Issa Elohim – Perte d’une chance

Issa Elohim est une novella de Laurent Kloetzer publiée par le Bélial’ dans leur collection une heure lumière (suivre le lien pour lire les autres chroniques). La couverture est, forcément, d’Aurélien Police qui offre une identité visuelle sans équivalent à ces livres.

J’ai présenté l’auteur de manière succincte lors de ma chronique de Vostok, j’avais bien aimé cette première lecture, même si l’aspect fantastique par moment ne m’avait pas parlé. Ici, il reprend un élément similaire et la novella se déroule dans le même univers, pourtant l’aspect fantastique m’a paru plus adapté. Il confirme avec ce texte qu’il est à la fois un auteur ancré dans son temps, mais aussi qu’il prend en contrepied total ce qui se fait habituellement avec un ton très spirituel.

J’ai lu sa novella à Miami, j’ai rédigé la chronique sur un cahier au Costa Rica, tout en ayant en poche mon passeport français. Cela a sûrement contribué au ressenti global que j’ai eu à la lecture de ce texte. Je n’ai pu m’empêcher de me dire, de me rappeler, notre chance d’avoir un sésame français qui nous permet de nous installer et de voyager à peu près où l’on veut à travers le monde. Pendant que d’autres passent des cols enneigés sans équipement, ou bien traversent la méditerranée sur des embarcations de fortune. Qu’est-ce qui nous différencie ? Pas grand-chose, hormis une loterie, un jeu cruel, qui fait que l’on né dans un pays avec de meilleurs accords internationaux, une certaine stabilité politique et une économie, en plus ou moins, bonne santé. Bref, seulement de la chance.

 

Flux, crise, vague.

Ces noms — distants, impersonnels et déshumanisants — sont souvent associés aux migrants et dans l’Europe presque futuriste proposée par Laurent Kloetzer rien a changé. Enfin si, la gestion des migrants est encore plus organisée, telles des ressources ils sont stockés dans les camps de l’organisation FRONTEX. La prise de risques est toujours aussi importante, ces hommes, ces femmes et ces enfants sont toujours prêts à mourir pour poser le pied sur le vieux continent. Les populistes sont toujours présents, sûrement en train de brandir l’épouvantail fantasmé du grand remplacement, et les humanistes aussi, aux idées fortes et à l’action molle. Entre les deux, il y a ceux qui agissent, peut-être les futurs justes de cette crise mondiale. Valentine Ziegler vit dans sa Suisse natale – l’enclave toujours aussi neutre, toujours aussi privilégiée. Pigiste de son état, sa vie va basculer lorsque les réseaux sociaux parlent de l’apparition d’un Elohim dans un des camps en Tunisie. Elle va tout quitter pour le visiter. Elle va croiser la route d’un être quasi mystique, aux pouvoirs méconnus qui ne cessent d’alimenter tous les fantasmes.

 

Les oubliés de l’histoire.

Nombre de guerres ont leur monument aux morts, nombre de massacres possèdent leur mémorial. Conflits d’envergures, micros conflits et autres attaques aveugles, apportent leurs lots de morts civiles anonymes. Sans compter ceux qui sont encore vivants, mais contraints de prendre la route. Rien n’a changé dans le contexte imaginé par l’auteur, bien au contraire. Il y a des milliers de raisons qui poussent les gens à quitter tout ce qu’ils possèdent pour tenter de survivre. Issa Elohim se penche sur ces personnes, souvent délaissées et oubliées. Valentine, déterminée, va financer elle même son voyage pour se rendre dans le camp où se trouve l’Elohim et va découvrir l’institutionnalisation d’une crise mondiale. Sa première visite avec un politique de droite est savoureuse. Puis, elle va croiser la route d’un trio de migrants dont fait partie l’être unique qui va bouleverser sa vie. À sa rencontre, elle va ressentir une sorte de coup de foudre émotionnel. Cet attachement affectif et irrationnel naît sans savoir réellement après quoi elle court.

 

Quête spirituelle.

Vous vous doutez bien que les migrants et leur situation sont au cœur du récit, mais l’auteur ne se contente pas d’appuyer sur ce point. Il dénonce par moment la société post-vérité dans laquelle on vit où « l’éclosion » d’un Elohim est rapidement récupérée, déformée, voire totalement oubliée sous un flux d’informations, de fake news et de buzz incessants. Sans prosélytisme, il conte une humanité en perte totale de repères, et parfois, en quête de spiritualité. Issa quant à lui est un être aux contours indéfinissables, tantôt prophète avec ses apôtres, tantôt nouvelle forme de vie. Son plus gros défaut est que les capteurs vidéo ne peuvent le voir, à l’instar des Mi-go lovecraftien, à l’heure où tout est image, difficile de se faire une place. En somme : c’est l’échec assuré. Par moment le récit m’a fait penser au roman de Robert A. Heinlein En terre étrangère. Deux êtres similaires, pacifistes, d’une grande bonté, confrontés à la convoitise, la vanité et la stupidité de l’humanité. Autant le fantôme de Vostok ne m’avait pas convaincu, autant ici, le personnage prend tout son sens.
L’humanité est aveuglée par sa vitesse et sa perte de repères et ne voit pas la chance et les possibilités offertes par ces êtres.

 

Un récit rythmé et référencé.

Laurent Kloetzer insuffle à sa novella un rythme soutenu, direct et sans ambages. Avec des phrases empreintes de spiritualité. Pourtant, il ne tombe pas dans le piège de la bondieuserie, comme j’ai pu le lire, il parle seulement d’humanité et de tout ce qu’elle comprend. Avec en point d’orgue la fin où il laisse libre cours à sa poésie.
Les références sont nombreuses et il est nécessaire de bien lire entre les lignes pour les déceler, pas de noms lâchés ci et là, de la subtilité. Mais n’ayez crainte, il n’est pas nécessaire de les avoir, je pense que c’est un texte à plusieurs niveaux de lecture, chacun peut y trouver son compte.

 

Un texte inclassable, un Elohim littéraire.

C’est le moins que l’on puisse dire de ce récit et de son univers. Le fantastique est présent sans pour autant vous bondir au visage tel un diable en boite. Pour peu que le lecteur ait un minimum de sensibilité, c’est l’assurance de se laisser porter par un récit humain et prenant, qui cause de la perception d’un miracle dans une société hyper rationalisée. Un texte ancré dans son temps, dans lequel le lecteur perçoit le regard de l’auteur, sincère et pertinent, sur notre monde. Il le comprend et l’analyse, mais surtout pose des questions nécessaires à la construction d’un futur acceptable.

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D’autres avis : Blackwolf ; Le Maki ; Le Bibliocosme ; Xapur ; L’Ours Inculte ;

 

8 réflexions sur “Issa Elohim – Perte d’une chance

  1. Même si la thématique de l’immigration a tout pour me satisfaire, je pense faire l’impasse sur ce livre, mon flair canin…
    La critique de SalleSallen’a fait que me renforcer dans mon opinion : trop de spiritualité pour moi. En outre je suis en pleine lecture du Moineau de Dieu et j’ai mon quota de bonté pour l’année. …

      • Je n’ai pas corrigé, car ta vindicte contre ton clavier “prédictif” est bien drôle.

        Aucun doute que le roman est imprégné de spiritualité, mais ce terme ne se limite pas à Dieu. Comme je le souligne, chacun peu y trouver son compte. Mais c’est sûr que ces êtres ont un aspect messianique. Mais le livre souligne surtout l’incapacité humaine à voir le (chacun y insère ce qu’il veut, la nature, l’univers, les forces existantes et j’en passe).

        Mais je ne remettrais pas en doute ton flair !

        (Il faudrait que j’écoute la Salle 101 un de ces 4).

  2. Bien aimé ce texte également, au sujet très actuel. Et puis c’est toujours chouette de lire de la SF qui ne mise pas que sur la science !

  3. J’ai découvert Laurent Kloetzer par ce livre et j’ai adoré, j’ai poursuivis par Vostok et le coté fantastique m’a beaucoup moins plu. Je pense donc que notre ami canin a tort de se priver de cette lecture. (Surtout s’il arrive à bout du moineau de Dieu ! )

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