L'Homme des Jeux

L’Homme des Jeux – Premier Contact avec la Culture

L’Homme des Jeux est un roman de Iain M Banks paru en 1988 et 1992 pour sa première traduction française. La couverture de cette version est de Manchu. C’est drôle de voir la représentation des jeux à cette époque (désolé pour l’expression qui pique) qui est très géométrique et à base de gros polygones.

L’Homme des Jeux fait partie du Cycle de la Culture, avec un grand C oui, parce que là on parle de la grande culture, celle qui a triomphé jusqu’à devenir une utopie. Bref, il est considéré, par certains, comme le premier tome de ce cycle ambitieux et qui a fait date. Même s’il n’est pas le premier tome paru il est conseillé de commencer par celui-ci, ne me demandait pas trop pourquoi, mais visiblement personne n’est d’accord. Donc, je me suis fié à la personne qui se charge des préfaces des éditions françaises des romans de la Culture, Gérard Klein, ainsi qu’aux conseils prodigués par le site Yozone via cet article, et bien sûr à des avis piochés ici et là, ils se reconnaîtront. Je ne comprends pas trop la polémique qu’il y a autour du sens de lecture du cycle, surtout que visiblement, après avoir commencé le tome 2 — L’Usage des Armes — les volets du cycle semblent suffisamment indépendant pour faire ce que l’on veut. En tout cas, je suis bête et discipliné, je me cantonne à cet ordre de lecture logique et non à l’ordre de parution.

Justement, Iain M Banks, pseudo de Iain Banks, oui quand le Monsieur écrit de la SF il rajoute un M à son nom, qui publie tout d’abord des œuvres de littérature générale, blanche, grand public, appelait-la comme vous le voulez. Écrivain écossais malheureusement décédé en 2013 à l’âge de 59 ans, il laisse derrière lui une importante production littéraire et notamment ce fameux cycle de la Culture. Il a étudié la philosophie, entres autres, et cela se ressent énormément dans la création son univers, mélange de thèses libertaires, d’idéologies occidentales et de de grande mixité culturelle, il confectionne une utopie crédible dans un univers riche et varié, sans oublier la complexité des entités dotées de sentience quelque soit leur forme ou leur origine.

J’avais hâte de commencer ce cycle considéré comme fondateur en SF. J’en ai maintes fois entendu parlé depuis que je m’intéresse réellement à ce genre et les retours sont positifs, du coup il y avait derrière cette lecture une certaine attente que je peux qualifier d’élevée. De plus, ceux qui me lisent savent que je m’amuse par moment à faire le maître de jeu sur Eclipse Phase, jeu de rôle de Hard SF dont le cycle de la Culture est la principale source d’inspiration et comme les idées principales du jeu sont géniales, je me suis dit que l’univers de Iain M Banks devait l’être aussi, nouvelle grosse attente. Du coup, voilà beaucoup de pression et une petite crainte à l’idée d’être déçu.

Heureusement, ce n’est pas le cas, la Culture est géniale, une espèce de fantasme utopique brillant et bourré de bonnes idées. Même si L’Homme des Jeux en tant qu’histoire n’est pas transcendant, la découverte de l’univers suffit presque à lui seul.

 

Faites vos jeux, rien ne va plus.

Gurgeh est un joueur-de-jeux, la douceur de vie de la culture lui permet de s’adonner à ce loisir autant que faire se peut. Il pratique tous les jeux et excelle dans ce domaine, au sein de l’énorme société galactique que représente la Culture il jouit d’une certaine réputation. Il s’adonne aux jeux les plus complexes, des jeux nobles, abstraits, s’apparentant aux échecs. Lorsqu’une amie lui propose de jouer à un genre de FPS quasi réelle, il accepte et joue la partie, mais avec un certain dégoût. Plus le temps passe, plus il trouve la vie au sein de la Culture et ses jeux sans intérêt. Pour redonner un sens à son existence, il s’adresse à Contact — l’organisation spécialisée dans l’évaluation et l’infiltration des civilisations étrangères — par l’intermédiaire d’un ami, un drone du nom de Chamlis. Contact lui propose une mission au sein de l’Empire d’Azad, civilisation dont les fondations reposent sur un jeu très complexe et quasi sacré. Gurgeh refuse dans un premier temps, puis des circonstances exceptionnelles vont faire qu’il ne pourra plus se permettre de refuser.

 

Les habitants de la Culture.

Gurgeh fait partie du pan-humain de la Culture, des êtres de carbone, tous les humanoïdes intégrés. Il est humain, n’a pas changé de sexe au cours de sa vie, pas encore, et n’est pas parent. Car au sein de cette société il est possible de changer de sexe à volonté, d’être tour à tour mère, puis père. L’absence de discriminations sur l’orientation sexuelle conduit à une société apaisée. Pour l’auteur, c’est l’un des points cruciaux qui permet à cette utopie de tenir. Pourquoi pas, l’idée est fort intéressante. A ce sujet le héros passe pour un marginal. Il est blasé malgré le fait qu’il soit au sommet de sa gloire, ce monde trop calme ne semble plus lui convenir. Au départ, on le découvre parmi ses amis, un groupe soudé et aimant, l’occasion de découvrir la faune varié de cette société atypique.
À côté du pan-humain, il y a les drones, des intelligences artificielles simples, prévues à la base pour servir les humanoïdes, ils sont désormais libres et ont les mêmes droits que tous les citoyens. Pourtant, ils ont gardé un trait de caractère qui s’apparente à de la servitude. Ils aiment servir, mais ne servent uniquement les personnes avec lesquelles ils ont des affinités et peuvent partir du jour au lendemain. Ils transmettent leurs émotions par le biais d’auras lumineuses, l’auteur s’en amuse énormément. Les drones que croisent tour à tour Gurgeh sont souvent cordiaux mais peuvent être affublés des mêmes traits de caractère que les humains. Mention spéciale au drone protocolaire-bibliothèque qui va accompagner Gurgeh durant sa mission et qui permet d’ajouter une touche d’humour grâce à cet excellent personnage. Lui aussi dégoûté par l’attitude des habitants d’Azad et encore plus dégoûté de devoir se grimer en simple machine sans conscience. La relation entre ces deux personnages est très réussie.
Il a aussi les VSG – pour Véhicule Systèmes Généraux -, d’immenses nefs autonomes qui transportent des millions d’habitants, portant des noms très référencés, du style RTFM (Mal traduit pour le coup d’ailleurs). Les VSG sont dirigés par des Mentaux qui semblent être très influents au sein de la Culture. Il y a aussi d’autres vaisseaux aux tailles et aux fonctions différentes. Des villes et des stations pensantes.
Une société folle, variée, au-delà de l’imagination, digne des meilleurs space operas et bien plus. Les personnages de la Culture souvent cynique, dû à leur situation, mais hautement attachant et profondément « humain », quelle que soit leur origine.

 

La Culture : libertaire, horizontale, utopique et philosophique.

Oui, ça fait beaucoup et pourtant insuffisant pour résumer la Culture. Pour faire simple, les habitants de la Culture ne craignent pas la maladie, vivent dans les deux cents ans et ils ont accès à tout et peuvent obtenir tout ce qu’ils désirent. Il n’y a aucune convoitise, la notion de propriété s’efface au profit de l’absence de manque de quoi que ce soit. Aucune hiérarchie, aucune loi, la société se régulent elles-mêmes et ses citoyens aussi. La paix est une notion connue de tous, qu’elle soit de l’esprit ou physique. La guerre est un terme tombé en désuétude pour la plupart des gens et comme beaucoup d’autres notions tel que dédommagement, délit, crime. De ce fait, ce confort rend les citoyens de la Culture un tantinet cynique, voire blasée. Car après tout, si on possède tout ? Si l’on peut faire tout ce que l’on souhaite ? À quoi bon ?
Cette utopie civilisationnelle a été rendue possible par la technologie, le progrès comme vecteur du bien-être de tous. À ce stade de l’exploration du cycle, on sait peu de choses sur la construction de cette société, mais on imagine qu’elle a dû passer par des phases difficiles. Et rien que la présence de l’Empire d’Azad et sa barbarie confirme ce point, il sert de miroir, d’alerte pour ne pas oublier que le confort à un coût.
Car oui, les autres civilisations galactiques n’en sont pas au même stade de développement que la Culture, ou n’ont pas choisi le même chemin. L’Empire d’Azad est barbare, cruel et violent, pourtant il offre aussi des aspects qui frisent le raffinement. C’est cette ambivalence qui va faire que Gurgeh va se questionner sur la Culture, jusqu’à douter de son bien-fondé. Autant de questions métaphysiques et existentielles qui sont nombreuses au fil du récit proposé par Iain M Banks.
Au fil du temps, la Culture se dévoile peu à peu et elle n’est pas si parfaite que ça, elle se révèle manipulatrice et verse abondamment dans la subversion, ce qui ne fait qu’accentuer le caractère ambigu de cette société.
Je vous passe les technologies accessibles aux citoyens de la Culture, mais imaginer ce que vous voulez, tout est possible, ou presque.
Ensuite, vous l’aurez compris le jeu tient une grande place dans ce récit, il est érigé en structure sociétale suprême, Gurgeh lui-même n’hésite pas à plusieurs reprises à comparer la vie à un jeu avec des arguments pertinents et percutants. Grand joueur devant l’éternel j’ai apprécié cet aspect du récit, surtout les comparaisons entre la société et le jeu, ayant fait du droit pour un peu les mêmes raisons, ce thème m’a parlé.
Ce premier tome questionne essentiellement sur l’oisiveté que procure le confort, sur ce qui fait le sel de la vie. Mais aussi des atrocités dont les jeunes civilisations comme la nôtre sont capables de commettre. Le lecteur effectue des grands écarts émotionnels entre l’utopie de la Culture et les atrocités de l’Empire d’Azad.

 

Un ton cynique et des questions métaphysiques.

Iain M Banks maîtrise la narration, mais aussi les dialogues qui sonnent très juste et qui sont souvent drôles sans être lourd. L’auteur part facilement dans des digressions sur son univers ou sur des sujets universels qui permettent au lecteur de se questionner sur lui-même ou sur la société dans laquelle il vit. C’est très agréable et très bien mené. Iain M Banks est sans conteste un auteur érudit et ça se ressent à chaque page, sans être prétentieux ni tomber à un seul moment dans l’arrogance.
Malgré cet univers solide et cette plume appréciable, l’Homme des Jeux n’est pas un récit exempt de défauts, l’intrigue met un moment à démarrer, comme si l’auteur avait envie de flâner dans sa Culture. Il s’agit de la première partie du roman qui peut-être résumé à : J’y vais ? J’y vais pas ? J’y vais ? Sans être rédhibitoire ça manque clairement de rythme, d’un autre côté elle permet aussi de découvrir l’univers tranquillement, c’est au moins ça de pris. Ensuite l’intrigue se lance, enfin ! avec au final un récit un tantinet téléphoné et sans grandes surprises. Dès les premiers instants il est facile de se douter de l’issue et des enjeux de la mission. Ce point-là n’en fait pas vraiment un mauvais récit, car il y a de nombreux passages excellents et des dialogues vraiment intéressants, mais tout de même, je m’attendais à mieux.

 

Un récit prévisible dans un cadre hors du commun.

L’Homme des Jeux est une bonne entrée en matière pour le cycle de la Culture. Malgré sa trame cousue de fil blanc et sa première moitié apathique, il permet de découvrir un univers riche et érudit qui séduira les plus exigeants en la matière. La plume, l’humour et le ton de l’auteur sauvent lui aussi la mise. Difficile de ne pas adhérer à ce space opera haut en couleur qui ne cesse de nous questionner sur notre civilisation et son avenir. Car oui, à notre époque, j’ai l’impression que l’utopie de la Culture — cette projection de l’occident — nous file un peu entre doigts, le chaos et la situation actuelle nous éloignent tous les jours un peu plus d’une telle forme de société, ô combien enviable.

La chronique est un peu longue et encore je n’ai fait qu’effleurer les richesses de la Culture, tout comme ce premier roman. Le mieux c’est de lire ce cycle, pour tout amateur ça me semble inévitable.

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D’autres avis : Nébal ; Le chien critique ; Albédo Apophis.

20 réflexions sur “L’Homme des Jeux – Premier Contact avec la Culture

  1. Je pense que tu as bien fait de commencé par celui ci. J’ai préféré pour ma part commencer par Une forme de guerre et je pense qu’il n’est pas forcement le meilleur point d’entrée, du coup j’ai longtemps hésité à lire la suite (que je n’ai finalement jamais lue).
    Je pense que je finirais par lire la suite un jour, en commençant par celui ci xD

  2. En fait il est surtout très déstabilisant.
    Sur le coup je ne me souviens pas des détails de l’histoire mais j’avais noté “Tout ça pour ça” dans mon avis et j’en avais conclu que ce n’était pas un bon point d’entrée dans le Cycle.

  3. Alors :

    – L’homme des jeux est considéré comme la meilleure porte d’entrée dans le cycle justement parce que l’auteur passe beaucoup de temps, dans la première partie, à décrire la vie quotidienne dans la Culture (ce qu’il ne fait pas dans la plupart des autres romans, surtout les plus anciens), parce que Une forme de guerre est justement vu d’un point de vue largement extérieur à la Culture (et que c’est, pour moi, le moins bon des romans du cycle), et parce que L’usage des armes est si exigeant et noir qu’il se place un peu à part des autres livres du cycle (qui font une place de plus en plus importante à l’humour au fur et à mesure qu’on avance).

    – La guerre a, au contraire, une très grosse importance dans le cycle, que ce soit dans Une forme de guerre, L’usage des armes, Le sens du vent ou Excession.

    – Les origines de la Culture ne sont (un peu) explorées que dans l’ultime volet, La sonate hydrogène. Mais avant d’en arriver là, il te reste quelques milliers de pages à lire^^

    – @ Lianne : oui, c’était une des deux pires portes d’entrée. Mais il faut vraiment reprendre le cycle, il y a des merveilles là-dedans (surtout L’usage des armes, Excession, Trames et Les enfers virtuels).

    Sinon, critique très détaillée et solide, excellente analyse, bravo.

    • Merci pour les précisions, effectivement à la lecture de L’Homme des Jeux et de ton commentaire, je comprends mieux ce choix, même sans avoir lu Une Forme de Guerre.

      Pour la guerre je plussoie, lorsque j’évoque le fait que le terme guerre n’est plus utilisé, je parle du citoyen lambda de la Culture et à l’aune de la lecture de ce présent tome. Mais effectivement, dès la lecture de L’Usage des Armes le lecteur prend vite conscience que tout n’est pas si rose.

      Pour la suite des lectures, j’ai les cinq premiers tomes, ça va déjà me prendre un petit moment (sachant que je ne les lis pas coup sur coup). Le dernier tome m’intrigue, du coup je vais devoir tout lire ! 😀

      Et merci pour le retour sur la critique. Content que ça t’ait plu, j’avoue que c’est vaste comme cycle et j’avais peur de m’égarer un peu (et c’est surement le cas, à la marge).

  4. J’avais eu du mal avec Une forme de guerre, abandonné au bout de quelques pages puis recommencé et dévoré !!! J’avais au final adoré et cela m’avait donné envie de continuer le Cycle.

    Donc j’ai lu dans la foulée, L’Homme des Jeux que j’avais trouvé très bien aussi mais beaucoup plus classique sur la forme et beaucoup moins enthousiasmant sur le fond.

    Et je me suis arrêté là… (pour le moment !)

    • Je suis curieux de lire Une Forme de Guerre, je me dis qu’il ne peut pas être plus bizarre que L’Usage des Armes !
      Eheh c’est dommage d’avoir lâché, puis j’imagine qu’il n’est pas nécessaire de tout lire. Un jour peut-être !

  5. Ça a l’air très bien! Je commencerai par celui-ci aussi alors.
    Enfin, j’aime bien les sagas, mais là je vois qu’il existe 10 tomes…c’est vraiment beaucoup, j’ai un petit rythme de lecture :p

  6. J’avais lu il y a peut-être quatre ans le Sens du vent, qui fait partie des romans du cycle de la culture. Cela m’avait bien plu, et m’avait donné envie de lire d’autres tomes, ce que je n’ai jamais fait. Ton article me démontre bien qu’il ne faudra pas que j’oublie d’y retourner ! De là à lire tout le cycle, je ne pense pas ^^, mais au moins quelques autres tomes, et pourquoi pas celui-ci.

  7. Même ressenti que toi. On sent le truc d’envergure mais l’intrigue est poussive. En fermant le livre, j’avais encore plein d’interrogations : je m’attendais à une description assez forte de cette culture libertaire mais ce n’est pas le cas. Etant le seul volume que j’ai lu, je pensais trouver les developpements dans les autres tomes, Apophis dans son commentaire vient de balancer mes espérances au loin.

    Hors sujet : depuis quelques semaines, il y a toujours in long délai d’attente avant d’acceder a tes pages, au moins une dizaine de secondes. Je suis chez orange en adsl et free en mobile. Je sais que la guadeloupe n’est pas tres proche, mais je doute que tu ai pris ton site dans tes valises…

    • En fait, les informations sur la Culture sont distillées au fur et à mesure, avec le second tome j’en apprends un peu plus sur la politique extérieure de cette société et quelques détails sur la vie au sein des vaisseaux. Mais effectivement, il faut explorer un peu tout le cycle pour avoir une vue d’ensemble a priori et encore tout n’est pas traité visiblement.

      Hors sujet : merci de l’info, que ce soit en France ou ici j’ai une mauvaise connexion donc je ne me rends pas forcément compte des performances. J’ai bidouillé quelques trucs et c’est un peu mieux visiblement. Mais de l’ordre de 10% de performance en plus selon le test Google. Le reste, je ne sais pas trop, je suis vraiment débutant et je ne vois pas trop quoi faire. Visiblement il y a trop de scripts JAVA et CSS, et la mise en cache n’est pas top.

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