourtant, elles vont se faire une promesse concernant leur avenir, promesse qui va s’avérer difficile à tenir.

 

Portrait de famille.

Saga familiale Les Griffes et les Crocs offre une palette de personnages complète. Bon Agornin meurt dès le début de l’histoire et sera un moteur tout au long de celle-ci, présence bienveillante au milieu des autres dragons avides de pouvoir. La fratrie au cœur du récit va connaître une période trouble suite au décès de leur père. Penn l’aîné de la fratrie est un dragon pieux, entré dans les ordres par pure conviction il sera contrarié par la dernière confession de son père. L’aînée, Berend, est fidèle à son mari l’Illustre Daverak, le domaine dont ils héritent est une aubaine, ils ont déjà trois enfants et elle est prête pour une autre couvée. L’aîné, Avan, vit à la capitale, il entend bien emprunter l’ascenseur social et gravir les échelons par ses propres moyens. Les deux cadettes, Haner et Selendra, elles vont devoir lutter pour ne pas être mariées de force.
Rien que dans la famille Agornin il y a de quoi faire niveau personnage, c’est sans compter sur les serviteurs, les familles antagonistes ou alliés qui gravitent autour des Argonin. Une pléthore de personnages qui permet de dresser une société vivante avec des enjeux divers et variés.

 

Chez les dragons, c’est la taille qui compte.

Les Griffes et les Crocs est, à quelque chose près, une transposition de l’apogée de l’ère industrielle britannique, ou époque victorienne. La “civilisation” a été amenée par une race conquérante, les Yarges, qui semblent être des humains. La société draconique connaît un triomphe du capitalisme et une lutte des classes commence à poindre le bout de son nez. Les serviteurs n’ont quasiment pas de droit, même pas celui de voler, ils sont contraints de servir leurs maîtres de génération en génération, au risque de se faire dévorer, parfois. Des libres-penseurs s’élèvent contre ce fait, des pamphlets et des textes engagés circulent sous le manteau. Noblesses d’épée et de robe s’affrontent et des empires financiers se créent. La société des dragons est impitoyable, être magique ils ont la possibilité de grandir instantanément en ingurgitant la chair de leurs congénères. Le cannibalisme est institutionnalisé et encadré. Cependant, il y a encore des dérives et des pratiques abjectes.
Jo Walton se sert de tous ces artifices pour critiquer notre société. C’est simple et efficace, mais naïf par moment. Les dragonelles ont une place centrale dans l’histoire, notamment les deux sœurs cadettes qui vont devoir jouer des coudes pour éviter d’être marié de force. C’est aussi un récit d’émancipation pour ces deux personnalités féminines.

Si l’ambiance et les thèmes sont intéressants, la métaphore utilisée m’interpelle encore. Tout au long du roman je me suis questionné sur l’intérêt d’user des dragons pour servir cette histoire. On se retrouve avec une société de dragons très anthropocentrée, mais qui ont gardé toutes les caractéristiques physiques de leur espèce. C’est très troublant. Comment imaginer la taille d’un immeuble de bureaux peuplé de dragons ? Ou la taille de la capitale théâtre d’une partie du récit, une cité emplie de gigantesques dragons. Dur de se projeter dans les descriptions proposées par l’auteur. De plus, hormis l’aspect cannibale, qui ne sert qu’à dénoncer l’avarice des reptiles, il aurait pu s’agir de chats, de chiens, ou de tout autre animal. Je pense que l’auteur a voulu s’amuser au détriment de la crédibilité, ce point-là m’a parfois gêné, mais j’imagine que ce ne sera pas le cas de tout le monde.

 

Un style doux pour traiter d’un monde impitoyable.

Jo Walton est plus connu en France pour ses œuvres uchroniques. Ici point d’uchronie, mais un récit de fantasy où les dragons ont une place centrale. Pourtant les thèmes abordés sont très humains : condition de la femme, lutte des classes, schisme religieux et j’en passe. Le style de Jo Walton est empreint d’une grande sensibilité, elle offre un traitement des thèmes et des personnages profondément humain. Ce qui dénote totalement avec les dragons de son récit et peut troubler. Justement, les dragons. Le fait d’avoir employé de véritables dragons de plusieurs dizaines de pieds de long est perturbant et j’ai eu du mal à me projeter tant les proportions sont cyclopéennes. Difficile de s’imaginer une dragonette de 30 pieds de long dans une caverne/salon avec un chapeau sur la tête, un chapeau à la dernière mode, ou alors des juges dragons avec des des perruques ouvragées. En terme d’esthétique, c’est très perturbant.
La narration elle se fait par chapitre très court avec à chaque fois un décor et quelques personnages, très théâtral.
Le ton verse parfois dans le pathos, à la limite du Young Adult, le ton dénote par moment avec les thèmes engagés et adultes. Un mélange des genres qui ne sera pas du goût de tout le monde.

 

Sous le vernis des écailles, le monde des hommes.

Alors oui, ce roman de Jo Walton n’est pas parfait à mes yeux, la métaphore draconique à ses limites, notamment en terme de crédibilité, le ton parfois pathos lui aussi. Mais j’ai quand même jubilé à voir tous ces dragons se manger entre eux pour plus de pouvoir et de richesses, c’est simple, surement naïf, mais efficace. Les Griffes et les Crocs est un récit de bonne qualité qui séduira les amoureux de saga familiale et d’enjeux sociaux de l’époque victorienne. Si vous aimez cette période (au pif la série Downton Abbey), vous serez conquis, et c’est aussi une manière simple et accessible de découvrir la belle plume de Jo Walton.

 

Concours !

J’ai réceptionné deux exemplaires de ce roman, je vous propose d’en remporter un. Pour cela c’est très simple, il vous suffit de commenter le présent article en énonçant votre meilleur souvenir culturel ayant attrait aux dragons. Viserion ? Smaug ? Tiamat ? A vous de voir.

Vous avez jusqu’au lundi 25 septembre à 20 heures pour participer. Je procéderai ensuite à un tirage au sort pour déterminer le gagnant. À vos claviers.

Nous somme le 26/09/17 et il est temps de donner le résultat du concours, voici la liste des participants :

1 : aupaysdescavetrolls

2 : A.C. de Haenne 

3 : Sophie

4 : Lutin82 

5 : Systia

6 : Lhisbei

7 : Vert 

8 : Alterran

Et voici le tirage effectué avec la main innocente de la quasi-divinité Google :

Résultat concours Les griffes et les Crocs

C’est donc Vert qui remporte le livre, bravo à elle et merci à tous les participants.

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D’autres avis : Apophis ; Bouch’

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Chronique rédigée dans le cadre du Challenge Lunes d’encre :

 

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J’ai réceptionné ce roman dans le cadre d’un service presse proposé par les éditions DENOEL, que je tiens à remercier pour leur confiance.

 

 

 

31 réflexions sur “Les Griffes et les Crocs – Lutte des classes draconique

  1. Mon meilleur souvenir culturel ayant attrait aux dragons: la trilogie des lames du cardinal de Pierre Pevel. J’adore les dragons, déjà et cette trilogie est exceptionnelle.
    Merci pour ton concours en tout cas
    Et belle chronique au passage, déjà que j’avais envie de le lire!

  2. Mes premiers émois draconiques, je les ai connus à 8 ou 9 ans, en découvrant le Smaug de Tolkien. C’est peut-être la chose la plus réussie dans l’adaptation assez moyenne du Hobbit par Jackson.

    A.C.

  3. “On se retrouve avec une société de dragons très anthropocentrée, mais qui ont gardé toutes les caractéristiques physiques de leur espèce. C’est très troublant. ”
    Oui, je ne vois pas trop l’intérêt de s’être arrêté en cours de chemin dans la création de l’univers.
    Et j’ai aussi l’impression que lunes d’encre surfe sur la vague Walton…

    Je passe mon tour et laisse une chance de plus pour gagner le livre à ce que ça botte.
    Mais, mon premier souvenir de dragon doit remonter à ma première institutrice !

    • Je ne sais pas trop si c’est un souhait d’arrêter la création de l’univers en cours. C’est vraiment un récit victorien avec des dragons à la place des gens, ça apporte quelques aspects pertinents comme le cannibalisme, mais aussi des maladresses. Je n’ai lu que deux romans de l’auteur, mais j’ai préféré largement Mes vrais enfants. Je ne sais pas s’ils surfent réellement sur une vague, mais plutôt une volonté de promouvoir et de faire connaître Jo Walton. Une volonté aussi de toucher un public plus large.

      Je m’y attendais pas au coup de l’institutrice ! 😀

  4. J’ai découvert Jo Walton lors d’une conférence à Etonnants voyageurs St Malo, et à travers Morwenna… Je suis curieuse de découvrir ses dragons. Les premiers dragons qui m’ont marquée sont Smaug, dans Tolkien, et Les lames du cardinal de Pevel, dans des genres très différents ! (et sans aucune originalité par rapport aux com précédents…)

  5. Vous êtes synchros avec Apophis aujourd’hui 😀

    Je laisse passer ma chance sur ton sympathique concours, pas sûr que ce roman me plaise (et j’ai tellement d’autres trucs à lire !), nul doute que d’autres sauteront beaucoup plus volontiers sur l’occasion. Mais sans participer, je peux souligner la classe des dragons dans l’œuvre de Robin Hobb quand même 🙂

      • Sans trop spoiler, ça fait partie de sa mythologie globale, mais “La cité des anciens” se centre là-dessus (le premier tome s’appelle “dragons et serpents” quand même).

        Mais il vaux mieux lire le tout ça dans le bon ordre quand même (Assassin royal 1 à 6, les aventuriers de la mer, l’assassin royal 7 à 13, la cité de anciens, le fou et l’assassin)

  6. Même si ta critique donne envie et que la plume de Jo Walton est plus qu’appréciable, je vais passer sur ce titre qui n’est pas pour moi.
    J’espère avoir le même genre de concours avec le prochain titre de la Collection : Station – la Chute d’Al Robertson 😉

  7. Voici une critique qui me donne bien envie de le faire passer de son statut de potentielle lecture à future lecture!!!!

    Quat à la question du concours, voici qu’elle est bien délicate. Car question émotions avec les dragons, j’en ai eu mais pas forcément tout positif.

    Je me souviens notamment du film Le Règne du feu, ou j’ai bondit plus d’une fois.
    Autrement, je crois que le souvenir le plus jubilatoire est en rapport avec GoT (série TV) en saison 3 quand Daenerys vient pour acheter les Immaculés contre un dragon (le plus beau) et que lorsque l’esclavagiste en prend “possession”, elle dit Drakharis, le dragon met le feu à son glorieux et nouveau propriétaire. C’est un autre genre de Règne du feu….

    Chouette! Ils sont bien sympa Denoël, s’il pouvaient ne plus mettre de DRM ce serait encore mieux…

    • J’ai un vague souvenir du Règne du feu, quant à GOT ça fait partie des risques lorsqu’on tente d’acquérir un dragon !
      Ceci-dit, je pense que ce texte est susceptible de te plaire, les défauts que je souligne ne sont pas rédhibitoires.

      Fait gaffe avec les DRM tu risques d’invoquer Le Chien Critique ! mais tu as entièrement raison.

      • Oui, Les ardeurs ardentes sont très risquées. Il y a comme qui dirait un danger de retour de flammes…

        Oui, je pense que je le lirai.

        Je veux bien invoquer notre ami le Chien critique!!!

  8. La réflexion sur le monde des dragons anthropomorphiques me fait penser aux BD avec animaux anthropomorphes (genre Blacksad) mais où il y a aussi des animaux “normaux”. C’est quelque chose qui me perturbe un peu à chaque fois et je n’arrive pas à savoir si j’aime bien ou pas (j’y repense suite à une récente chronique BD du Bibliocosme).

    Mais comme ce monde me rend curieux et que j’ai plaisir à l’imaginer, je participe bien volontiers à ce tirage au sort.
    (D’ailleurs je me suis sentie un peu bête sur ce coup, n’ayant aucune idée de qui pouvait être Viserion et Tiamat.)
    Mon super souvenir de dragon, c’est Falcor, le chien-dragon-porte-bonheur de “L’histoire sans fin” (le film).
    Film qui m’a d’ailleurs traumatisée avec son loup (qui me fait encore peur aujourd’hui, même si je vois bien que c’est une peluche-marionnette). Enfin bref, pour en revenir au dragon, il est d’un joli blanc nacré, gentil, il a l’air d’avoir de l’humour… et surtout je rêverais de faire un tour sur son dos en criant “Ouais !” comme Bastien.

    • Oui les animaux anthropomorphes m’ont toujours gêné un peu aussi. Ici leur taille est hors du commun ce qui perturbe encore plus et avec le littéraire pas de support visuel pour “rassurer”.
      Pour Viserion et Tiamat il n’y a pas de quoi se sentir bête, chacun ses références et sa culture. Tiamat c’est un clin d’œil au livre, la partie du monde dans lequel les dragons évoluent s’appelle Tiamath, comme j’aime la mythologie j’ai tout de suite fait le rapprochement avec la divinité mésopotamienne. Pour Viserion, c’est dans Le Trône de fer, si on adhère pas aux séries, les livres valent vraiment le détour.
      J’étais quasiment certains que quelqu’un parlerais de Falcor. Il a marqué toute un génération, même si j’avais une préférence pour la monture de Bastien, j’ai pleuré comme une madeleine lors de sa mort ! 😀

      • Merci pour les précisions. Faudrait que je me renseigne un peu sur la mythologie mésopotamienne, d’ailleurs : je n’y connais rien et ça m’embête un peu, moi qui aime bien tout ce qui est mythologie et tout ça. Concernant GoT, ça me tente moyen de me lancer dans la saga (par contre il y a des récits annexes qui ont l’air intéressants).
        J’étais un peu surprise d’être la première (et toujours la seule à cette heure-ci) à mentionner Falcor. (Les gens sont pit-être pas de la même génération). (Et oui, pauvre Artax :'( )

  9. Je vais certainement prendre un coup de vieux, mais mon premier coup de coeur fantasy, c’est pour La Ballade de Pern d’Anne McCaffrey, paru en Presses Pocket (qui n’était pas encore Pocket). Un cycle dans lequel les dragons jouent un grand rôle et j’ai pleuré comme une madeleine à la disparition de Moret, la dame aux dragons (et de son dragon).
    Je les ai tous lus. Le problème c’est que j’avais acheté une partie des tomes, et l’autre avait été achetée par mon petit ami de l’époque. Du coup, quand on s’est séparé… Bref, je me retrouve avec une demi-collection :p

  10. Merci pour ton avis, je suis contente de savoir que c’est intéressant à lire malgré quelques faiblesses (c’est un texte plus ancien, rien d’anormal).
    Côté dragons je suis un peu embêtée, j’ai trop d’excellents souvenirs pour arriver à les départager (La Ballade Pern a sans doute été le premier marquant, j’aurais bien aimé avoir un lézard de feu moi aussi !)… mais pour ne pas copier sur mes camarades je vais retenir Fendragon, un roman de Barbara Hambly qui m’a beaucoup marquée. Sur le papier tout semble très classique (un chevalier qui part affronter un vilain dragon) mais on sort très vite de ces clichés et la rencontre entre le dragon et la sorcière est superbe, sans parler de la fin pleine de douceur et d’amertume en même temps.

  11. Je n’étais pas forcément intéressé par ce livre à priori, puis en découvrant toutes les critiques positives qui se succèdent, je vais sans doute me laisser tenter!
    Mon meilleur souvenir est, et restera, Smaug même si cela n’est pas très original 🙂 Sublimé par la suite dans le film, absolument époustouflant de réalisme.

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