Couverture Dmitry Glukhovsky Nouvelles de la mère patrie

Nouvelles de la mère patrie – Vodka, oligarchie et corruption

Nouvelles de la mère patrie est un recueil de Dmitry Glukhovsky paru chez l’Atalante dans leur collection La dentelle du cygne. Les textes sont traduits du russe par Denis E. Savine et Julia Vanidze, accompagnés d’une couverture réalisée par Raphaël Defossez.

Dmitry Glukhovsky est surtout connu pour Métro 2033. Ce roman post-apo se déroulant dans les sous-sols de Moscou qui fut adapté en jeu vidéo. Personnellement, je l’ai croisé lors de la lecture de Futu.Re, un texte qui ne m’a pas laissé indifférent et une lecture que j’ai vraiment appréciée. Malgré son ton parfois cru et ses thématiques aussi froides et rudes que la mère patrie. Avant de se mettre à la SF, Dmitry Glukhovsky était journaliste, c’est à ce moment de sa vie qu’il a rédigé les textes de ce recueil.

Les seize nouvelles étaient donc à l’origine destinées à la presse russe, parfois commandées, certaines refusées, voilà qu’elles atterrissent chez nous. Le ton est souvent drôle, les récits sont la plupart du temps maquillés de science-fiction, ou de fantastique, pour faire passer la pilule et détourer les travers de son pays.

 

Photographie sociologique russe.

Dans ce recueil Dmitry Glukhovsky illustre la Russie, pour se faire il va fouiller dans toutes les strates de la société. Le recueil s’ouvre sur From Hell où un géologue fait une découverte sans précédent, elle va changer le monde la Russie. Le scientifique a mis le doigt sur une faille vers les enfers et va se heurter à des confrères obtus biberonnés à la culture communiste, pour au final pactiser avec le Diable Gazpron.
Dans Apparition, il traite de la misère démographique des campagnes russes, trois femmes pour un homme (incluant les poivrots, les misogynes et autres psychopathes). Mais heureusement le leader de la patrie veille au grain et va sauver ces dames d’une bien étrange façon. « Vous savez qui » fait plusieurs apparitions dans les textes — il n’est jamais nommé — notamment dans Parfois ils reviennent… où numéro 1 et numéro 2 vont se mettre à l’épreuve et établir le prochain changement de poste. Les politiciens véreux ont une place centrale, comme dans Deux Ex Machina qui illustre un vieil élu russe qui doit faire face à l’essor des machines de vote, le pauvre bougre va tomber la paranoïa la plus totale devant tant de transparence démocratique.

 

Typologie de la population russe.

La palette des personnages est variée, elle va du politique corrompu jusqu’à l’os, qui veut garder l’Ancien Monde bien en place pour conserver sa part du gâteau, à la paysanne qui du fin fond de la Sibérie ne va même pas se rendre compte d’un bouleversement immense dans Avant et après. Sans oublier la femme d’oligarque, Bimbo augmentée qui court après les améliorations quitte à rendre le transhumanisme d’un ridicule sans nom avec le texte Prothèse. Et évidement l’auteur ne pouvait pas passer à côté du poivrot russe, grand amateur de vodka et figure illustre de l’imaginaire collectif, dans Toucher le fondla vodka se mêle à la nanotechnologie pour le plus grand malheur de ses consommateurs.

 

Thématique et enrobage.

Que le lecteur soit averti la plupart des nouvelles versent effectivement dans la science-fiction et le fantastique, mais ces deux genres ne sont que les accessoires de thématiques sociales et politiques bien ancrés dans notre réalité et notre époque. Et surtout, ils sont destinés à un public qui n’est pas forcément coutumier des mauvais genres justement. La principale thématique, le fer-de-lance du recueil, est la corruption. Les textes sous leurs airs naïfs et bon enfant dénoncent la gangrène qui pourrit la société russe, omniprésente dans toutes les couches de la société, du simple agent de la circulation aux élus de la Douma. Sa cible de prédilection reste les oligarques et les personnes qui gravitent autour. Cette corruption entraîne de manière mécanique des inégalités et inévitablement de la misère sociale : manque d’éducation, alcoolisme, isolement rural. Et lorsqu’il s’attaque à l’État et à la puissante Église orthodoxe, ils considèrent les deux institutions comme ne faisant pas partie de ce monde et offre une belle scène surréaliste dans Pas de ce monde.
Les nouvelles s’accompagnent inévitablement d’un ton très patriarcal (pour ne pas dire phallocratique), à l’image du pays, pour avoir eu un débat très houleux avec un russe lors du réveillon de Noël dernier je confirme la vision de la famille que l’auteur souligne en filigrane, accompagné d’idées et de dogmes du siècle dernier. Mon seul regret, aucun mot sur l’homosexualité et les positions russes sur les droits LGBT en général, à croire que c’est encore plus sensible que le reste.
Au final, c’est ce qui est le plus frappant, c’est l’immobilisme de cette immense nation enkystée dans ses travers les plus sombres.

 

Un ton subtil et drôle.

Pour ceux qui connaissent l’auteur, il est du genre à appeler un chat un chat. Certaines de ses nouvelles ne dérogent pas à la règle versant sans gêne dans le ton familier, voire cru, par moment. Nombre de textes sont drôles, un peu salaces, notamment Panspermie où Dmitry Gloukhovski livre une vision très singulière et personnelle de cette théorie.
Mais le plus important c’est sa manière de déguiser ses dénonciations sous couvert de naïveté et d’humour potache, il offre aux lecteurs quelques satires sociales de qualité.

 

Une belle porte d’entrée sur la Russie d’aujourd’hui.

Ce recueil fut pour moi une lecture rafraîchissante, j’ai vraiment apprécié parcourir ces courts textes, même si tous ne sont pas égaux et oscillent en général entre le moyen et le bon, quelques-uns sont excellents. Mais ce n’est pas tous les jours que l’on peut lire une plume indépendante et réaliste qui traite de la Russie actuelle, des récits qui ne sont pas des satellites au service de vous savez qui.

 

7 réflexions sur “Nouvelles de la mère patrie – Vodka, oligarchie et corruption

    • Oui, la couverture est bien classe. Pour l’aspect sympathique du recueil, je confirme. J’ai été agréablement surpris, c’est original et ça change de ce qu’on lit d’habitude, même si elles ne sont pas toutes du même niveau.

  1. Ah, enfin la chronique que j’attendais !
    Et quelle surprise, je pensais que c’était un recueil d’articles journalistiques, d’où le peu d’intérêt à m’y jeter de suite.
    Là, les thématiques me bottent, je vais pouvoir apprendre deux trois trucs pour corrompre et soudoyer mon prochain et devenir le maître du monde, ou du moins d’un continent.
    Mais à cause de toi, je vais perdre 11€, tu es désormais sur ma liste noire, gare à toi lors mon intronisation.

    • J’aurais parié 10 roubles sur le fait que ton odorat allait te mener entre ces lignes (de code). Je ne sais pas ce qui s’est passé autour de la communication de ce recueil mais j’étais aussi persuadé qu’il s’agissait des articles journalistiques. Dans tous les cas, j’avais prévu de le lire. Et lors de l’achat, j’ai compris qu’il s’agissait de nouvelles. Tant mieux ! Hâte d’avoir ton retour dessus. En tout cas, c’est exotique.
      Pour la corruption je ne peux pas t’aider, je suis d’une probité sans faille. Mais ne m’envoie pas trop vite au goulag, je peux encore servir.

  2. J’avoue que naïvement je m’attendais à ce que ce genre de texte ne puisse pas être publié en Russie. On nous parle tellement d’arrestations d’opposants et de censure… En un sens, ça me rassure pour la Russie que des voix libres puissent encore s’exprimer un minimum.
    J’avais beaucoup aimé FUTU.RE et ne serais donc pas contre relire du Glukhovsky. Idéalement plutôt en roman (mais Métro 2033 ne me fait pas trop envie). Je note en tout cas ce recueil.

    • Oui, après comme personne n’est nommé et que c’est souvent sur le ton de l’humour et maquillé, cela passe plus facilement (j’imagine). Pour un roman autre que Métro, jette peut-être un coup d’œil du côté de Sumerki, je pense que je vais me laisser tenter par celui-ci d’ici peu.

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