Couverture luna tome 2

Luna, Lune du loup — Les larmes de Séléné

Luna, lune du loup est un roman de Ian McDonald, il s’agit du second tome de la série intitulée Nouvelle lune publiée chez la maison d’édition DENOEL dans leur collection Lunes d’encre et qui paraîtra le 15 février (ça fait beaucoup de lunes). La traduction est de Gilles Goullet (beau boulot) et la magnifique couverture, qui représente un train aux proportions titanesques, est de Manchu (beau boulot aussi).

J’ai eu à plusieurs reprises l’occasion de vous parler de l’auteur, notamment lors de ma chronique du premier tome. Première lecture qui m’a donné envie d’explorer sa bibliographie. Avec le recul, je peux affirmer qu’il fait partie des écrivains que j’admire le plus. Tant pour son style, que pour ses idées et ses histoires. Je suis friand de sa volonté de toujours décrire des anticipations solides et crédibles, de son sens du détail et de sa passion pour les sociétés humaines.

Le premier volet a reçu un accueil enthousiaste, notamment de ma part, j’attendais de pied ferme la suite tant ce livre m’avait conquis. Pour Luna, l’on parle souvent de Games of Throne de l’espace, avec ce tome, cette parenté parenté prend tout son sens. Mon attente fut récompensée, bien plus qu’espéré, même si.

 

Une intrigue machiavelique.

Difficile de parler d’un second tome, surtout de son récit, sans spoiler le premier. Mais comme à l’accoutumée Ian McDonald propose et étoffe une histoire à multiples niveaux, mais contrairement à certaines de ses œuvres, ici le rythme est assez soutenu. Il y a énormément d’actions, de rebondissements et de surprises. L’échiquier des Dragons, ces immenses entreprises familiales qui tiennent la Lune, se remet en place suite à l’événement sans précédent qui a clôturé le tome 1. Il s’en suit des alliances, des traîtrises, de terribles batailles avec des moments très très angoissants.  Les forces politiques terrestres et leurs intérêts vont s’inviter à la fête, ce qui offre une perspective supplémentaire à cet univers déjà bien riche et foisonnant de factions.

 

Les cinq dragons se déchaînent.

Pour les Corta, Asomah, Mackenzie, Sun et Vorontsov, les temps sont troubles. Certains des personnages vont devoir prendre leur responsabilité, je pense, à Lucashino Corta jeune homme obsédé par le sexe et la pâtisserie et qui a l’impression de vivre dans une telenovela. Il est né avec une cuillère d’argent dans la bouche, mais le contexte va le contraindre à assumer ces responsabilités. Les Vorontsov plus orbitaux que rampants vont devoir prendre position, du moins réagir, jusqu’à présent leur rôle se limitait à une simple évocation. Ce tome 2 leur fait la part belle, et permet de découvrir une corporation familiale qui n’est ni tout à fait sur la Lune, ni tout à fait sur Terre, mais bien présente entre les deux. Le sous-titre n’est pas innocent, avec Wagner le loup des Corta, travailleur de surface, très ancré avec sa meute, c’est un personnage singulier et mystérieux. Je ne suis pas certain qu’il s’agisse du protagoniste le mieux réussi ni de l’idée la plus percutante. Cette idée de groupe humain avec un fonctionnement social très animal se révèle tellement abstraite et lointaine que j’ai du mal à la conceptualiser, mais ce n’est pas inintéressant non plus, disons que cela reste original.

De plus cet épisode, c’est l’occasion d’injecter une bonne dose de nouveaux personnages, dans ce Dramatis Personae déjà bien fourni. Mais heureusement le premier tome dégrossit le tout, l’intégration se fait en douceur et la plupart ont été mentionnés avant, même de loin.

 

Sur la Lune, personne ne vous entendra crier.

Dans ce tome les catastrophes s’enchaînent, les actes violents se succèdent. Ian McDonald s’amuse avec cet environnement connu de tous et qui pourtant nous est totalement étranger. Il le fait avec brio, il y a des scènes de haute volée. Des armes d’un autre âge (dans tous les sens du terme), robotique poussée, IA de prédiction. Mais il ne se limite pas à de l’action qui se déroule dans le singulier biotope de la lune, il s’attarde aussi sur son domaine de prédilection, la sociologie (au sens large du terme). L’intrusion de la Terre dans le jeu va amener les habitants de la Lune à s’interroger sur leur système anarcho-capitaliste, qui pourtant les imprègne depuis trois générations. Cette dualité sociétale, politique et culturelle va être un des pans forts de ce tome. Entre-deux plongés dans des catastrophes lunaires l’auteur prend le temps de questionner notre système à travers le prisme d’un mode de société plus que libertaire, prôné par certains. C’est fin et n’alourdit pas le texte avec des considérations externes, c’est parfaitement intégré. Il parcourt aussi de nouveaux décors, pour le plus grand plaisir du lecteur, l’immense creuset, train titanesque des Mackenzie (en couverture), la ville de Twé des Asomah, métropole bordélique où les influences culturelles sont tellement nombreuses qu’il est presque impossible de lui coller une étiquette, mais c’est grouillant de vie, vert et foisonnant malgré la structure exiguë : « Twé est une cacophonie, un arc-en-ciel, un festin ». Les vaisseaux des Voronstov avec des moments en orbite savoureux, à grand renfort de références musicales (et les références ne s’arrêtent pas ici, en passant il rend hommage à quelques-uns de ses pairs). Mais aussi la Terre, car une partie de l’intrigue s’y déroule offrant l’occasion d’un aperçu de la planète bleu en 2105.

 

Un style jazzy.

Tout comme ces passages en orbite précités durant lesquels l’auteur s’attarde sur les mouvements musicaux qui font l’humanité et plus particulièrement le jazz modal, la saudade et la bossa. Sa langue pour ce tome est erratique, il se donne à un style tantôt sec, tantôt nerveux et par moment verbeux, tel un morceau de jazz qui vous explose à la figure avec sa ribambelle d’instruments, sa nervosité et son rythme parfois saccadé. Il a aussi un sens de la formule percutant, sans tomber dans la lourdeur, il offre des moments d’admiration devant des phrases souvent simple, mais d’une limpidité qui impose le respect. Alors je ne sais pas si c’est moi, mais j’ai vraiment eu le sentiment que l’auteur s’est surpassé à l’écriture de ce tome, en termes de style j’entends. La narration, elle, s’étale sur une longue période et les titres des chapitres font référence aux signes astrologiques en cours. Par moment, il m’est arrivé d’être perdu, il est vraiment indispensable d’être attentif à auxdits titres pour bien se positionner sur l’échelle temporelle. Un défaut ? Qu’à moitié, c’est peut-être le prix à payer pour avoir un récit riche et complexe.

 

Vivement la conclusion.

Ian McDonald ne se contente pas de nous offrir une science-fiction visionnaire et crédible, mais l’agrémente de tout ce qui constitue l’humanité à travers la vie, le sexe, la musique, les tendances. Les tomes transitoires, comme celui-ci, sont toujours risqués en termes d’intérêt, du fait de leur position, mais heureusement ce dernier est accompagné d’un rythme soutenu. J’aurais eu le temps, je l’aurais lu d’une traite (bon deux jours, en fait), tant les révélations sont nombreuses et qu’il est difficile de décrocher du livre. Ce n’est pas seulement un récit efficace, c’est aussi une histoire bourrée de bonnes idées, à chaque page. Mais qui sait aussi par moment ne pas se prendre au sérieux histoire de désamorcer, un peu, une situation plus qu’explosive. Il va être difficile d’attendre la suite, même si la fin de ce tome n’est pas aussi percutante que le premier, mais qu’est-ce qui compte au final ? C’est bien le voyage et non la destination, et ce que l’on peut affirmer, c’est que Ian McDonald s’y connaît en voyage.

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D’autres avis : Gromovar ; Apophis ; Blog-o-Livre

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J’ai reçu ce livre dans le cadre d’un service presse, merci aux éditions DENOEL pour leur confiance.

 

23 réflexions sur “Luna, Lune du loup — Les larmes de Séléné

  1. Je n’ai pas lu ta chronique, juste sa conclusion et en diagonal mais bon comme j’étais déjà partant avant…
    Je reviendrai une fois que j’aurais terminé ma lecture

  2. Malgré ton avis enthousiaste, la pointe anarchique, le gros bémol se trouve pour ma part dans le style de Ian McDonald : intrigue tortueuse, narration éclatée, personnages à foison. On aime ou pas.
    Et j’en ai ras la casquette de cette mode des trilogies en SF.

    • C’est vrai, moi j’adore.
      Pour la trilogie on en discutait sur FB avec Antoine C. De Haenne, visiblement à la base il devait sortir en deux volets. Le troisième volet a surgit après le rachat des droits par la CBS. Mais effectivement, 60€ la saga, ça fait une sacré douille.

  3. Quel enthousiasme! J’ai aussi adoré le premier tome, je suis sûr que je vais en prendre plein la gueule avec celui là!
    Très belle critique, très élogieuse, c’est probablement mérité 🙂

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