Couverture Alex Jestaire

Invisible – et en roue libre

Revoilà Alex Jestaire et ses contes du Soleil Noir, cette fois-ci je vous parle de Invisible, le 3e volet de la série. C’est toujours publié Au diable Vauvert accompagné d’une illustration de couverture réalisée par Pablo Melchor.

Pour tout le reste, l’auteur, les contes du soleil noir, etc. Je vous renvoie à la chronique du premier tome, Crash : ici.

Je peux le dire d’emblée, j’ai adoré ce texte. J’ai pris mon pied avec ce récit, le meilleur des trois que j’ai lus sur les cinq disponibles.

 

SVP POUR MANGER.

L’histoire débute et se déroule à Bruxelles, aux abords de la gare du midi, là un sans-abri qui mendie comme tous les jours depuis des années. son chien semble plus vivant que lui. Aujourd’hui, il est vraiment dépassé, il a l’impression que tout le monde l’ignore, non pas que d’habitude on ne lui prête beaucoup d’attention, mais ce matin particulièrement, c’est presque si les gens ne lui marchent pas dessus. Ce qu’il ne sait pas, c’est que le soleil noir et sa puissance se sont penchés sur lui. Il va découvrir peu à peu, et de manière subtile qu’il est devenu invisible.

 

Joffrey Bossard.

Dans ce court texte il n’y a que le personnage principal, quasiment, un sans-abri sur le devant de la scène. Le quatrième de couverture le décrit comme facétieux, alors oui, il va profiter de ses pouvoirs pour se lâcher, mais facétieux le mot est léger et gentil. Il se comporte totalement en roue libre, comme dirait l’auteur. Sans oublier son compagnon de galère, un teckel con comme ses pieds, qui offre des moments très drôles (on a vu mieux comme punk à chien). À côté de lui, le lecteur découvre le microcosme des sans-abris dans ce quartier de Bruxelles, une vraie petite société avec ses habitudes, ses conflits et ses mœurs. Alex Jestaire décrit des poivrots magnifiques, les humanise et les rend beaux. Parce qu’avant le pouvoir fantastique, c’est bien de ces gens-là dont Invisible parle.

 

Saurais-tu rester vertueux ?

Avec cette phrase l’auteur interroge son lecteur, que feriez-vous à sa place ? Être invisible, fantasme aussi vieux que le monde, bonne idée (pour ne pas dire excellente) de le transposer à une personne déjà transparente socialement parlant. Le bougre est tellement ignoré de ses compatriotes qu’il met un moment à se rendre compte de son invisibilité, c’est fin et touchant. Une fois qu’il en prend conscience, ben là c’est l’explosion, aucun filtre pour Joffrey Bossard, au début il se contente de quelques vannes potaches et verse vite dans les actes plus que limites. J’avoue que l’auteur s’est réellement lâché sur le coup, mais c’est crédible, drôle et jouissif. L’on prend un certain plaisir à voir le personnage principal se venger de manière aussi basse, c’est presque légitime. Ces passages s’apparentent à Dupontel et à son Bernie.
En passant, il en profite pour dénoncer quelques travers de notre société et dresse un parcours classique pour son héros : THC, décrochage, petite criminalité, prison et la rue. Au fil du texte il dévoile une partie de sa vie pour le rendre encore plus attachant. Il le transforme en joyeux drille plus que borderline. Dans ce texte il parle de l’anneau de Gygès de Platon (que je ne connaissais pas et aux propriétés identiques que l’Unique), avec des références aussi pour H.G. Wells (forcément) et même Sauron. Avec son histoire, il dresse une liste des fantasmes inavouables, des choses que ses lecteurs aimeraient réalisées, il y a des passages trash, mais la manière dont il les amène efface (presque) ce pan-là pour ne garder que l’aspect jubilatoire.
Avec son sans-abri il met en exergue notre attitude urbaine, ou humaine tout court, l’attention est toujours captée, il n’y pas de place pour l’ennui, jamais de répit. Seul ensemble. Les gens assimilés à des boîtes creuses (ou des enveloppes vides), des robots des amibes. D’ailleurs une référence à Bashung aussi avec les amibes de Comme Un Lego ? Peut-être ? Voyez-vous tous ces petits êtres qui courent ?
Bref, difficile de rester insensible à cette novella et ses thématiques, que vous en ressortiez outré, choqué ou bien subjugué.

 

Alex Jestaire sublime la misère.

Niveau texte j’ai été conquis aussi, l’introduction saisissante, sa description de cette rue, ces passants insensibles et son SDF plus mort que vrai, flanqués d’un chien ridicule, c’est de haute volée.  Excellente et cinglante entrée en matière, l’invisibilité est très bien amenée, de façon subtile et empreinte de notre temps. Le texte est cours, mais le rythme haletant, il n’y a pas de répit. Je n’ai pas lu énormément de ses textes, ce n’est que ma troisième novella, mais pour le moment c’est ce qu’il a écrit de mieux en termes de style et de verbe.

 

Très très bien.

C’est ma dernière note dans ma liseuse, c’est plutôt bon signe. Vous l’aurez compris j’ai adoré ce récit. L’auteur ne cesse de rappeler que son personnage part en vrille, qu’il est en roue libre, mais c’est Alex Jestaire qui se donne au mode “roue libre”, aucune barrière, aucune limite, il se lâche littéralement et c’est jouissif. Au-delà d’être un texte débridé, Invisible dénonce et appuie là où cela fait mal, avec un thème et un levier auquel on ne s’attendait pas, rendre un sans-abri transparent, quelle bonne idée.

 

4 réflexions sur “Invisible – et en roue libre

  1. Tu as un avis qui se rapproche de celui du Chien Critique. Et finalement, c’est un peu trop sombre et pessimiste pour moi, surtout en ce moment avec cette grisaille qui ne se lève pas.
    Merci!

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