La maison des derviches couverture

La maison des derviches, où quand Istanbul donne le tournis.

« La maison des derviches » est un roman de Ian McDonald paru en 2012 dans la collection Lunes d’encre des éditions DENOEL. Il a été réédité au format poche en 2015 chez Folio SF. Le livre a été salué par plusieurs prix : Prix du meilleur roman British Science Fiction 2010, Prix John W. Campbell 2011 et prix Planète-SF des blogueurs 2013.

Concernant l’auteur, je l’ai brièvement présenté lors de ma chronique sur Luna. C’est un auteur britannique, installé à Belfast, mais avant tout un grand voyageur, comme le confirme le présent roman.

 

Istanbul, 2027.

La ville plusieurs fois millénaire, par trois fois baptisée, fête l’anniversaire de son entrée dans l’Union européenne. La mégalopole est en effervescence, un attentant est commis dans un tramway, l’attaque n’est pas revendiquée, mais va impacter directement la vie d’un quartier, plus précisément les habitants d’une maison, un vieux Tekke (un ancien couvent), la maison des derviches sur la place Adem Dede. Necdet était aux premières loges dans le tramway, suite à cette attaque il a des hallucinations, il voit des djinns, est-ce dû au traumatisme ? Can un jeune garçon va se servir de son robot pour mener l’enquête, aidée d’un vieil économiste grec.

 

L’auberge Stambouliote.

La maison des derviches c’est une pléthore de personnages. Un roman choral ,dans lequel tous les personnages ont leur rôle à jouer et apportent une touche supplémentaire dans le tableau d’Istanbul proposé par l’auteur.

Necdet avec ses hallucinations suite à l’attentat, un paumé, autour duquel gravite son frère Ismet un cheik en devenir. Can, un gamin atteint d’un trouble qui l’empêche de vivre pleinement son enfance, mais qui vie par substitution à travers les yeux et les actions de son bitbots (Un robot composé d’une nuée de nanorobots). Georgios Ferentinou un vieil économiste grec qui squatte la place Adem Dede avec ses amis de la diaspora grecque. Ayse, l’antiquaire spécialisée dans le marché des reliques religieuses. Leyla une jeune femme de la campagne qui veut à tout prix trouver du travail à Istanbul, suite à ses études en marketing et enfin, Adnan un trader gavé de nanodrogue qui spécule sur le gaz.

Je dresse un portrait rapide, mais l’ensemble des personnages est bien travaillé et la longueur du récit permet vraiment de s’y attacher, ils sont accompagnés par un paquet de personnages satellites qui renforce l’authenticité et l’aspect vivant de ce livre. Difficile d’en choisir un ou deux qui sortent du lot, mais j’ai quand même eu une préférence pour le vieux Georgios et Ayse au tempérament bien senti et il ne faut pas oublier Istanbul qui est quand même le personnage principal !

 

Un pont entre l’Europe et l’Asie.

L’ambiance proposée par IanMcDonald est maîtrisée. L’auteur a fait plusieurs longs séjours à Istanbul et ça se ressent, ça transpire à travers les pages. Pour moi, ce point a vraiment été un des éléments forts du livre. Un récit très documenté, sans être lourd. Le tout donne une immersion vraiment réussie. Son Istanbul de 2027, pas si éloignée que ça au final (enfin un peu plus désormais au regard des derniers éventements politiques), où se mêle progressisme technologique et conservatisme religieux est une ville cosmopolite, son Histoire et les gens qui la peuplent en font une cité complexe dans laquelle les strates d’histoires et de communautés se chevauchent, s’entremêlent.

 

Nanotechnologie et spiritualisme.

Ce sont les deux thèmes principaux portés par le livre. La technologie y est omniprésente, robots, drones. Le ceptep un super smartphone qui se greffe au visage, devant l’œil, un peu comme un verre, un monocle connecté (comme le scouter de DBZ, pour ceux qui ont la référence). L’essor des nanotechnologies pose problème, elle permet des choses fantastiques, mais des dérives qui glacent le sang. Le lien avec le religieux est bien trouvé, l’homme joue avec l’infiniment petit en opposition avec Dieu qui est à la fois l’infiniment grand et l’infiniment petit.

J’ai trouvé aussi que le livre se pose en hommage à l’Âge d’or islamique et c’est plutôt bien, parce que l’Islam ne se limite pas à des barbares qui veulent voir le monde brûler.

Il y a pas mal de références à l’Histoire, l’art et la science orientale, notamment la belle légende de l’homme mellifié, après lequel court l’un des personnages.

Les questionnements sont nombreux, notamment la place de Dieu et de la religion dans un environnement hyper technologique.

 

Une intrigue tentaculaire.

À l’image de la ville. L’intrigue se déroule sur presque 700 pages pour atteindre un dénouement parfaitement mené. Ian McDonald prend son temps, ses personnages évoluent dans des enjeux qui les dépassent souvent et dont ils n’ont pas forcément conscience, submergés par la cité et ses habitants. Les descriptions sont nombreuses et la psychologie des protagonistes prend de la place. Pour ma part, je n’ai pas ressenti de longueur, j’ai fini le livre en à peine quatre jours, une fois commencé, difficile de s’en défaire. Il n’y que l’épilogue que j’ai trouvé un peu longuet, mais parce que je n’aime pas trop les épilogues qui s’attardent.

Mais l’autre tour de force de l’auteur se trouve ici, avec tous les éléments de l’intrigue qui s’imbriquent parfaitement dans un laps de temps assez court au final.

Côté style, il propose une plume riche, très documentée comme souligné plus haut, le moindre mot est pesé, réfléchi, il ne se contente pas de balancer des termes arabisants pour le plaisir et l’ambiance, non, tout est pensé et s’intègre parfaitement, ce qui rend la lecture fluide. Il y énormément de scènes descriptives qui invitent au voyage et donne envie de se rendre dans cette ville. Mais aussi de l’action, avec notamment une course poursuite entre deux robots à travers les rues d’Istanbul qui est vraiment bien réussie.

A noté, quand même, qu’il n’y a pas de Dramatis personae ni de lexique, ce qui peut poser problème à certains lecteurs.

 

Encore !

Voilà ce que je me suis dit lorsque j’ai fermé le livre. Encore. Je pourrais continuer longtemps à parler de ce livre, mais je ne veux pas aller trop loin dans l’intrigue pour ne pas gâcher le plaisir et aussi éviter de rédiger une chronique trop longue.

Pour avoir lu Luna avant, il y a pas mal de similitudes avec la maison des derviches, on sent que Ian McDonald a récupéré pas mal d’éléments pour en faire un condensé dans Luna qui est très rythmé, violent et concis. Dans la maison des derviches, il prend son temps et ce n’est pas plus mal. Je l’ai trouvé plus profond dans sa réflexion et ses thèmes, là où Luna se pose en objet littéraire ultra efficace.

Vous l’aurez compris, j’ai adoré ce livre, j’ai aimé le travail de l’auteur, son engagement et sa documentation. Mais aussi les thèmes profondément humains et actuels qu’il porte. Un pied de nez à l’obscurantisme, pour plus de progrès et d’ouverture.

 

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D’autres avis :  Lutin; Blog-O-Livre; Tigger Lilly; Chien critique; Vert; Lhisbei;  Gromovar; Apophis

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Une interview de l’auteur sur Actu SF pour la sortie du livre.

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Chronique rédigée dans le cadre du Challenge Lunes d’encre :

 

17 réflexions sur “La maison des derviches, où quand Istanbul donne le tournis.

  1. Magnifique critique du livre.
    J’avais adoré – davantage que Luna. Istanbul est une cité merveilleuse et complexe dans ce roman, c’est tel quel que j’aimerai la visiter. Hélas, je crains fort que les années passant en 2027, nous en soyons très éloignés. Elle est décrite avec tant de palpitations que je la sentais presque vivante. Pas toi ?
    Un très beau personnage prinicpal. Ce sont 2 même perso qui m’ont tapé dans l’oeil.

    • Merci !

      Si clairement Istanbul prend vie à travers les pages, c’est assez fou et très bien mené. Tellement, que j’ai envie de partir demain, prendre un billet et traverser le pont de Galata !

  2. (merci pour le lien)

    Je pense qu’encore une fois, tu as parfaitement su décrire ce qui fait l’intérêt de ce roman : bravo pour cette excellente critique !

    Je suis aussi heureux de voir que je ne suis pas le seul à avoir pensé au monocle de DBZ 😀

    • Satisfait que ma critique fasse ressurgir de bons souvenirs ! Dommage que tu sois passé à côté ou que ça ne te convienne pas. Mais bon, il y a tellement d’autres lectures de qualité, que ce n’est pas très grave 🙂

  3. Ton avis me fait saliver encore plus : le bouquin attend sur mes étagères depuis un mois, bloqué à cause de désagréables révisions de concours. Mais je compte bien le lire en mai ou juin, et espère ressentir les mêmes impressions que toi. Mais j’ai globalement l’impression que ce bouquin fait l’unanimité, donc je me sens plutôt serein ^^.
    J’en profite pour m’excuser : j’étais un peu aux abonnés absents ces dernières semaines, justement à cause de ce concours. Mais c’est terminé, et je compte bien reprendre le rythme de lecture des bouquins et des blogs !
    A+

    • Eheh pas de soucis, bon courage pour ton concours ! 😉

      Il fait quasiment l’unanimité, mais certains l’ont trouvé trop long, trop alambiqué même. C’est un pavé de 700 pages. Mais justement, c’est ce qui fait son charme, prendre son temps.

      Hâte d’avoir ton avis sur ce livre, ou Latium 😉

  4. J’avais commencé et abandonné ce livre il y a quelques temps, trop compliqué, trop lent pour moi… Mais après avoir lu Luna et être dans le Fleuve des Dieux (autre roman tentaculaire de l’auteur !), je pense que je finirais par y retourner….

    En tout cas tu le vends bien 😉

  5. C’est un très chouette livre, pas facile à lire mais qui mérite qu’on fasse quelques efforts ! De manière générale j’ai aimé tous les Ian McDonald que j’ai lu jusqu’à maintenant (sauf Brazyl qui était vraiment trop bizarre).

    • Eheh, moi je commence à peine à explorer son univers, je le trouve génial ! Prochaine étape Le fleuve des dieux. C’est exigeant mais riche ! Effectivement les efforts sont récompensés 🙂

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