Couverture Neuromancien

Neuromancien – Matrice du Cyberpunk

Neuromancien est un roman de science-fiction de William Gibson paru en version originale en 1984, il est édité en France pour la première fois en 1985, traduit par Jean Bonnefoy, qui honnêtement a dû se perdre dans la matrice de l’auteur.

Willam Gibson est né en 1948 en Caroline du Sud, sa biographie sur Wiki est bien fournie, orphelin à 18 ans il décide de fuir les États-Unis pour le Canada, afin d’éviter d’être envoyé au Vietnam. Durant son exil, il découvre le mouvement Punk et décide de devenir écrivain. Quitte à ne pas avoir de futur, autant faire ce qui le botte vraiment.

Son roman est considéré comme un monument du genre Cyberpunk, même s’il est bien évidemment très influencé par des auteurs antérieurs ayant versé dans le proto-cyberpunk tel que Philip K Dick. Côté prix, il est le premier à avoir reçu le triptyque : Prix Philip K. Dick, Prix Nebula, Prix Hugo. Rien que ça. Neuromancien a été à son tour la source de nombreuses inspirations : jeux de rôles, mangas, films et j’en passe. Plus de trois décennies plus tard, qu’en est-il ?

 

Le cas Case.

Case déambule dans les bas-fonds du Cornub — la plus grande métropole terrestre, désemparé, car il ne peut plus se connecter. Lui, le grand hacker, le génie de l’informatique condamné a rester hors réseau. Cette sanction sadique a été imaginée par son précédent employeur qu’il a tenté de doubler. Le mafieux lui a implanté des sachets de toxines dans son organisme, directement relié à ses trodes (électrodes qui lui permettent de se connecter), s’il se connecte, c’est la mort assuré. Mais la chance va lui sourire, un certain Armitage lui propose un job et lui trouve une solution pour contrer les toxines. L’aubaine. Armitage monte une équipe de choc pour une opération spéciale qui consiste à pénétrer le système d’une hypercorp : Tessier-Ashpool. Un casse avec du challenge, comme Case les aime.

 

IA, Ego et samouraï des rues.

Les personnages du roman ne laissent pas de place au doute, nous sommes bien dans le futur. Un futur où la technologie a pris une place prépondérante et plus particulièrement l’informatique et tous ses corollaires. Il y a des intelligences artificielles conscientes, des virus dotés de personnalité. Case hacker de génie navigue entre le réel et la toile, dans le réel il traite avec Armitage un homme mystérieux qui l’a sauvé d’une situation critique et qui lui a fourré dans les pattes une certaine Molly, une samouraï des rues. Molly est une mercenaire augmentée, performante pour l’infiltration et l’assassinat, une saloperie. Dans le virtuel son ego navigue librement, c’est un concept central du roman. Le corps ne semble être qu’une enveloppe physique, charnelle, le plus important est l’esprit qu’il est possible d’envoyer à travers les réseaux, explorer les divers espaces simulés et cracker les systèmes les plus performants. Ce monde hyperconnecté où tout semble possible laisse planer une atmosphère imprégnée de paranoïa, difficile de déterminer qui est un allié et qui est un ennemi de Case.

 

Réalité virtuelle, hack, pare-feu, l’informatique fantasmée.

Alors avant de parler de ce qui fâche, je vais m’attarder un peu sur ce qui m’a procuré le plus de plaisir à la lecture de ce roman. C’est l’univers et les idées de William Gibson, à chaque page tournée, quasiment, le lecteur y trouve des idées et des concepts qui font désormais références en matière d’anticipation, de cyberpunk et de transhumanisme. Espaces simulés dans lesquels il est impossible de faire la différence avec la réalité. Des procédés de streaming qui permettent au « client » de profiter de tous les sens de l’hôte en temps réel. Les trodes directement reliés au système nerveux et qui offrent une connexion permanente à la toile. Transhumanisme, avec des prothèses en tout genre et des sens augmentés. Difficile de dresser le tableau complet des idées de Gibson tant elles sont nombreuses.

Cependant, l’informatique est tellement présente aujourd’hui que les projections fantasmagoriques imaginées par l’auteur sont désuètes, tout le monde sait à présent qu’il n’y aucun intérêt d’imaginer des sécurités informatiques comme des barrières de glace à percer, mais juste des lignes de codes à pervertir ou contourner. Ou alors, en les imaginant comme des jeux, pourquoi pas. William Gibson décrit souvent les scènes de subversions et de zones virtuelles comme des scènes de magie quasi mystique, c’est déroutant et un peu dépassé.

Les thèmes principaux sont donc la subversion de la technologie, la relativité du temps dans les espaces simulés, la définition du posthumain et la place de l’humanité dans un monde qui tend à se dématérialiser de plus en plus.  Mais il y a aussi des aspects moins ragoûtants, tel que la surconsommation de drogues en tout genre, la surpopulation, l’aliénation des personnes, les hyper corporations plus puissantes que les États.

Puis, sur la fin on tend vers un certain sense of wonder pas désagréable avec des révélations dépassant largement le cadre général du roman. Les thèmes et les idées de l’auteur sont donc l’un des points forts de ce récit. Malheureusement, la forme est moins glorieuse.

 

Une narration complexe, une traduction limite.

Le récit est centré sur Case et sur la mission confiée par Armitage. Pour la mener à bien, la narration alterne donc entre les moments réels, physiques, et les passages durant lesquels le héros plonge son ego dans la matrice. Ces coupures sont souvent abruptes et elles m’ont perdues à plusieurs reprises. Mais je ne pense pas que ce soit uniquement dû aux choix narratifs de William Gibson. Le gros point noir de ce roman est la traduction, il ne s’agit pas d’erreurs ou de maladresses isolées, voire marginales, mais d’un mauvais traitement de l’ensemble. Cette situation rajoute de la complexité inutile à un roman qui n’est déjà pas si simple. J’ai ramé, à la limite du décrochage. Au-delà des tournes bancales, il y a aussi les choix de vocabulaire, je ne sais pas si le matériau brut est aussi désuet, mais les choix du traducteur sont douteux, ce qui rajoute une couche supplémentaire à une lecture déjà laborieuse. À mon avis, ce dernier ne s’intéressait pas trop à l’informatique où s’est retrouvé submergé par l’œuvre de l’auteur, je ne sais pas trop. Mais histoire de vous donner quelques illustrations, j’ai sélectionné certains passages édifiants :

En français : « Le ciel au-dessus du port était couleur télé calée sur un émetteur hors d’usage. »

En anglais : « The sky above the port was the color of television, tuned to a dead channel. »

Sur le site de William Gibson le début du roman est disponible en anglais (merci Neri Rossi sur le forum Planète SF).

— Dix, dit Case, je veux jeter un œil sur une IA à Berne. Vois-tu une raison contre ?

Si au départ de Desiderata, vous tourniez sur la droite dans la rue Jules-Verne et vous la suiviez assez loin, vous vous retrouviez bientôt en train d’aborder Desiderata par la gauche.

Ces passages résument bien le travail de traduction effectué sur ce roman. Il n’y aucune musicalité, aucun effort de fluidité, j’ai passé mon temps à buter sur les mots. Quasiment rédhibitoire. A minima, ça gâche grandement le plaisir.

 

Déception et frustration : un livre riche desservi par sa traduction.

Neuromancien est un livre complexe, les nombreux passages où le lecteur navigue d’une réalité à l’autre ont de quoi dérouter, du coup la traduction approximative ajoute à la confusion et nuit gravement à la compréhension de l’ensemble. J’ose espérer que dans sa version originale le produit est plus direct et accessible. Donc oui, je suis déçu et frustré. Surtout quand je vois les qualités de traduction que l’on a chez certaines maisons d’édition. Ce livre mériterait peut-être un autre traitement afin de lui rendre son rang de livre majeur.  Difficile pour ma part de conseiller ce roman dans son état actuel.

 

 

 

 

15 réflexions sur “Neuromancien – Matrice du Cyberpunk

  1. Ah, je sens que je vais vraiment éviter la traduction après la lecture de ta critique. Je vais me risquer à l’angliche pour le coup. C’est vraiment dommage, parce que (et je crois que tu es dans mon cas aussi) ce livre, on a envie de l’aimer. Et le thème est attirant.

    Bon, je vais essayer de le lire en anglais prochainement et de faire un retour pour voir si mon avis est différent.

    J’imagine que tu ne vas pas te risquer à la suite de la trilogie pour le moment… En tout cas pas en français…

  2. Ce livre ne m’avait jamais attiré, ton ressenti enfonce le clou.
    Je viens de finir un livre avec un problème plus ou moins identique, une traduction hasardeuse, même si moins prononcée.
    Cela gâche vraiment le livre.
    J’entends souvent les éditeurs dirent qu’ils font ça pour le plaisir de partager leur lecture, mais que cela demande un énorme travail et blablabla. Et que jamais au grand jamais ils ne font ça pour l’argent. J’en ris encore quand je repense au travail éditorial sur certains textes.

    • Heureusement qu’il y a des gens dans le milieu qui font bien le travail. Mais bizarrement les pires catastrophes se trouvent chez les plus gros qui ont pignon sur rue, soutien de l’Etat à grand flot d’argent public et j’en passe. C’est fou non ?

  3. Je l’ai commencé il y a quelques années et j’avais laissé tomber au bout de quelques pages. Je crois que Monsieur l’a fini mais sans grand enthousiasme. Bref ça ne donne pas envie de retenter l’aventure… mais peut-être qu’avec une nouvelle traduction un jour…

  4. Viendra bientôt l’époque, où comme au cinéma, le “remake” sera un genre à part entière (non par sa qualité globale intrinsèque, mais par son volume productif et bénéficiaire pour l’édition qui y trouvera un second souffle et une mane financière non-négligeable). Je pense que certains classiques méritent d’être réappropriés. Surtout en vue de la démocratisation commerciale des liseuses numériques et multi-supports. Non pour les dépoussiérer ou les “revisiter” (là, ça relèverait du sacrilège fumiste) mais plutôt pour les réinterpréter, tels, au XX’ Siècle stéréophonique, Samson François s’appropriant les Etudes de Chopin, ou les Jazzmen s’appropriant les standards du folklore musical américain.
    Un titre comme Le Neuromancien mérite d’être soumis à ce type d’exercice de style, à mon avis. Il reste un livre fort par sa thématique abordée, mais Gibson n’avait guère qu’un style narratif médiocre, assez plat, sans réelle fougue et profondeur lyriques. Ce sujet et les trouvailles d’imagination dont il fourmille, méritaient une narration dramaturgique quasi Wagnérienne ! La réinterprétation et les presque 35 ans d’âge du volume dans les gencives peuvent insuffler ça. Puisque le scénario Gibsonien est plus que jamais une réalité viable et projetable, aujourd’hui, en cette époque.
    Hormis cela, à la base, je posais ce commentaire surtout pour savoir, à moins de 24 heures de sa sortie officielle sur nos écrans larges… Bon, B.R.2049… T’en attends quoi ?
    Perso, demain à 13:45, je serai dans la file d’attente du ciné en bas de chez moi.
    Je prie surtout pour qu’ils n’aient pas salopé le matériau originel de 1982 (film préféré de “tous les temps” en ce qui me concerne). Je constate que dans tout le matraquage marketing qu’on bouffe depuis quelques jours, K.Dick n’est guère évoqué.
    Restera-t-il de son essence dans cette suite à retardement (comme dans le ’82, où Ridley Scott et son équipe le faisaient si habilement rencontrer la Série Noire littéraire de la sacro-sainte période -la plus fougueuse du polar- des durs-à-cuire de la fin 20’s-début 40’s) ?
    Je l’espère, vraiment. Déjà que Vangelis ne soit pas de la partie, ça me chagrine à un point…
    Bah, on verra bien. Dans tous les cas, je suis curieux d’en parler avec toi dans les semaines à venir.
    Bonne continuation à toi.
    Cordialement,
    P.H. (Salle-5 Crew).

    • Pour Gibson je ne sais pas trop concernant son style. Il faudrait que je lise le matériel brut.

      Concernant Blade Runner 2049, je n’en attend pas grand chose, j’irais le voir avec plaisir mais j’essaie de ne pas y placer trop d’attentes, ce qui peut s’avérer frustrant ensuite. J’espère juste que Denis Villeneuve a assuré, sachant que je trouve qu’il s’en sort pas si mal que ça à Hollywood, malgré tout ce que cela implique.

  5. *Je pense que certains classiques méritent d’être réappropriés (et non pas “revisités”, ‘scuze, j’ai pas relu avant de cliquer. J’en profite donc pour corriger la petite faute commise par cette saloperie de T9 non-paramétrable de mon smartphone : “profondeur lyriquE, sans -s)
    Diantre ! On est sur un blog littéraire. Alors, à bas la mauvaise orthographe. 😉

  6. Je n’ai lu qu’une dizaine ou une vingtaine de pages de ce roman, il y a de cela 5-6 ans au moment où je reprenais pour la première fois depuis 10 ans un livre de SF dans les mains. Ma culture en SF était alors complètement à faire, et j’ai trouvé tout comme toi le texte très abrupte, et mal traduit. Je me souviens n’y avoir rien compris. Heureusement pour moi, on m’a filé un tout autre bouquin quelques semaines après : Spin de Robert Charles Wilson, et alors j’ai totalement plongé dans la SF !
    Mais je me questionne souvent sur le fait de retenter la lecture du Neuromancien, en me disant que j’ai peut-être gagné depuis en vocabulaire SF, et que je pourrais donc mieux le comprendre et l’apprécier. Sauf qu’au vue de ton article, et des citations que tu nous livres, je crois que mon avis serait sensiblement le même aujourd’hui. Je ne pense donc pas m’y risquer une fois de plus !
    Merci de ton article.

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