Couverture Les Nefs de Pangée

Les Nefs de Pangée – Destruction systémique

Les Nefs de Pangée est un roman de Christian Chavassieux paru aux éditions Mnémos en août 2015, et publié depuis en format poche chez Helios en mars 2017.  C’est un beau bébé de 600 pages pour la version poche, accompagné d’une belle couverture façon peinture marine déchaînée, un encart tiré d’une œuvre plus grande, un tableau de John Martin de 1840 intitulé : La destruction de Tyr.

Christian Chavassieux est un auteur français, avec deux romans de l’imaginaire à son compteur, l’autre étant Mausolées parut en octobre 2013. À côté de cela, il griffonne et noircit du papier sur commande (mais pas que), presse, théâtre et j’en passe. Les Nefs de Pangée connurent un certain succès, en particulier dans la blogosphère puisque le roman à reçu le prix Planète SF 2016.

Alors, c’est quoi ce gros pavé plébiscité par à peu près tous les francophones qui causent de livres sur internet ? C’est avant tout un roman ambitieux, très dense qui a failli me perdre lors du premier tiers, de mon fait pour l’essentiel, mais qui vous retourne dans la lecture du second tiers, pour ensuite vous satelliser avec sa dernière partie. Pour accompagner le lecteur il y a une carte, un énorme glossaire comprenant les lieux, les vocabulaires et concepts, ainsi qu’un dramatis personae. Par contre, une chose que j’ai trouvé très maladroite, c’est qu’à peine ouvert, certains descriptifs des personnages te dévoilent des pans de l’intrigue, ébréchant ainsi l’effet de surprise. Pourquoi tant de haine ? Je fais partie de ces lecteurs dont la crédulité frise la naïveté, j’aime me laisser porter lorsque j’ouvre un livre. Ici en parcourant le glossaire les yeux peuvent porter sur des révélations qui gâchent la fête, c’est bien dommage (à ce sujet l’auteur précise que l’éditrice a mis un avertissement concernant les révélations des annexes, visiblement j’ai dû y passer à côté en lisant la version poche).

 

L’Unique.

C’est le nom de l’océan au milieu duquel se perd une immense plaque continentale semblable à notre Pangée originelle et où vit le peuple de Ghiom. Les Nefs viennent de rentrer, la neuvième chasse à l’Odalim fut un cuisant échec. La conteuse chargée de relater les faits va devoir s’expliquer concernant cette débacle, mais aussi sur sa survie. Pourquoi n’a-t-elle pas péri avec l’amiral de la flotte ? Les habitants de Pangée sont pétris de traditions. Il sont conservateurs et guerriers. Après cette défaite se profile la dixième chasse qui se déroulera vingt-cinq ans plus tard, plus ambitieuse que les précédentes, certains évoquent l’idée de réunir les différents clans et de constituer la plus grande armada de Nefs jamais observée sur l’Unique. Mais cette union va-t-elle durer, surtout que d’autres changements d’ampleurs se profilent à l’horizon.

 

Triangulaire destructrice.

Le roman repose sur trois espèces majeures qui vivent sur cette planète. Le peuple de Ghiom, déjà cité, tient le devant de la scène, c’est une société très hiérarchisée, les castes les plus puissantes tiennent le pouvoir et les femelles y ont une place prépondérante. Le lecteur va notamment suivre la trajectoire de deux frères que tout oppose, le premier, Plairil, va s’ériger en prophète du changement, il va tout mettre en œuvre pour opérer une table rase de l’ancien système, jusqu’à commettre l’irréparable. Il fait office de gros méchant, bien méchant, il frise la stupidité, peut-être est-ce dû à sa conception ? Il est censé être parfait, un eugénisme naturel propre à son espèce. Le second, Logal dit « le bâclé », imparfait, presque rejeté il va arpenter le continent et jouer les émissaires d’un projet ambitieux, pendant lumineux de son frère fou à lier. Il y a aussi Hammassi conteuse de la dixième chasse et Bhaca pinacle de vertus et amiral de la dixième. Le peuple de Ghiom est le plus travaillé, il offre une palette de personnages riches.
Ils malmènent les deux autres espèces de cette planète atypique. Les chasses consistent à traquer les Odalims, d’immenses serpents de mer cousins de Jörmungand et du Léviathan, qui arpentent l’unique. les Ghiom n’y comprennent pas grand-chose à ces êtres, la seule chose qui les intéresse c’est de débarrasser l’Unique de ces habitants quelque peu envahissants. Les Odalims s’avèrent être des adversaires tenaces capables de détruire une multitude de Nefs avant de montrer un signe de faiblesse, en tout cas des ennemis bien plus dangereux que les flottants. Ces derniers sont des humanoïdes vivants sur l’unique à bord de cités flottantes tressées dans des algues, les Ghiom dans leur soif de conquête de l’Unique, et pour perpétuer la tradition, se contentent de les massacrer, perpétrant ainsi un véritable génocide. Pour eux, ils ne valent pas mieux que de vulgaires bêtes.
Au fil du récit, les deux dernières espèces vont se révéler bien plus importantes que prévu, les Ghioms obtus et enfermés dans leur carcan vont avoir des surprises, tout comme le lecteur.

 

Une petite leçon de worldbuilding.

Le moins que l’on puisse dire c’est que l’univers proposé par l’auteur est aussi dense qu’ambitieux. C’est à la fois son défaut et son avantage. Le premier tiers frise l’indigestion, car il ne se contente pas de jouer avec un bout de continent, non, l’intrigue se déroule sur l’entière Pangée et bien au-delà, sur l’Unique. Avec une multitude de peuplades, tout une culture a assimiler et un récit qui porte sur une chronologie étendue. Petit à petit la digestion suit son cours, passer les somnolences dues à cet effort bien connu de tous, il est bien récompensé, s’offre au lecteur un monde d’une richesse dingue. Eugénisme biologique, les femmes des Ghioms tiennent la société, elles sélectionnent les gênes pour leurs progénitures et n’hésitent pas à multiplier les partenaires pour décupler les capacités de leurs bambins. Le système politique des Ghioms ressemble à ce qu’on a pu voir chez les civilisations précolombiennes, forte puissance du religieux, caste de guerriers et organisation centrée sur les grandes familles/maisons. Mais les Ghioms ne sont pas tout, il y a aussi les Odalims qui au fil du récit vont se révéler être bien plus qu’une simple adversité, avec une écologie très élaborée et astucieuse. Tout comme les flottants, massacrer sans retenue dans un premier temps, ils vont prendre plus d’importance et livrer des révélations inattendues.
Au départ, il est impossible de savoir qui sont les Ghioms, sont-ils des humains qui ont évolués ? Et la Pangée ? Est-ce notre terre d’avant ? Ou alors un autre monde ? Le récit navigue clairement sur une vague fantasy, mais il est bien difficile d’y coller une étiquette, sur ce point il m’a fait penser à la cinquième saison de N.K. Jemisin (ou encore à La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, avec une adversité qui modèle tout un peuple). Finalement, j’aime bien ces romans dits de fantasy mais qui entretiennent un certain mystère et qui au final ne sont pas si simples.

 

Accrochez-vous.

Les Nefs de Pangée fait partie de ces romans ambitieux qui entendent poser un univers entier, le risque est que cela vire au trop plein, ce fut mon cas, comme je l’ai dit, lors du premier tiers. De plus, la narration est tellement étalée chronologiquement que par moment il est bien difficile de se repérer. Mais le lecteur est vite récompensé tant le reste bien mené, solide. Le récit offre une succession de rebondissement et de révélations qui font plaisir à l’imaginaire, sans être artificiels ils découlent d’une logique à laquelle le lecteur ne peut qu’adhèrer.
Cette immensité de fond s’accompagne d’une forme voluptueuse. L’auteur sublime l’Unique et la Pangée par une prose soignée, qui elle ne verse pas dans l’excès.

 

Une belle récompense.

Les Nefs de Pangée est comme un bon vin, il se bonifie avec le temps. Passée une première partie un peu lourde, le récit offre une temporalité et des concepts vertigineux qui devraient séduire tout lecteur en recherche de merveilleux et de fantastique. Mais ce n’est pas tout, c’est aussi une ode à la vie et à la nature, un texte qui dénonce la destruction aveugle de notre habitat et de ses habitants. Sans même en comprendre une once, voilà qu’on se prive de ses beautés. Le fait de ne pas assimiler une espèce, en fait-elle une sous-espèce ? En filigrane c’est la question posée par l’auteur, question au combien d’actualité. C’est aussi un roman crépusculaire, qui parle de l’incrédulité d’une espèce face à son déclin inéluctable. L’ambition de l’auteur finit par payer et la patience du lecteur aussi, le dernier tiers est tout simplement époustouflant.

==========

Les Nefs de la Pangée et sa farandole “d’autres avis”:

Gromovar; Lune; Blackwolf; Cédric; ;LorhkanNevertwhere; Anudar; l’Ours; Xapur

J’ai dû en oublier, je m’en excuse. A l’heure d’internet, plus de deux ans après une sortie cela s’apparente à de l’archéogoogelogie.

 

 

17 réflexions sur “Les Nefs de Pangée – Destruction systémique

  1. Je ne suis pas de nature très patiente, je risque donc l’overdose. Dommage car les thématiques pourraient me plaire.
    Concernant le glossaire, et malgré le commentaire de l’auteur sur Facebook, si il y en a un,c’est un aide mémoire pour se rappeler les personnages. Donc quelle utilité de spoiler ? Nous ne sommes pas dans un jeu de rôle ! Ou pour le moins le mettre à la fin du livre.
    Cela fait quelques années que Mausolées est dans mes livres à tester de plus près , ta chronique me dit d’y regarder de plus près

    • C’est vraiment le premier tiers qu’il faut ingurgiter, puis tout le monde n’a pas eu ce sentiment visiblement et oui, cette histoire de glossaire me laisse sceptique.

      Pour Mausolée, si tu le lis, j’irais jeter un œil à ta chronique avec intérêt.

  2. Ta critique donne très envie, malheureusement je suis pour ma part passée à côté de ce roman (j’ai bien aimé la première partie, mais ensuite j’ai décroché, comme quoi ^^)

  3. J’ai eu le même problème que toi sur la première partie, mais effectivement si on s’accroche après on passe tout à coup en mode “waouh” et on s’arrête plus. Un beau roman au final, il faut vraiment que je lise Mausolées d’ailleurs.

  4. Tout simplement excellent. J’aime bien ta référence à « La Horde du Contrevent », il y a effectivement beaucoup de points communs entre les deux.
    Et je conseille « Mausolées ». C’est tout à fait différent, mais j’avais adoré aussi.

    • Oui, la référence m’a semblé pertinente concernant La Horde du Contrevent, le worldbuilding original, le jeu entre fantasy et science-fiction.
      Je regarderais quelques retours avant de me lancer, merci du conseil ! Et bienvenue par ici 🙂

  5. J’avais bien aimé ce bouquin également, mais j’avais par contre trouvé que les personnages manquent de profondeur. On a beau suivre les mêmes personnages tout au long de ce gros pavé, je n’ai pas eu l’impression de bien les cerner, comme s’ils n’étaient que des véhicules de l’histoire, et qu’ils n’existaient pas réellement.

Laisser un commentaire