Infinités Vandana Singh

Infinités – Éloge de la fiction spéculative

Infinités est un recueil de nouvelles de Vandana Singh, publié en 2016 en France chez DENOEL dans leur collection Lunes d’encre, la version originale est paru aux Etats-Unis en 2009. La traduction de l’anglais est de Jean-Daniel Brèque et la couverture d’Aurélien Police.

Pour la même raison que pour Planetfall, j’en ai programmé la lecture afin de lire les quatre nominés de la shortlist du prix Planète SF, dont on connaît désormais le gagnant (bis repetita). Au-delà de ça, je ne suis jamais contre la lecture d’un recueil de nouvelles, c’est le meilleur moyen de découvrir un auteur et surtout un exercice littéraire intéressant. Accrocher un lecteur, poser un cadre et des personnages et ce en quelques pages, ça me fascine.

Les nouvelles qu’il contient sont pour la plupart inédites en France, hormis Delhi (Fiction, tome 3, 2006), Infinités (dans angle mort N° 8, 2012), La femme qui se croyait planète (Bifrost N° 82, 2016) et Le Tétraèdre (Fiction, tome 8, 2008).  Cette édition est une bonne chose pour lectorat français, car il n’y a pas suffisamment de recueils de nouvelles publiés (pour des considérations économiques, on sait) et c’est l’occasion de découvrir une auteure peu prolifique qui ne vole pas sa filiation à un certain Ray Bradbury (qui lui, a contrario, l’était, prolifique).

Vandana Singh est née en Inde à New Delhi et grandie dans une famille de fonctionnaires. Puis, migre aux États-Unis pour enseigner la physique et se laisse tenter par l’écriture pour nous offrir des textes pleins de sensibilité qui porte un regard tendre sur sa terre natale, sans omettre de dénoncer de manière subtile les travers de la société indienne.

Le recueil est composé de dix nouvelles, d’un essai et d’un glossaire. Petit aparté concernant ledit glossaire, il y a de nombreux termes indiens, surtout vestimentaires et alimentaires, si la plupart sont déchiffrables au regard du contexte, il est nécessaire de se référer de temps en temps au glossaire et dans la version numérique ce n’est pas du tout pratique. Sans compter les problèmes de calibrages sur certains textes, notamment lorsque des citations sont présentes. Rien de rédhibitoire, mais je suis étonné qu’il n’y ait pas de meilleures solutions en 2017. À l’heure où le patron de Facebook se téléporte en RV, il est impossible d’avoir un livre numérique avec des renvois simples et efficaces vers un glossaire, étonnant.

Les textes, que je vais vous présenter succinctement, s’inscrivent dans une continuité de thèmes, de sensibilités et de cadres dont je vous parlerai ensuite. L’auteure se place elle-même dans le genre de la fiction spéculative, une manière de dire qu’elle fait de la science-fiction sociale. Le tout peut-être résumé par une phrase de l’auteure en guise de préambule :

 

Peu à peu, elle finit par comprendre […] qu’ils (les romans de SF) étaient tous rédigés dans une sorte de code, conçu pour tromper les snobs littéraires et égarer les lecteurs distraits.

 

Faim, Divya se réveille et se remémore un rêve étrange dans lequel son mari —Vikas — est absent. Elle en vient à culpabiliser à ce sujet. Cela fait quelque temps qu’elle a envie d’évasion, de lecture. Oui de lecture, elle lit depuis peu de la science-fiction, quitte à être moquée. Mais peu importe, elle ne se sent plus à sa place et c’est le meilleur moyen de s’évader. Jusqu’au jour où son mari, suite à une promotion, invite chez lui ses supérieurs et leurs épouses. Elle va devoir affronter tout ce qui fait qu’elle ne se sent plus à sa place, justement.

Une nouvelle qui parlera à beaucoup avec cet amour pour la littérature, sa puissance évasive et ses thèmes universels. À côté de ça, le lecteur découvre une partie de la société indienne avec ses défauts. Notamment, la condition d’une femme peu enviable et pourtant mieux née que la plupart de ses compatriotes.

 

Delhi : un vagabond déambule dans les quartiers de la mégalopole indienne, une ville à neuf vies qui ne cesse de se renouveler et de s’étendre. Il connaît bien l’histoire de Delhi puisqu’il perçoit des apparitions, des mirages surgissent devant ses yeux, des manifestations du passé et du futur. Pourtant, il s’agit bien plus que de simples mirages, puisqu’il peut interagir avec les personnes des époques révolues ou à venir. Mais justement, ces échanges ont-ils un impact sur l’Histoire ?

Nouvelle agréable là aussi, avec pour thème central le caractère immuable d’une ville comme Delhi qui a tout connu ou presque. Les empires qui se font et se défont, la colonisation, les tensions religieuses.

 

La femme qui se croyait planète : Rammath Mishra dégoupille, elle est persuadée d’être une planète, son attitude commence sérieusement à inquiéter son mari, sans compter qu’elle devient de plus en plus embarrassante. En effet, sa femme a tendance à se dévêtir facilement, que vont penser les voisins ? Innaceptable.

À travers un artifice science fictionnel l’auteure aborde le corps de la femme et ses problématiques en Inde, mais pas seulement.

 

Infinités : Abdul Karim — vieux professeur de mathématiques à la retraite — entretien une amitié sincère et durable avec son voisin, un poète qui lui aussi a tiré sa révérence. Tous deux partagent un secret : ils cherchent à percer les mystères de l’infini.

Un voyage scientifique onirique et spirituel à travers une quête sans fin. L’auteure y aborde les mathématique avec une approche poétique et accessible, moi qui suis une bille en la matière je me suis régalé. C’est sensible, intelligent et pertinent. Un hommage aux philosophes arabes, à la grandeur de la science et à l’amitié malgré des confessions divergentes. Une mystification des mathématiques qui vaut le détour. Si le titre du recueil est éponyme à la nouvelle, ce n’est pas pour rien. Surement la meilleure du lot.

 

Soif : une femme est irrésistiblement attirée par l’eau, mais aussi par le jardinier du coin. Tiraillée entre aller se balader au parc pour être plus proche de l’eau et la crainte de croiser le jardinier, elle ne sait que faire. De plus, elle ne peut pas sortir seule, ce n’est pas respectueux. A-t-elle vraiment envie du jardinier ? Envie de commettre l’irréparable avec un homme d’une caste inférieure ?

Mythes et légendes de l’Inde sont au cœur de cette nouvelle, loin d’être inoubliable. Mais c’est une belle façon de découvrir un pan de la cosmologie hindouiste.

 

Les lois de la conservation : dans une auberge sur la Lune plusieurs citoyens actifs de Luna City sont autour d’une table en train de partager un repas. Ils discutent de diverses choses, jusqu’à que le doyen de l’assemblée prenne la parole et leur raconte une histoire rocambolesque, une histoire martienne.

À la lecture de ce texte difficile de ne pas penser aux Chroniques Martiennes de Ray Bradbury, auxquelles elle semble rendre hommage. Une nouvelle avec un sense of wonder qui part loin, très loin.

 

Trois contes de la rivière du ciel : le titre est explicite, trois contes qui se déroulent sur des planètes différentes, avec des peuplades imaginaires et une morale qui elle est bien terrienne.

L’exercice littéraire est agréable, imaginer des contes issus de la plus pure tradition orale transposés à des environnements et à des entités fantasmés.

 

Le Tétraèdre : il est apparu soudainement dans une grande artère de New Delhi, la seconde d’avant il n’était pas là, celle d’après il occupe un espace gigantesque. Qu’est-ce que c’est ? Un coup des Russes ? Des Américains ? Non des Pakistanais ! Ou peut-être pas…

Avec un mécanisme usé et abusé en science-fiction, celui de l’artefact qui déboule de nulle part, l’auteure offre une nouvelle pleine de mélancolie pour son Inde et sur ce qui fait sa beauté malgré toutes ses difficultés.

 

L’épouse : la nouvelle raconte l’histoire de Padma qui a suivi son mari aux États-Unis et qui décide après des années de mariage de divorcer. Elle cesse d’être ce qu’elle a toujours été, une épouse. Elle se retrouve seule dans un pays qu’elle ne connaît pas vraiment, loin du sien, à quoi peut-elle se raccrocher ?

Une histoire de déracinement, de divinités et de renouveau. Un jolie texte, émouvant et prenant. Un texte très personnel j’imagine, dû à la situation de l’auteure et son déracinement personnel.

 

La chambre sur le toit : une petite fille regarde les pluies diluviennes apportées par la mousson. Elle s’ennuie, ne sort pas, a pour seule compagnie son petit frère handicapé et sa mère qui est toujours occupée. Sa vie va changer lorsqu’une étrangère débarque et loge dans la chambre sur le toit. Une artiste qui travaille l’argile et une femme qui vit seule sans chaperon et sans homme pour dicter sa vie.

Une nouvelle qui démontre que même la médiocrité du quotidien peut cacher de belles choses. Ce texte m’a énormément fait penser à Ken Liu et notamment son texte intitulé La ménagerie de papier.

 

Un manifeste spéculatif (essai) : un superbe texte, peut-être celui qui m’a le plus touché, dans lequel elle défend les littératures de l’imaginaire de manière engagée et sans détour. Elle déplore que ce genre soit délaissé, que les contes, les légendes et la transmission de ces histoires aussi.  Comme si l’humanité était passée à l’âge adulte et avait jeté ses jouets, ce qui a eu pour conséquence de s’enfermer dans une bulle la déconnectant totalement du vivant et des beautés qui l’entourent.
À lire et à partager.

 

L’Inde, les sciences, les religions et les femmes.

Infinités aborde énormément de thèmes. Vanadana Singh parle de son pays natal avec un regard tendre et un ton empli de mélancolie. Lorsqu’elle dénonce, elle ne le fait pas de manière violente ou abrupte, c’est toujours dans la finesse, le sous-entendu. Pourtant les propos et les dénonciations sont bien présents et il est difficile de passer à côté. Elle se dit elle-même militante et son premier combat semble être le droit des femmes. Toutes les nouvelles du recueil, ou presque, contiennent un personnage féminin fort et omniprésent en proie avec la société, ses absurdités et ses contraintes, comment ne pas être touché ?
Elle parle aussi de la société indienne dans son ensemble, dans ce qu’elle a de plus beau, ses traditions, la cosmologie de l’hindouisme, les philosophes musulmans, une mixité et une richesse culturelle qui se dégagent à chaque page. Mais là aussi, elle n’oublie pas de souligner les tensions interreligieuses et tout ce qu’elles ont coûté, et ce qu’elles coûtent encore à l’Inde.
L’auteure enseigne la physique et elle semble aimer les sciences tout autant que la nature, l’une ne doit pas desservir l’autre, ses propos sont souvent érudits sans noyer le lecteur dans des termes abscons, c’est toujours précis et accessible.
Elle parle tour à tour de voyage dans le temps, d’univers parallèles, de civilisations extraterrestres, des thèmes classiques de la science-fiction sous le prisme de son histoire personnelle
Si ces thèmes et cette sensibilité vous parlent (si ce n’est pas le cas vous êtes un monstre insensible !), foncez, vous ne le regretterez pas.

 

Un recueil à mettre entre toutes les mains, ou presque.

Infinités est un recueil de nouvelles dont les textes ne se valent pas tous, pour ma part deux sortent du lot, la nouvelle éponyme ainsi que l’épouse. Il y a bien sûr l’essai qu’il faut absolument lire. Les autres sont de bonnes factures, mas parfois avec une chute loin d’être transcendante, ils servent souvent de vecteur à un thème au détriment du récit et de sa conclusion. À la lecture de ce recueil, j’ai pensé tout du long à Ray Bradbury, je n’irais pas jusqu’à dire que Vandana Singh l’égale ou le surpasse, ça n’aurait aucun intérêt, mais elle fait tout aussi bien dans son registre.
Vandana Singh véhicule une humanité et une sensibilité qui méritent qu’on s’y attarde et aussi parce qu’elle a écrit ses textes avec un profond amour de cette littérature de genre, souvent qualifié de mauvais (genre).

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D’autres avis : Blog-o-livre – Le Culte d’Apophis – Lorhkan – MarieJuliet – Naufragés Volontaires – Nevertwhere – Quoi de neuf sur ma pile – RSF blog – Un papillon dans la lune

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Chronique rédigée dans le cadre du Challenge Lunes d’encre :

 

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J’ai réceptionné ce roman dans le cadre d’un service presse proposé par les éditions DENOEL, que je tiens à remercier pour leur confiance.

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Les deux prochaines semaines je vais être moins présent en ligne, pour cause de grand départ ! L’avion décolle dans quelques heures pour Paris, puis demain pour la Guadeloupe. Va s’en suivre une installation durable et je l’espère une belle aventure. Je publierai tout de même un article la semaine prochaine. Puis, deux jours de transport ça permet de lire énormément de livres ! 😀

 

 

13 réflexions sur “Infinités – Éloge de la fiction spéculative

  1. J’avais lu la nouvelle La femme sui se croyait planète qui m’avait laissé froid, étant plus du genre “monstre insensible”.
    Il y a deux trois nouvelles qui pourraient m’intéresser, dont Le Tétraèdre mais la culture indienne ne m’attire pas plus que cela. A lire peut-être un jour, ou plutôt picorer.

    Concernant la consultation du glossaire lorsque l’on lit en numérique je ne peux que approuver, cela reste très difficile et laborieux. Je pencherai pour des économies dans la fabrication du livre, car pour les notes, la liseuse fonctionne à merveille, il suffirait juste de faire des liens vers le terme du glossaire. Laborieux à faire si il y a beaucoup de renvoies. Le temps, c’est de l’argent !

    Bonne installation dans les îles. Tu y vas pour ton boulot si ce n’est pas indiscret ?

    • Je connais ton côté monstre insensible ! Elle parle énormément de culture indienne, c’est certain, mais elle traite de nombreux thèmes qui restent universels, malheureusement.

      Oui, pour le glossaire, je découvre peu à peu les avantages et les inconvénients de la lecture numérique. Je suis quand même très étonné qu’il n’y ait pas de meilleures solutions, mais tu as surement raison, encore une histoire de gros sous ! ^^

      Pour l’installation dans les îles j’y vais sans emploi en espérant me rendre utile sur place. En attendant, je vais continuer à cultiver mon jardin.
      C’est l’affaire de quelques mois, disons six, peut-être plus si ça se passe bien. Il n’est pas impossible qu’on bouge ailleurs si le cœur nous en dit.

  2. “Vandana Singh est née en Inde à New Delhi, ses parents tous deux professeurs de littératures anglaises lui ont transmis l’amour des lettres, des histoires et de l’imaginaire.”
    Bon, ses parents sont fonctionnaires pas professeurs de littérature anglaise, c’est ma faute, j’ai repris ça d’une bio erronée (ou imprécise) trouvée sur le net et je n’ai pas fait vérifier ce passage par l’auteure.
    Gilles Dumay, ancien directeur de la collection “Lunes d’encre”

  3. Les recueils de nouvelles et moi ne sommes pas vraiment amis. Même si tu vends bien le truc, je vais passer plus pour le format que pour le contenu…
    Bonne nouvelle vie !

  4. Les nouvelles et moi, c’est à petite dose. Mais au-delà de cet aspect format court, il s’agit de la légèreté de l’élément science-fictif qui ne m’emballe pas outre mesure. Les divers avis lus ici et là témoignent de la bonne tenue et des thématiques intéressantes développées par l’auteur.

    Alors, je ne l’écarte pas définitivement surtout que j’aime les cultures différentes.

  5. Comme tous les recueils de nouvelles on n’est pas obligé d’aimer tous les textes, mais c’est un joli livre avec une atmosphère différente de ce qu’on lit d’habitude ^^.

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