interview Jean-Laurent Del Socorro, boudicca

Interview de Jean-Laurent Del Socorro, pour la sortie de Boudicca.

Aujourd’hui je vous propose ma première interview. Jean-Laurent Del Socrorro a accepté de répondre à quelques questions, suite à la sortie de son second roman, Boudicca. Chroniqué ici.

Son premier roman, Royaume de vent et de colères, a connu un certain succès. Désormais, si quelqu’un s’intéresse à la production des littératures de l’imaginaire française, son nom ressort facilement.

Si vous voulez découvrir l’auteur et l’univers de son premier roman, la nouvelle Le vert est éternel est disponible gratuitement chez Actu SF, jusqu’au 1er mai 2017.

Pour ceux qui ne le connaissent pas, c’est un auteur francophone qui se définit comme un grand lecteur. Ses lectures les plus marquantes tournent autour de H. P. Lovecraft, Clive Barker, Mathieu Gaborit, Nancy Kress, Thomas Day, Mélanie Fazi, Jean-Philippe Jaworski… C’est aussi un amateur de jeux de rôles, de jeux de plateau et de société, quelqu’un qui a du goût pour ses lectures et ses loisirs !

Passons aux questions. J’ai pris en compte les précédentes interviews afin de rendre l’exercice pertinent. En tout cas, ce fut un plaisir d’échanger avec lui.

 

Marseille ville rebelle, république autoproclamée face au Royaume de France, dans Royaume de vent et de colères. Boudicca, Reine celte, symbole de la rébellion s’opposant à l’Empire romain. Bientôt la guerre de Sécession. Le thème de la rébellion semble omniprésent dans tes écrits, pourquoi ?

Les instants de rébellion fascinent. Individuellement, ils nous renvoient aux moments d’inaction de nos histoires personnelles où nous aurions pu, nous-aussi, faire partie des insurgés, mais où nous n’avons pas osé. Historiquement, ils sont les marqueurs de changements significatifs : la réunion du territoire français pour Royaume de vent et de colères, la conquête et la romanisation de l’Europe de l’Ouest dans Boudicca, la réunification d’un pays et la lutte contre l’esclavage pour la guerre de Sécession.

Écrire sur l’insoumission, c’est pour moi explorer ces deux dimensions — individuelle et collective —, mais aussi poser la question : quand est-ce qu’une révolte devient légitime ? C’est d’autant plus un thème qui me fascine qu’à titre personnel, je n’ai vraiment rien d’un rebelle !

 

Dans Royaume de vent et de colères il y a un soupçon de magie. Dans Boudicca, l’aspect  fantasy est absent, remplacé par l’onirisme et le mysticisme. Pourtant, tu parviens à te faire une belle place dans les littératures de l’imaginaire. Comment expliques-tu cela ?

Peut-être que ma « fantasy light », sans magie ajoutée ou presque, trouve son public justement. Les mondes où la magie est puissante et omniprésente foisonnent dans les littératures de l’imaginaire (logique). C’est à contre-courant, je pense, de proposer un monde d’abord historique auquel on intègre quelques touches d’imaginaires.

Je ne suis pas le premier, loin de là. On trouve dans Mordre le Bouclier de Justine Niogret ou encore plus récemment dans Même pas mort de Jean-Philippe Jaworski ces approches où le fantastique est en définitive très tenu.

Et pour répondre d’un point de vue plus terre à terre, je trouve ma place dans l’imaginaire… Car je suis publié dans une maison d’édition de ce milieu ! Que serait devenu Royaume de vent et de colères en littérature blanche ? Ou Boudicca, dont ma  biographie n’est pas plus fantastique que celle d’Alienor d’Aquitaine de Clara Dupont-Monod, dans son Le roi disait que j’étais diable (très bon livre) où à un moment elle fait quand même parler une tête coupée ! Pas mal pour de la littérature dite réaliste !

 

Pour Boudicca, tu as pris des libertés sur les mœurs celtes. Est-ce une volonté de ta part de mettre en avant des sujets sociétaux sensibles ? Estimes-tu qu’il soit nécessaire que l’écrivain fasse passer des messages ?

Mes romans s’attachent avant tout à parler aux gens de mon époque. C’est la limite de mon réalisme historique. Écrire un roman avec seulement des hommes blancs pour héros parce qu’historiquement, à l’époque, c’était comme ça, je trouve que ça n’a pas de sens, c’est désuet.

Je suis très attaché dans Royaume de vent et de colères aux personnages de la mercenaire noire, Axelle, et de l’arabe Silas. Il y a des femmes, des hommes, de toutes races et de toutes préférences sexuelles, parce qu’on est au XXIe siècle et que je veux que mes lecteurs se retrouvent dans mes personnages et leurs problématiques.

Dans Boudicca, ce sont moins les mœurs celtes que la liberté sexuelle que j’interroge par moment – et a priori, ça semble faire écho aux lecteurs, puisque c’est une des questions de mes lecteurs qui revient souvent sur ce livre. Mon héroïne est ce qu’elle est, elle aime qui elle veut et elle le revendique. S’il y a un message que je veux partager, c’est celui-là. Il est peut-être un peu naïf, mais je suis un éternel optimiste.

 

Concernant Boudicca, il y a peu d’éléments historiques sur elle. C’est une figure forte, le symbole d’une ville et un trait de caractère pour certains. S’attaquer à un tel personnage était intimidant au départ ?

Intimidant, non. Je pense que je n’ai pas réalisé au départ l’importance historique du personnage, cela m’a sans doute permis d’aborder l’écriture de façon détachée, avec la tête froide.

Peu à peu, au fil des recherches, j’ai découvert l’ampleur de cette reine : meneuse d’un des derniers foyers de résistance celte en Europe, personnage symbole de rébellion pour les Anglais et même personnalité mise en avant au sein de certaines communautés féministes.

Au final, j’ai été préservé par la méconnaissance initiale de mon héroïne. 🙂

 

Dans Boudicca le personnage principal est omniprésent et prend énormément de place, n’as-tu pas été tenté de développer un peu plus les personnages secondaires ? Certains ne t’ont pas donné envie d’aller plus loin ?

En tant que lecteur, je déteste les longueurs ou les passages où les descriptions s’étirent. Aussi, dans mon écriture, je chasse au maximum le superflu. Je préfère prendre le risque de frustrer un peu mes lecteurs, plutôt que de les ennuyer.

Les personnages secondaires dans Boudicca ont chacun une « fonction » qu’ils doivent remplir pour accompagner Boudicca, et plus globalement servir l’histoire. Ce ne sont pas eux les points centraux. Contrairement à Royaume de vent et de colères où le récit est choral et où quatre personnages se partagent la narration, ici, il n’y a qu’une héroïne.

Ça ne veut pas dire que je ne pas été tenté de développer certains personnages, mais ce roman était-il le bon endroit pour le faire ? Je ne le crois pas.

 

L’un de tes prochains projets sera un roman choral ayant pour cadre la guerre de Sécession. La nouvelle présente à la fin de Boudicca se déroule durant le “Boston Tea Party”, est-ce un avant-goût ? (Même si la période est bien antérieure) Pourquoi la période de la guerre de Sécession ?

Tout d’abord, une précision très importante. Boudicca n’est pas un roman. C’est un livre composé d’un roman ET d’une nouvelle liée. Je sais que ce mode d’écriture ne semble pas intuitif au premier abord aux lecteurs, mais ce ne sont pas deux pièces simplement juxtaposées. Dans Boudicca, la nouvelle et le roman se répondent et se complètent. Donc, si vous ne lisez pas « D’ailleurs et d’ici », la nouvelle à la fin de Boudicca, vous perdez une partie du propos de l’ouvrage et c’est dommage.

La particularité de cette nouvelle est en effet double. Elle fait écho à la thématique de révolte abordée dans le roman Boudicca. Ensuite, c’est en effet un moyen pour moi de faire traverser une première fois l’Océan Atlantique à mes lecteurs pour les préparer au décor de mon prochain roman.

Pourquoi la guerre de Sécession ? Parce qu’un moment historique qui met en jeu une nation qui se déchire, la lutte contre l’esclavage, le positionnement individuel dans un conflit, la naissance d’une nation… Cela me semble un terreau plus que fertile pour aborder et défendre mes thèmes d’écriture de prédilection.

 

Dans une précédente interview, j’ai lu que dans un premier temps tu écrivais ton roman pour ensuite l’épaissir. C’est original comme façon de procéder. As-tu évolué, changé, dans ta technique d’écriture ? Fonctionnes-tu toujours de la même façon ?

Ma méthode de travail a peu changé. La différence est que j’ai dû me plonger plus tôt dans la recherche historique. J’avais quelques bases en Guerres de Religion, mais aucune pour la période celte de l’an I en Angleterre.

J’effectue toujours un premier jet assez dense que je soumets à mon groupe de relecteurs qui était composé pour l’occasion d’un archéologue spécialiste de l’époque celte, de deux connaisseurs de la période et de Boudicca, et de deux personnes plus attachées à la forme et au fond global du récit.

À partir de leurs retours, la réécriture commence. Il y a une seconde relecture, puis une nouvelle série de préconisations sur lesquelles je m’appuie pour ciseler un peu plus le roman. C’est un travail où je « dégraisse » beaucoup, pour garder un rythme, maintenir une densité dans le récit comme dans les personnages. Comme je le dis souvent, c’est la réécriture qui fait l’auteur.

Enfin, il y a bien sûr tout le travail éditorial réalisé par Jérôme Vincent sur la version que je lui présente de mon manuscrit. Là encore, c’est une étape qui sert à affiner l’écriture. Il faut voir toutes ces étapes comme un sculpteur qui travaille sur son bloc de marbre. On discerne d’abord les vagues contours d’une silhouette. Puis, au fur et à mesure des coups de burins, une forme plus précise émerge, dont les détails apparaissent enfin quand on ponce et lisse la pierre.

 

Pour finir, quels sont tes derniers coups de cœur littéraires, tous genres confondus ?

J’en ai plusieurs ces temps-ci. D’abord, les Sœurs carmines d’Ariel Holtz, avec la superbe couverture de Melchior Ascaride publié dans la collection Naos des Indés de l’imaginaire. Un récit young adult vraiment malin, avec des dialogues de très belle tenue, dans un univers à la Sleepy Hollow où l’on suit trois sœurs, l’une voleuse, l’autre élégante un peu psychopathe et la dernière est une gamine qui parle aux fantômes.

Dans une ambiance Burtonienne toujours, je suis en train de finir le Carnaval aux corbeaux d’Anthelme Hauchecorne au Chat noir. Chapeau bas pour l’écriture, j’avoue être assez bluffé par le style qui vaut le détour dans ce récit entre fantastique et horreur autour d’une caravane inquiétante qui (re)vient dans une petite ville d’Alsace. La série Carnival de HBO n’est pas loin…

Côté steampunk, j’ai adoré Sorcières associées de Alex Evans (collection Bad wolf des éditions ActuSF) ! Un roman où l’on suit deux héroïnes l’une plutôt aventurière adepte de la manière forte, et l’autre (qui a ma préférence) est Indienne et médecin, qui joue l’investigatrice. C’est pulp, drôle, court, efficace, bref, un très bon moment !

J’essaye de lire toujours des nouvelles, et j’avoue que Un Pont sur la brume de Kij Johnson (dans la collection Une heure lumière du Bélial’) m’a enchanté. Le magnifique récit d’un ingénieur qui a la charge d’un chantier gigantesque pour franchir une brume mortelle qui sépare un empire fantasy en deux. Cela m’a fait penser au Dragon Griaule de Lucius Shépard par moment.

En littérature générale, je suis très fan de Toni Morisson. J’avais adoré Home, et là je viens de terminer son Délivrances qui évoque une femme noire qui recherche son identité dans la société et vis-à-vis de sa mère dans l’Amérique contemporaine. C’est beau, c’est dur (comme toujours chez cette auteure) et c’est bluffant d’efficacité dans un roman de moins de 200 pages.

Mon ÉNORME coup de cœur, c’est Les Lions d’Al-Rassan de Guy Gavriel Kay (qui est publié chez l’Atalante, mais là je l’ai lu dans sa version poche aux éditions A lire). Ce roman autour de trois héros qui réinvente une Espagne médiévale inspirée de la nôtre pour évoquer l’époque de la Reconquista, c’est vraiment brillant. Les personnages sont beaux, le récit est très inventif avec ces différents points qui se complètent entre eux. De l’historique avec de la fantasy light et une plume superbe. Je ne pouvais qu’adorer ! À lire absolument si vous ne l’avez pas encore fait !

Enfin, je voudrais terminer par un remerciement au Conseil régional et à la DRAC Auvergne Rhône-Alpes ainsi qu’à l’agence pour le livre l’ARALD pour leur soutien et pour la bourse d’écriture qu’ils m’ont accordée pour l’écriture de ce roman.

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Pour ma part, je tiens à remercier Jean-Laurent Del Socorro pour cette interview et la confiance qui m’a accordé. Ainsi que Jérôme Vincent de chez actu SF pour son premier contact.

11 réflexions sur “Interview de Jean-Laurent Del Socorro, pour la sortie de Boudicca.

  1. Super interview, très intéressante. J’ai encore rien lu de lui, j’ai dl sa nouvelle vert éternel merci!
    J’imagine que tu vas ajouter ses coups de coeur littéraires à ta bibliothèque 🙂
    J’adore sa méthode d’écriture, beaucoup de recherche pour être cohérent, des relecteurs spécialistes de l’univers choisi et au moins 3 réécritures selon les préconisations des ses béta-lecteurs/éditeur.
    Tu lui as glissé que tu écrivais des nouvelles au fait?

    • Oui sa méthode d’écriture est très intéressante, ça donne vraiment des écrits denses et précis.

      Non pour mon autre activité. Mais ce qui m’a le plus marqué dans les réponses de l’auteur : “c’est la réécriture qui fait l’auteur.” J’ai du boulot sur ce sujet ! ^^

  2. Bravo pour cette interview très réussie. Par contre, je n’adhère pas, mais alors pas du tout à sa vision de la Fantasy Historique (avec une transposition irréaliste et au forceps des codes sociaux du XXIe siècle dans un contexte historique où ils n’existent pas), ce qui fait que ton article aura eu l’utilité de me tenir éloigné de cet auteur et de me faire économiser de l’argent et (plus précieux encore) du temps de lecture. Merci Sam !

    • Merci !

      Je comprend que sa conception de la fantasy historique puisse te choquer, mais je vais quand même me faire l’avocat du diable.

      Pour Boudicca par exemple, ce n’est pas aussi irréaliste que ça. Puisqu’il s’agit, juste, d’une relation homosexuelle et les éléments historiques que nous possédons ne nous permettent pas d’affirmer si ce type de relation était toléré, admis ou rejeté. Aristote disait que les guerriers celtes étaient ouverts aux jeux sexuels, quid des reines ?

      Pour moi le seul écart au forceps comme tu dis, c’est la tenancière noire, à Marseille, fin XVIe, c’est pas bien méchant et encore que, ce n’est pas non plus impossible.

      C’est un parti pris, qui ne peut pas plaire à tout le monde et visiblement c’est le cas ! 😀

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