L'usage des armes

L’Usage des armes – Rayonnement culturel

L’Usage des armes est le second volet du cycle de la culture de Iain M Banks, selon le sens de lecture le plus communément admis. Le roman est paru en 1990, avec une traduction de l’anglais par Hélène Collon en 1996. Préfacé par Gérard Klein, ce dernier conseille d’emblée de lire le livre deux fois. Une première fois dans l’ordre des pages, la seconde dans l’ordre des chapitres, c’est très certainement un bon conseil, mais je ne suis pas sûr que ce soit réellement nécessaire ni qu’il s’agisse d’une réelle volonté de l’auteur. Mais il est clair que cette lecture doit donner une autre dimension à ce roman complexe.

L’ouvrage chez Le Livre de Poche est accompagné d’une couverture de Manchu. D’ailleurs, c’est drôle de se pencher sur cette couverture. Lorsque l’on voit le travail actuel de l’illustrateur, on s’aperçoit très vite qu’il a pris de la bouteille et que son style à fortement évolué.

Je ne vais pas à nouveau rentrer dans les détails de l’univers de la Culture ni dans la présentation de l’auteur, je vous renvoie à la chronique sur le premier volet : L’Homme des Jeux.

En surfant un peu sur le net, en recherchant quelques informations sur ce volet sans trop pousser le vice, on se rend vite compte qu’il est considéré comme le plus atypique et le plus sombre du cycle. Atypique il est, avec sa narration totalement déstructurée qui a du perdre plus d’un lecteur. Sombre, il l’est aussi.

 

Deux arcs pour le prix d’un.

L’Usage des armes c’est avant tout l’histoire de Cheradenine Zakalwe, membre des forces de Circonstances Spéciales (CS), c’est un peu la branche armée de la Culture (mais j’y reviendrai). Son récit est totalement éclaté et forme un puzzle qui va s’assembler tout au long de ce tome. Il court vers son passé et peu à peu le lecteur comprend énormément de choses sur ce personnage singulier, né en dehors de la Culture. En opposition, il y a Diziet Sma, la Présidente, figure éminente de la Culture, elle va être contrainte de laisser un double d’elle-même gérer ses affaires afin de courir après Cheradenine Zakalwe, elle doit le retrouver coûte que coûte, il en va de la stabilité de toute une région galactique.
Les deux arcs narratifs vont se télescoper sans cesse, l’un éclairant l’autre, tour à tour.

 

L’arme n’est pas celle que l’on croit.

Avant de lire ce roman, je ne m’étais pas renseigné dessus (ou très peu), du moins pas sur l’intrigue en elle-même. En lisant le titre, je me suis imaginé un volet plus militaire, avec des combats spatiaux, des engagements de flottes aux vaisseaux innombrables. Il n’en est rien. C’est un roman à l’échelle humaine, puisque l’arme n’est autre que Cheradenine Zakalwe. Né en dehors de la Culture, engagé par CS – la branche d’intervention secrète de Contact – il a été recruté pour ses compétences martiales et ses connaissances des théâtres de guerre. En début de roman on y trouve un Zakalwe totalement ravagé psychologiquement, utilisé et usé jusqu’au bout par son employeur.
Diziet Sma va s’évertuer à lui courir après, non pas pour le remettre dans le droit chemin, mais parce qu’elle semble avoir besoin de lui, seul Zakalwe peut désamorcer une situation critique. Une femme pleine de bagou, séductrice et manipulatrice, qui semble prendre du plaisir à ses hautes fonctions au sein de la Culture. Elle apprécie Cheradenine Zakalwe, a contrario de son drone Skaffen-Amtiskaw au ton acerbe et à l’humour tout aussi décapant que son attitude. Décidément, Iain M. Banks les aime bien ses drones, ils ont toujours les meilleures répliques.
C’est un livre assez sombre, mais il y a heureusement quelques moments d’humour et de détente qui permettent de faire baisser la pression. Notamment le moment ou Diziet Sma arrive à bord du vaisseau qui s’est lui-même nommé Xénophobe, quel humour, il va draguer ouvertement la Présidente Sma. C’est aussi ça la Culture, des vaisseaux dragueurs et des drones violents.

 

La fin de l’utopie.

CS exporte la Culture à grands coups dans les portillons planétaires, ça vous rappelle quelque chose ? C’est normal. Branche armée de Contact, qui est censé approcher les cultures « inférieures », CS prend les choses en main lorsque le Soft Power a échoué. Où lorsque la situation fait courir un péril grave à une partie de la galaxie ou à d’autres civilisations. CS use des traits les plus subtils et les plus vicieux de la guerre. Opérations sous faux pavillon, usage de faux-nez, techniques de subversion diverses et variées. Iain M. Banks s’amuse de notre Histoire. CS est le pendant de nos gouvernements occidentaux paternalistes qui veulent répandre la démocratie à tout va, quitte à user de la manière forte. L’idée est là, même si c’est très schématisé et que c’est beaucoup plus subtil dans le livre. D’ailleurs, un certain passage m’a marqué. Sur une quelconque planète Zakalwe assiste à un génocide massif, à grand renfort de déportation via des trains, la Culture sait et ne bouge pas, aucun intérêt à le faire. Parce que parfois l’immobilisme opportuniste peut conduire au pire moment de l’histoire ?
L’Usage des Armes c’est aussi un pamphlet contre la guerre, pas un pamphlet pacifiste naïf, non. L’auteur démontre subtilement que les manœuvres pragmatiques de la Culture, qui de l’extérieur semble parfaite et inattaquable, ont un pendant sombre. En coulisse sont menées des opérations conduisant à des catastrophes pour les belligérants, les populations civiles, et ce à l’échelle planétaire. Il ne cherche pas à jeter la pierre à sa Culture, mais je pense qu’il a voulu seulement démontrer que tout n’est pas si simple et c’est réalisé avec brio.

 

Entrelacement narratif.

L’autre point marquant de ce volet est sa narration. J’en ai déjà touché deux mots, il y a deux arcs narratifs dont les chapitres s’alternent tour à tour. Dans le premier, l’on suit Zakalwe, ce dernier court après son passé, établi une rétrospective sur sa vie et se demande ce qu’il a bien le conduire à sa situation actuelle. À côté de ça, Diziet Sma, dans l’instant présent part à la recherche de son mercenaire et entame en quelque sorte une course contre la montre. Ces deux histoires au rythme totalement différent parviennent à se télescoper par moment, afin de rappeler au lecteur à quel moment de l’histoire il se trouve. L’exercice n’a pas dû être facile et je me demande d’ailleurs le procédé utilisé par l’auteur ? A-t-il écrit le récit d’abord dans l’ordre chronologique, pour ensuite mixer et mélanger le tout, ou bien l’a-t-il écrit dans le sens de la lecture ? S’il a opté pour le premier procédé, ça ne se ressent pas du tout. La lecture est fluide, il n’y a pas de fausse note, ce qui pour un tel procédé est à souligner. Déroutant au départ, on trouve vite ses marques afin d’apprécier pleinement l’histoire.
Concernant le style, rien à redire, Iain M. Banks est un fabuleux conteur, son ton plein d’humour et d’ironie renforce la crédibilité de sa Culture et offre des lignes de dialogues savoureuses et des moments de réflexion intenses, malgré le sujet sensible, l’auteur parvient à dégager certaines idées sans pour autant tomber dans la veine moralisatrice.

 

Un récit complexe et une ambiance mortifère.

Iain M. Banks avec L’Usage des Armes nous rappelle qu’on n’a rien sans rien. Que même la plus belle des utopies, la plus magnifique des sociétés a forcément un aspect peu ragoûtant ! La Culture s’évertue à s’exporter, elle s’emploie à diffuser la paix aux quartes coins de la galaxie, mais à quel prix ?
L’Usage des Armes est une réussite narrative, un excellent roman mené d’une main de maître, mais c’est aussi une bombe intellectuelle, sous ses aspects guerriers il regorge d’idées et de réflexions. Il met un coup certain à son lecteur, il brise un peu ses espérances, même la Culture de Iain M. Banks a des travers, si le lecteur l’avait touché du doigt avec l’Homme des Jeux, ici plus de doute. La Culture fait la guerre, même au-delà, et elle maîtrise son art. Alors oui, il y a certainement plus noir, plus sombre, mais à côté de la flamboyance civilisationnelle que représente la Culture, la lecture de l’Usage des Armes est d’un contraste saisissant, comme si le fait d’accoucher d’une telle utopie impliquait un contrepoids morbide.

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D’autres avis : Apophis, Nébal (Les deux en versions courtes, mouahahah)

 

15 réflexions sur “L’Usage des armes – Rayonnement culturel

  1. Critique géniale qui me donne envie de foncer à la librairie… dommage nous sommes samedi soir!!!
    J’adore le fait qu’il y ait deux arc, et l’ambiance que tu décris…. Ah! je ne l’ai pas!!!

  2. Eh oui, critique courte, pré-blog, et même pré-pré-blog, vu que dans les pré-blog proprement dites, il y en a quelques-unes qui font presque la longueur de celles que j’écris maintenant 😀 (mais bon, si même Nébal fait aussi court que moi, j’ai une excuse).

    Très belle analyse, comme toujours. Tu verras que dans le genre “même la Culture a des travers”, Excession et Le sens du vent sont pas mal non plus.

    • Merci ! Oui, du coup j’ai cherché des avis dans le cercle des blogs que je consulte et je n’ai trouvé que les vôtres. La taille m’a fait marrer, étant donné la production actuelle.

      Dans ma liseuse il me reste Une forme de guerre, Excession, Inversions et Le sens du vent ! J’ai de quoi voir venir de ce côté là 😉

  3. Je n’envisageai pas de me replonger dans ce cycle de la Culture, mais ton avis fait vaciller mes certitudes.
    Ce ne sera pas pour de suite je pense, mais je garde le livre dans un coin de ma tête.
    Concernant Gérard Klein, il n’a peut être que ça à faire de lire le même livre en suivant un ordre de lecture différent, mais moi j’ai une vie, je vais donc me passer de son conseil.

    • Je pense que tu peux y trouver ton compte dans ce tome. Concernant Gérard Klein, je ne le connais pas plus que ça, mais dernièrement j’ai appris qu’il est le papa du PEL. Aucun rapport, mais je me demande comment il faut pour relire plusieurs fois le même livre ! Enfin, il y a des gens qui ont des capacités de lecture surnaturelle (ou des experts de la lecture transversale, diagonale, tout ce que l’on veut).

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