La Ballade de Black Tom – L’Horreur de Red Hook

La Ballade de Black Tom est une novella de Victor Lavalle parue en 2016 aux États-Unis, c’est peu dire que le texte a reçu un bel accueil puisqu’il a obtenu le prix Shirley Jackson de la novella en 2017, ainsi que le prix British Fantasy Award dans la même catégorie et la même année. En France, c’est bien évidement le Bélial’ qui s’y colle, et qui nous offre la possibilité de lire ce court texte dans sa collection Une Heure Lumière. La traduction de l’anglais (américain) est de Benoît Domis, la magnifique couverture d’Aurélien Police.

Victor Lavalle a grandi dans le Queens à New York, élevé par sa mère qui a émigré de l’Ouganda. Ses études d’anglais l’ont conduit à devenir Professeur à la Columbia University School of the Arts. il publie son premier texte en 1999. Ces écrits sont soucieux des minorités, parlent de discriminations et de différences.

La Ballade de Black Tom est le contrepoids du texte de Lovecraft, elle se situe de l’autre côté du miroir et offre au départ un texte lumineux, mais qui n’oublie pas ses racines, puisqu’elle sombre rapidement dans l’horreur. Victor Lavalle parvient à dépasser le maître et ses idées.

L’Horreur de Red Hook est une nouvelle de Howard Philip Lovecraft parue pour la première fois aux États-Unis en 1927. En France elle a été rééditée récemment dans la collection Fantastique Brage Nouvelle, de l’éditeur Bragelonne (en collaboration avec les éditions sans-détours). Ce texte bénéficie lui aussi d’une certaine renommé, une aura singulière, puisqu’il est considéré comme le récit le plus raciste de l’auteur, rien que ça. La traduction de l’anglais (américain) est d’Arnaud Demaegd, l’illustration de couverture est de Loïc Muzy.

Howard Philip Lovecraft est né à Providence en 1890, qui a l’époque est l’une des villes les plus peuplés des États-Unis. Il est fils unique de parents issus de la classe moyenne américaine. Il deviendra la figure de proue du magazine Weird Tales avec ses textes fantastiques et sa cosmogonie horrifique qui continue à nous hanter.

L’Horreur de Red Hook n’est pas le texte le plus commenté de l’auteur, au-delà de toutes les lovecrafteries qu’il contient, le racisme s’y étend et s’y affiche sans pudeur, dès les premières pages, des propos difficiles sautent à la tête du lecteur.

  You Came to the Wrong Neighborhood,Motherfucker.

1924, Charles Thomas Tester parcourt les rues de Harlem, de bon matin le quartier est animé, vivant. Il part gagner ses quelques dollars journaliers, flanqué de sa guitare. Il essaie surtout de paraître invisible, de ne pas attirer sur lui les regards des blancs et des policiers, car c’est dans les quartiers huppés qu’il peut espérer gagner plus. Sa vie est paisible, même s’il n’est pas le meilleur musicien du monde. Pourtant, elle va basculer, lorsqu’il accepte un jour de porter un mystérieux livre à une vieille dame au fin fond de Harlem. Cette étrange course va l’amener à croiser la route de Robert Suydam, un vieil homme blanc, riche, distingué, qui semble s’intéresser à sa musique et qui va lui proposer de jouer chez lui, dans son manoir, pour une belle somme.

Thomas F. Malone, inspecteur de police à New York, s’écroule en pleine rue suite à une crise de panique à la vue d’immeubles aux briques rouges. Choc post-traumatique qui fait suite à des événements survenus dans le quartier de Red Hook dans Brooklyn. À  l’époque, il était un flic respecté, intègre et toujours prêt à combattre le crime et la vermine qui s’étend peu à peu dans ses rues. Malone y constate une recrudescence de l’immigration sauvage, les rues deviennent oppressantes, ses habitants des abominations qui se roulent dans la décadence. Il va mener son enquête concernant un certain Robert Suydam, un vieux dandy qui semble s’acoquiner avec les pires crapules du coin.

  Chante, ça tient chaud.

Le personnage de Tom est flamboyant, malgré le fait qu’il soit un musicien fauché il croque la vie à pleins dents. Pourtant, tous les jours il est contraint de marcher tête baissée, de ne pas sortir de son rang, de ployer le genou devant les blancs et d’esquiver les policiers qui en ont toujours après lui, dont Malone, qui en est l’archétype. Celui du flic tout puissant, un peu véreux et brutal. Lorsque Tom va croiser la route de Robert Suydam, il y voit un homme affable, prêt à l’aider malgré les différences. Il pense que le vieil excentrique pourra peut-être le sortir de sa condition, c’est ce qui se passera au final, mais pas de la manière attendue. Chez Victor Lavalle les étrangers sont vertueux, l’immigration une chance et la mixité culturelle un cadeau.

Malone est malade dès le début du récti. Et lorsque l’auteur revient sur les événements qui l’ont conduit à la folie, il y décrit un homme oppressé par ce qu’il voit dans ces quartiers malfamés. Il veut nettoyer ces nids, il ne cesse d’exhorter ses collègues de prendre le problème à bras le corps. Il est déterminé, droit et intègre, même s’il verse un peu dans le mysticisme, il reste censé, puisqu’il a pleinement conscience des monstruosités qui habitent ce quartier. Il jettera toute son énergie dans la traque et l’enquête sur Robert Suydam, un blanc qui fréquente ces gens-là a forcément quelque chose à se rapprocher. Chez Howard Philip Lovecraft les étrangers sont inquiétants, sales, dérangeants, l’immigration un problème et la mixité culture une tare.

  Le terreau de l’horreur.

Avec son récit Victor Lavalle propose une ballade dans le quartier de Harlem où la musique est omniprésente, le père du héros est musicien et transmet la flamme à Tom. Chaque habitant semble avoir une âme d’artiste. Malgré les difficultés de la vie et la petite délinquance qui permet parfois de vivoter, les habitants sont lumineux. À côté de ça, sans réellement l’évoquer frontalement, le lecteur prend conscience des difficultés d’être de la mauvaise couleur dans les États-Unis des années 20, il y a bien sûr quelques flics véreux et violents, toujours prêts à casser du noir, mais ils ne sont là que pour contraster la beauté du quartier. Pourtant, difficile de ne pas penser au mouvement actuel de Black Lives Matter, se dire que les choses n’étaient pas si différentes à quelque chose de fou, aussi dingue que l’indicible propre au genre. Car l’auteur ne renie pas l’héritage de Lovecraft, loin de là, il se le réapproprie, et surtout s’approprie toute la cosmogonie de Monsieur Providence telle qu’on la connaît aujourd’hui, il en respect l’archétype et les codes pour servir sa propre mythologie. De quoi ravir les lecteurs bien au-delà du cercle des premiers fans.

Deux narrations originales.

Malone parcourt les rues de Red Hook avec le dégoût comme compagnon, il voit à travers chaque habitant des comportements instinctifs, primitifs, des sauvages, pour la faire courte. Pas une seule fois n’est évoquée, la musique et leur culture, seules leur étrangeté, leur crasse, leurs mœurs dissolue les définies. Il ne comprend pas l’inertie et la passivité de sa hiérarchie, ni celle de ses collègues. Lui seul voit l’horreur qui s’étend dans ses rues, seul dans son délire psychotique. Évidemment, Lovecraft se sert de ces habitants pour développer son récit et l’installation de son ambiance, mais à quel prix ? Le quartier est une cour babylonienne à ciel ouvert où les serviteurs de Lilith corrompent des enfants innocents. Néanmoins, Lovecraft connaît bien son affaire et à travers toutes ces monstruosités, il propose un syncrétisme horrifique, dans lequel le Tartare, la Cabale, les divinités démoniaques et les légendes celtes s’entremêlent, donnant un pot-pourri mystique qui poussera à la folie son héros si preux. Malheureusement, tout cet aspect est totalement asphyxié par les propos difficiles et inaudibles proférés par l’auteur.

Le texte de Victor Lavalle est un double récit. Dans la première partie le lecteur suit Tom qui peu à peu va faire face à son destin, sa vie va être bouleversée suite à cette fameuse course et par la rencontre avec le vieil homme. Une fois bien en place, le récit bascule pour se positionner du côté de Malone, le flic court après Tom et Suydam. Dans la première partie, le fantastique est seulement effleuré, Tom sait que le livre qu’il a porté recèle d’horribles secrets, mais il a fait en sorte de s’en préserver, mais cette histoire va le rattraper. La seconde partie est totalement versée dans l’indicible, plus de doute, nous sommes bien dans un récit lovcraftien. Cette dualité impose obligatoirement un changement de rythme qui peut paraître brutal, mais le final remet les pendules à l’heure.

Lovecraft n’y va pas par quatre chemins, d’emblée son héros est foutu. Il s’écroule dans la rue et sombre dans la folie. S’ensuit un retour en arrière, un récit avec un rythme fort soutenu sans aucune ligne de dialogue. Abstraction faite de ce qui a été dit plus tôt, j’ai trouvé la construction narrative de la nouvelle très bien menée et cohérente. C’est concis, efficace. Mais ce qui m’a frappé, c’est le manque d’émerveillement face à ses descriptions et à l’horreur que l’auteur tente d’instiller dans l’esprit du lecteur. Je ne sais pas si c’est à cause de toutes les reprises, du fait que de nos jours son univers à totalement était transformé, mais dans tous les cas, l’horreur tombe un peu à plat.

 

 

Une ballade salvatrice.

Pas de conclusion pour l’Horreur de Red Hook, chacun se forgera son propre avis. Par contre, La Ballade de Black Tom est une novella qui permet de laver l’affront du texte de Lovecraft, l’auteur y met toute son énergie, son humanité, pour proposer un récit de très bonne facture, solide historiquement, techniquement. Le quartier et ses habitants reprennent des couleurs. Son style nerveux et sa dualité de narration en font un récit où il difficile d’en sortir. De plus, Victor Lavalle se permet le luxe de faire du Lovecraft mieux que Lovecraft, il reprend l’archétype du Maître en le respectant (lui) tout en y insufflant sa propre mythologie, celle de notre époque, épurée des mauvaises pensées de son géniteur.

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D’autres avis : AlbedoSur l’épaule d’OrionAu pays des cave trolls ; Gromovar. ; Blackwolf; L’Ours I’Inculte

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21 réflexions sur “La Ballade de Black Tom – L’Horreur de Red Hook

  1. Une jolie forme, un joli fond.
    Red Hook m’a profondément heurté. Un texte ouvertement raciste, qui ne se résume qu’à ça, car comme tu le dis, l’aventure horrifique fait pâle figure face à tous ces basanés !
    Je n’étais pas très chaud pour me lancer dans la lecture de cet opus UHL, mais tu viens de me faire changer d’avis.

    • Merci, pour la forme j’ai galéré le script WordPress n’est pas tip top. M’enfin, c’était plus pour transposer l’idée qui m’est venue.
      C’est vrai qu’il y va fort dans Red Hook, j’évoque de loin certains passages sans les paraphraser, car c’est vraiment ignoble.
      Bonne lecture alors 🙂

      • Non, l’exercice n’est pas simple. Notamment, ce sont des textes qui sont très chargés l’un comme l’autre. Celui de LaValle va chercher des nuances dans de nombreuses thématiques. C’est un texte particulièrement intelligent dans son approche des choses, et qui ne tombe jamais dans le manichéisme. Il possède mille nuances de gris. Plus j’y pense et plus je me dis qu’il y a énormément de matière dans ce texte. Après, pour ma part je trouve presque dérisoire de passer tant de talent sur une petite sauterie lovecraftienne. Etait-ce nécessaire ? Peut-être. Pour l’Histoire. Disons que la littérature américaine nettoie ses placards. J’ai l’impression que les auteurs américains font leur mea culpa et s’excusent d’avoir un jour aimé Lovecraft.

        • Je pense que le texte mérite plusieurs lectures, et surtout il en possède plusieurs niveaux. IL y a effectivement des tas de nuances, j’ai fait le choix du contraste, la forme s’y prête il faut dire. Mais je pense que l’auteur a eu l’intelligence de nuancer, justement pour ne pas tomber dans le piège de Lovecraft. Mais il est difficile de tout traiter et de penser à tout. Et forcément, on est influencé durant notre lecture, avant et après d’ailleurs. Sommes-nous là pour dresser un bilan objectif de notre lecture ? Ou bien retranscrire un ressenti subjectif de notre expérience ? La perception de l’art n’est-t-elle pas simplement subjective par essence ?

          Une interview loin d’être inintéressante.

  2. J’adore la façon dont tu fais la comparaison entre les deux. Comme j’ai prévu de lire ces deux textes je reviendrais lire ton avis en détail quand je serais à jour ^^

  3. L’un des seuls textes de la collection qui ne m’inspire pas. J’ai passé mon tour sur ce coup là, en attendant le prochain.

    Sympathique parallèle entre les deux textes qui n’est pas facile à faire je suppose !

  4. Super article, c’est original comme mise en page!
    Je connais Lovecarft que de nom, je ne savais pas que le racisme dans ce livre était si hardcore. C’est une bonne idée qu’un autre auteur ait repris les personnages pour interpréter l’univers différemment.

  5. Je croyais que mon navigateur avait pété la mise en page en arrivant sur le site, puis j’ai lu et j’ai compris 😀

    Je viens de le finir et sans connaitre le texte originel de lovecraft j’ai beaucoup apprécié, bizarrement j’ai même beaucoup plus apprécié la première moitié que la seconde où Malone, lui, manque beaucoup d’humanité et revient à l’archétype du vaisseau pour lecteur sans grande épaisseur… Mais du coup, à la lecture de cette comparaison j’me demande si c’est pas voulu.

    Heureusement que tout se recoupe dans la conclusion du livre.

    • Ahah, ça surprend ! Je suis assez d’accord sur ton analyse de la première moitié et aussi ton idée concernant la seconde pour faire en sorte que ça colle au texte matrice de l’oeuvre. Quoi qu’il en soit, c’est un superbe texte qui peut se lire de bien des manières.

  6. bravo pour cet exercice de double lecture. C’est vraiment super sympa de proposer côte à côte les 2 textes.
    Finalement, Tom Black est nettement plus réussi que Red Hook!

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