Couverture Journal Franz Kafka

Journal, dans l’intimité de Franz Kafka.

Journal de Franz Kafka (1883-1924) est une compilation de textes sous forme d’un journal tenu par l’auteur durant 13 ans. Il a été publié à titre posthume (1937) par Max Brod, contemporain et ami de l’auteur. La version que j’ai lue est celle traduite et proposée par Marthe Robert aux éditions Le livre de poche.

Elle est conforme à l’édition de Max Brod. Ce dernier s’est chargé d’une censure, il n’a pas jugé utile de publier certains passages dans lesquels l’auteur est trop critique envers certains de ses contemporains, où qui pourrait entacher l’honneur de Franz Kafka.

Une traduction est en cours par Laurent Margantin, sur un blog ouvert pour le projet. Il y propose une traduction sans aucune censure. Ce projet ambitieux de traduire le journal dans son ensemble — plus de 1000 pages — semble avoir été abandonné, du moins en suspend. La présente version, tronquée, fait près de 700 pages.

Kafka est nait à Prague en 1883, il est connu, notamment, pour “La Métamorphose”, “Le Procès”, “Le Château”. Mais aussi pour son univers absurde, oppressant, il a donné son nom à une expression « Kafkaïen », qui se dit d’une chose absurde, oppressante, voir cauchemardesque.

Il est considéré comme un des auteurs majeurs de la première moitié du XXe siècle. C’est un écrivain que j’apprécie, j’aime les thèmes qu’il aborde et sa manière singulière de les aborder. C’est aussi un style riche et une plume superbe. Il est considéré comme un auteur classique, mais finalement son univers peut tendre vers du fantastique tant il est parfois — souvent — irréel et fortement imprégné d’absurde. Loin de moi l’idée de faire entrer Kafka dans la case fantastique, mais parfois la frontière entre les genres est tellement ténue qu’elle n’a plus lieu d’exister.

 

Plus qu’un simple journal.

L’ouvrage débute par une introduction de Marthe Robert, qui pose le contexte de ce qui suit, à savoir 13 ans de journal de l’auteur de 1910 à 1923, débuté à l’âge de 26 ans. Il contient deux textes courts Tentation au village et Souvenir du chemin de fer de Kalda.

En fin d’ouvrage, il y a trois notes de voyage : Journal d’un voyage à Friedland et Reichenberg; Lugano. Paris. Erlenbach ; Voyage de Weimar à Jungborn. Suivi de Variantes un court texte, puis des notes et une postface de Max Brod.

L’introduction est une bonne entrée en matière, exhaustive et concise. Le journal qui s’en suit est irrégulier, pas dans sa richesse, mais dans ses entrées. Certaines années sont plus riches que d’autres, il y a eu des pertes, des destructions et des moments ou l’auteur ne s’en occupait pas. Il ne faut pas s’attendre à un regard sur son époque, c’est très centré sur lui et ses œuvres. Les entrées naviguent entre le réel et la fiction, tant qu’il est parfois difficile d’en faire la différence. Elles permettent de mieux comprendre l’auteur, d’y piocher des indices et des prémices à certaines de ses créations. Certains passages sont imprégnés d’une mélancolie, voire d’une tristesse, forte. Il y parle souvent de la frustration de ne pas parvenir à écrire, à cause de sa faiblesse physique ou morale.

Les deux textes courts sont des morceaux d’un ensemble plus large, le départ de quelque chose.

Le tout forme un condensé de ce qu’était Kafka, un écrivain pour qui la littérature possédait une dimension vitale.

 

Ses obsessions, ses craintes.

Ce journal permet de mettre en lumière les obsessions de l’auteur. Certaines sont légères, voire amusantes, comme celle des nez. Une véritable fixette sur les nez qu’il ne peut s’empêcher de commenter, décrire. Les nez des gens qui croisent et qui déterminent leur caractère, voire au-delà.

Elle a un nez sans avenir.

Mais un des pans majeurs de ce qui constitue Franz Kafka peut se résumer à la pression sociale, familiale, religieuse. Il ne voulait qu’écrire, seule la littérature valait la peine, il ne pouvait vivre qu’à travers la lecture et l’écriture. Le hic, c’est que la société et sa famille n’étaient pas d’accord avec ce mode de vie. Il est oppressé par son gagne-pain, un travail de fonctionnaire dans une compagnie d’assurance. Il aménage son temps de travail, uniquement le matin, l’après-midi c’est sieste et sociabilisation, le soir est consacré à l’écriture. Mais il ne tient pas ce rythme, le soir il est souvent trop fatigué pour se mettre à l’écriture, ou alors, son activité nocturne se prolonge tard dans la nuit jusqu’à avoir un impact négatif sur son travail salarié. Des problématiques et un rythme que beaucoup d’écrivains connaissent malheureusement, mais c’est intéressant de les lire sous le prisme de Franz Kafka qui avait une capacité d’introspection hors du commun.

Il ne veut pas se marier et d’ailleurs ne le fera jamais, au mieux il se fiancera, malgré ses doutes et la douleur que cet état de fait lui inflige. Pour lui, le mariage est incompatible avec le statut d’écrivain. Il passera à côté d’un véritable amour, une actrice d’une troupe yiddish, mariée et plus âgée que lui, qui n’osera jamais conquérir, malgré leur complicité.

Tout ce qui n’est pas littérature m’ennuie et je le hais, car cela me dérange ou m’entrave, même si ce n’est qu’une présomption.
« Un mariage ne pourrait pas me changer, pas plus que mon emploi ne peut le faire ».

Sa relation avec les artistes est intéressante aussi. Il admire une troupe yiddish de passage à Prague. Il admire Max Brod et bien d’autres, mais ces relations ne semblent que renforcer son sentiment de médiocrité. Il a que peu d’estime pour son travail. Dans les débuts du journal, lors de la période d’échange littéraire avec Max Brod, il ne cesse de se comparer à lui et de se sentir inférieur à son ami qui semble, parfois, abonder en ce sens.

Sa famille, et son père surtout, s’opposait vivement à ce que son fils tente de vivre, survivre de l’écriture. Il lui avait tracé son avenir, riche commerçant il entendait que son héritier (seul mâle de la fratrie) reprenne le flambeau, il n’en sera rien.

Mon entrain, à cause du Chauffeur que je tenais pour tellement réussi. Je l’a lu ce soir à mes parents. Il n’y a pas de meilleur critique que moi pendant la lecture, en face de mon père qui m’écoute avec la plus extrême répugnance.

Mais le thème majeur, l’un des plus fascinants je trouve, et sa vision des règles et de la société. S’il y a des règles explicites, écrites, des lois. Il y a aussi tout un tas de règles implicites, sous-jacentes. Des conventions sociales, des lois qui ne disent pas leur nom. C’est ce qui semblait tracasser le plus l’auteur. C’était un juriste, il avait fait ses études de droit à l’université Charles de Prague et je comprends l’aspect angoissant d’apprendre le droit pour au final se rendre compte que le monde est en grande partie régi par un corpus de règles implicites.

Il y parle aussi de sa religion, sa communauté. Il ne comprend pas certains juifs, il s’intéresse au sionisme. Mais honnêtement, c’est très laconique dans le journal et je ne connais pas suffisamment le sujet pour en ressortir quelque chose de pertinent. Ce qui est sûr c’est qu’une rencontre avec une troupe de théâtre yiddish, en début de journal, a fortement influencé sa vie et son œuvre. Elle est composée de juifs bohèmes, dont il envie le style de vie. Lors d’une pièce, il croise deux personnages stupides et absurdes, vêtus de caftan dont il s’inspirera pour créer les deux assistants dans « Le Château ».

Franz Kafka c’est une singularité qui n’a pas su s’assumer et d’ailleurs, il admirait les personnes qui y parvenaient. À travers tous ces thèmes, il se dégage du Journal une mélancolie extrême, touchante.

 

Une mélancolie tempérée par ses carnets de voyage.

Max Brod disait que les écrits de son ami ne reflétaient pas sa véritable humeur. En effet, l’écriture de Kafka n’est pas des plus joyeuses, même si elle est souvent accompagnée de traits d’humour, il passe pour un être asocial, solitaire. Ce qui ressort de son journal peut être interprété dans la même veine. Un jeune homme torturé, tiraillé entre ses envies et ses obligations. Mais aussi malmené par la maladie, il est souvent mal, se sent presque tout le temps mal.

Or, ses carnets de voyage sont beaucoup plus tempérés, on y trouve un Franz Kafka beaucoup plus jovial, avenant, qui va vers les gens, ce qui confirme les dires de Max Brod à ce sujet. Visiblement plus sociable et joyeux que dans ses lignes, sans être extravagant.

Ses carnets de voyage sont agréables à lire, légers, concis et clairs, il prend des bribes de conversation, des tranches de vie, ci-et-là et offre un regard orignal sur ses péripéties. Accompagnés de Max Brod, il passera par Paris, séjournera un temps à Weimar à proximité de la résidence de Goethe, qu’il admirait. Il restera un moment au sein d’une communauté naturiste dont il appréciera les mœurs et le style de vie, lui qui était beaucoup trop étriqué dans son moule éducationnel.

 

De la poésie, un style une introspection fantastique. Ses rêves.

Franz Kafka c’est avant tout une plume particulière, une certaine poésie.une écriture qui verse dans l’absurdité, souvent teintée d’humour. Mais c’est aussi une capacité d’introspection assez folle. Il arrive à se plonger au fond de son être et d’en ressortir tout ce qui s’y trouve dans une forme littéraire appuyée et fluide. C’est l’un des aspects les plus bluffants de ce journal.

Dans le journal, il parle souvent de ses rêves, c’est un exercice intéressant que de les retranscrire à l’écrit, il y parvient parfaitement et s’en nourrit.

 

Sur les textes courts.

Deux textes courts viennent à mi-parcours. Ils ne sont pas complets ce qui peut paraître frustrant, mais de toute manière l’ensemble du journal est ponctué de passages, d’essais littéraires, ce qui est agréable si on s’intéresse à la construction des œuvres de l’auteur.

Le premier, Tentation au village est un avant-goût de ce que sera plus tard le Château, l’ambiance inquiétante et incompréhensible qui s’en dégage. L’arrivée d’un voyageur dans une petite bourgade dont les habitants sont tous plus bizarres les uns que les autres.

Souvenir du chemin de fer de Kalda, une aventure en Sibérie, fortement imprégnée de solitude. Un homme, seul, travaille pour une compagnie de chemin de fer, il doit surveiller une gare sur le tracé, qui ne mène même pas à la ville de Kalda, absurde. Tant qu’il va en dépérir.

Il y a aussi Variantes en fin de journal, quelques pages dans lesquelles Franz Kafka revient sur son éducation qu’il a détourné de ce qu’il était vraiment. Texte fort qui retranscrit parfaitement l’idée qu’a l’auteur sur sa vie.

 

Pour conclure.

Un sacré pavé, qui peut se lire d’un trait, où dans lequel il possible de venir piocher quelques phrases, quelques passages au hasard, même si le tout au final est cohérent, avec une continuité. Ne venait pas y chercher un regard sur son époque, il n’en parle quasiment pas. Mais plutôt un regard sur lui, sur vous, peut-être, tiraillé par les règles invisibles qui régissent la société, où par la pression qui émane de votre éducation. Mais c’est aussi un regard puissant sur la littérature et l’écriture.

Loin de moi l’idée de révolutionner ce qui a déjà été écrit sur cet auteur. C’est avant tout pour partager ma lecture et garder une trace de ce que je lis et surtout réfléchir à propos de mes lectures. Et peut-être aussi, donner envie de lire Franz Kafka, un auteur que j’affectionne, énormément.

8 réflexions sur “Journal, dans l’intimité de Franz Kafka.

  1. Et bien, merci d’avoir résumé ce journal que je n’aurais pas oser affronter. Et je ne connais pas assez ces écrits pour, je pense, y trouver un réel intérêt. Tes critiques et leur petite présentation de l’auteur et de l’oeuvre me plaise bien.
    C’est étonnant de voir comment certains se plient aux conventions même si ils les abhorrent. Cela reste compréhensible cependant au vue de l’époque et de la classe sociale.

    • Merci pour le retour sur les critiques. J’essaie de les améliorer, du moins j’y mets du cœur ! Je tente de faire concis et pertinent, c’est pas évident. Ici, j’ai eu l’impression d’utiliser un peu trop de superlatif pour détailler le style et la plume de l’auteur, par exemple.

      Pour les gens qui se plient aux conventions ça me fascine, surtout dans des cas extrêmes comme ça. C’est sûr que l’époque et la classe sociale y jouent, mais y a toujours des personnes pour se torturer avec ça ^^

  2. Waouh! Ta critique est engageante. Kafka est un “théme” sur lequel je ne m’aventurerais pas. C’est impressionnant et en même temps il véhicule une image assez biaisée de difficulté et de très cérébral ( tu peux lire trop).
    C’est une article de vulgarisation que tu nous offre. Je ne vais pas ta promettre de l’acheter demain, mais finalement je me laisserai tenter à l’occasion!

    Merci beaucoup pour cette découverte.

    • Ce n’est pas si difficile et cérébral que ça. Un peu hermétique au premier abord, mais si on s’intéresse un peu à sa vie, on comprend mieux ses écrits.

      C’était pas évident de faire un article équilibré et pas trop long. Il y a tellement de choses à dire, mais j’ai tenté de résumer l’essentiel ! Pour Kafka, je n’ai pas tout lu encore, mais le Procès me semble un bon départ. Même si j’ai une préférence pour le Château, mais il peut paraître frustrant à cause de la fin !

  3. A force de te voir parler de Kafka, j’ai enfin franchi le pas (j’hésitais depuis longtemps) : je suis en train de lire “Le procès”.
    Pour rebondir sur ce que dit Lutin, ce n’est en effet pas si cérébral que ça, mais il faut réussir à interpréter ce qui se cache sous un texte a priori assez “anodin” (en dehors de ce qui y est décrit, qui peut révolter, ça n’est en effet pas très gai). Et il faut aussi encaisser un style assez “sec”. Mais pour l’instant j’aime bien.

    • Cool, hâte d’avoir ton sentiment sur ce livre. J’adore vraiment le côté absurde qui est hyper bien rendu sans tomber dans le ridicule.

      D’ailleurs, concernant Kafka, Ian McDonald en fait référence dans le fleuve des dieux, notamment sur la fin 😉

    • Je connais l’émission mais je n’avais pas vu passer celle consacrer à Kafka ! Merci pour le lien, ça m’intéresse grandement ! 🙂

      Pour le lycée, ça dégoute souvent les gens de certaines lectures, c’est dommage :p

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