Jusqu'à la bête

Jusqu’à la bête – Aliénation animale

Jusqu’à la bête est un roman de Thimothée Demeillers paru chez Asphalte éditions, jeune maison créée en 2009 avec pour objectif de publier des romans noirs, mais pas que, avec une volonté d’éditer des romans du monde entier qui parle de lieu avec une certaine musicalité. Concernant jusqu’à la bête le pari est réussi, le lieu est bien là, la musique aussi, à grands coups de CLAC CLAC CLAC.

Thimothée Demeillers est l’auteur de deux romans, dont celui-ci. Le premier Prague, faubourgs est émane en partie de son expérience, puisque le monsieur est un tantinet baroudeur. Il a longtemps vécu à Prague et vit désormais entre Paris et Londres. Pour Jusqu’à la bête même chose, il a travaillé, le temps d’un job d’été, au même poste que son personnage principal.

Jusqu’à la bête c’est une histoire de travailleurs, de prolo, d’hommes et de femmes — mais c’est surtout un milieu masculin — qui passent une bonne partie de leur temps dans un abattoir, dans le sang, les cris et les odeurs. Mais pas que.

 

Je suis le poinçonneur des bovins, le gars qu’on croise et qu’on n’regarde pas.

Si Serge Gainsbourg dans son morceau dépeint le quotidien d’un travailleur, dont la tâche abrutissante le rend invisible au reste, de manière musicale et douce. La méthode de Thimothée Demeillers est tout autre. Le quotidien d’Erwan est tout autre. Il est ouvrier dans un abattoir près d’Angers. Il travaille dans la partie frigorifiée et dispatche le corps des bêtes fraîchement occises et découpées. Il vit au rythme des CLAC que font les carcasses lorsqu’elles naviguent sur les rails. Ou d’autres CLAC issus d’une activité cachée à sa vue. Son quotidien salarié ne cesse de se dégrader (mais il partait déjà de très bas), cadence de plus en plus infernale, répétitions des mouvements qui vous brisent le corps. Donc Erwan il rêve, de choses simples, de partir en vacances avec son frère, sa belle-sœur et ses nièces. Mais il rêve surtout de sa jeunesse, de tout ce qu’il n’a pu obtenir, de sa relation avec Laetitia. Petit à petit, il s’enferme, se renfrogne, il n’était déjà pas très bavard, mais là il atteint des sommets. Il mène une existence de quasi-mort, simple outil de production, parmi tant d’autres. Il est rongé de l’intérieur, une haine sourde et insidieuse commence peu à peu à s’emparer de lui, jusqu’à quel point ?

 

Le point de bascule.

Jusqu’à la bête raconte essentiellement le quotidien d’Erwan, mais aussi de ses collègues. Le quotidien de ces ouvriers d’abattoir qui font en sorte que les consommateurs aient de beaux steaks sous cello, bien propret sur eux. Le roman débute lorsqu’Erwan est en prison, s’ensuit alors une succession de retour en arrière qui peu à peu nous conduit vers l’événement qui a fait basculer la vie de cet ouvrier lambda. Petit à petit; le roman s’infiltre dans l’abattoir et ses conditions de travail immonde, ses méthodes managériales qui broient les gens et ses tâches abrutissantes qui ne font qu’enfoncer un peu plus les gens dans une vie sans avenir. Avant d’entrer à l’usine Erwan était pétri de rêves et d’ambitions. Pas des ambitions folles, justes rencontrer une femme, se marier, avoir une maison, des enfants et un chien. La check-list classique, rien d’inatteignable ou de fantasque. Et pourtant, sa vie va prendre une tournure horrible. Son boulot va le détruire littéralement et surtout il ne va pas lui permettre d’atteindre ses objectifs, pourtant simples.
Tous les jours il croise les mêmes collègues, Sylvie la syndicaliste, Didier son binôme bavard et Pascal son chef qui est toujours de bonne humeur, toujours prêt à faire des blagues pas drôles et à le répéter jusqu’à l’écœurement. La plupart de ses collègues mènent une existence simple, se gargarise d’avoir pu s’acheter une belle voiture, ou bien rêve de la retraite, enfin, si leur corps meurtri leur permettra d’en profiter réellement. Ces ouvriers ne votent plus ou votent Marine, vote de rejet histoire de montrer qu’ils en ont marre, maigre consolation. D’autres travaillent au bâtiment administratif, des cadors qui ne se salissent jamais, mais qui ne manquent pas une occasion de vous dire, ou de vous faire sentir, que vous êtes en bas de l’échelle.
Il va vivre bon nombre d’humiliations qui vont l’enfoncer un peu plus dans son mutisme. Même le seul été de bonheur qu’il a connu, celui dans lequel il a fondé le plus d’espoir, va lui échapper. Erwan va peu à peu basculer jusqu’à commettre l’irréparable.

 

Le prolétariat est mort, vive le prolétariat.

Si le terme est tombé en désuétude, le force de travail elle est toujours présente. Toujours aussi malmené. Dans son roman Thimothée Demeillers nous plonge dans le quotidien d’un abattoir, son ambiance sordide, ses cadences folles, ses salariés brisés et ses animaux conditionnés. L’une des forces du roman n’est pas de vous dire « regardez, c’est mal, devenez vegan ». Non, la force du roman est de nous immerger, presque nous noyer dans le quotidien d’Erwan, un quotidien simple, mais ô combien étouffant. Il nous amène à réfléchir à nos habitudes de consommation et surtout à nos actes qui ont un impact sur la vie des gens. Cette partie-là on l’oublie bien trop souvent, bien trop facilement. Le roman ne fait pas la morale au lecteur, il n’en a pas besoin, le récit suffit à lui seul à vous prendre aux tripes et à appuyer là ou ça fait mal. Forcément que Jusqu’à la bête parle de la cause animale, mais seulement en filigrane, les images sont souvent insoutenables, les vidéos de L214 ne sont pas loin, mais il parle avant tout d’ouvriers et il le fait bien.

 

Pas de dialogues, juste la psyché d’Erwan.

Côté narration, Thomothée Demeillers réussit le tour de force d’accrocher le lecteur avec seulement les interventions d’Erwan, sans une ligne de dialogue et sans autre narrateur. Une plongée dans l’esprit de ce simple ouvrier qui a mené une vie misérable et qui continue sur sa lancée, chienne de vie.
Erwan déroule sa pensée à un rythme frénétique faisant écho à la cadence infernale de l’abattoir. Avec des phrases sans fin jusqu’à l’asphyxie, pour rappeler la détresse du narrateur. De temps en temps, des phrases courtes, ou des mots, sont jetées entre les paragraphes, pour appuyer la pensée, souligner la douleur, accompagnées de temps à autre des CLAC CLAC entêtant. Jusqu’à la bête offre des moments d’intenses émotions, des moments qui vous font monter les larmes aux yeux, qui vous plonge dans une empathie profonde pour ses ouvriers et surtout Erwan. C’est un récit profondément humain.

 

Un roman dur, mais d’utilité publique.

À l’instar des vidéos de L214 qui ont donné une visibilité à la cause animale et ont permis d’éveiller pas mal de consciences, qu’on adhère ou pas aux méthodes, impossible de nier ce fait, Jusqu’à la bête de Thimothée Demeillers prend le parti de donner une tribune à ces ouvriers d’abattoir souvent qualifier de bourreaux ou de personnes immondes dont le seul but dans la vie est de maltraiter les animaux qui passent entre leurs grosses paluches. Le roman nous démontre avec brio que tout n’est pas si simple, que rien n’est totalement noir ou totalement blanc. Erwan est le parfait porte-voix de cette frange de la population qu’on ne voit qu’aux infos lorsqu’il bloque les routes ou menace de se faire exploser avec leurs usines. Quelques secondes au JT, parfois sous-titré histoire de les humilier un peu plus. Alors que derrière ces quelques secondes, cela fait des décennies qui se démènent pour nous amener des produits, tout beau tout propre, dans nos étals et que nous, petits consommateurs, petits êtres qui posons notre cerveau avant d’entrée dans les temples de la consommation, on oublie trop souvent ce qu’il y a derrière, par confort et égoïsme. Thimothée Demeillers se charge de nous le rappeler et c’est douloureux.

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4 réflexions sur “Jusqu’à la bête – Aliénation animale

  1. Beaucoup de points positifs dans ce roman d’après ce que tu en dis.
    – le quotidien des ouvriers avec un boulot de merde. Cela change des CSP++
    – Notre confort nous amène à ignorer ou à fermer les yeux sur des pratiques révoltantes
    – Le vote contestataire que l’on reduit trop souvent à une revolte simpliste

    Mais malgré cela, même si j’aime la noirceur (le réalisme) , je sens que je vais passer mon tour. J’avais lu il y a quelque temps sur cete thématique Défaite des maitres et des possesseurs, dans une veine SF.

    Merci pour cette mise en avant, même si je pense, malheureusement, que ce roman ne sera lu que par les convaincus.

    Hors sujet : petit changement dans la presentation de ton blog. J’ai l’impression que les couvertures sont un peu plus presente. I like it !

    • C’est vraiment dommage si le bouquin n’est lu que par les convaincus. Mais tu as raison, c’est souvent le cas. C’est vraiment fort comme histoire et la plume de l’auteur est tout bonnement excellente. Et tu as bien souligné la plupart des points positifs.
      J’avais noté défaite des maîtres et des possesseurs.

      Pour le blog, j’ai dégraissé un peu le tout (sans mauvais jeu de mots) et j’ai un ami qui a compressé quelques ressources, mais niveau performance il est impossible d’aller au-delà, c’est dû au thème. Mais bon là c’est réactif. Et pour les images oui, effectivement elles sont plus imposantes maintenant, c’est pas mal.

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