Nuits noires John Steinbeck

Nuits noires – Histoire d’un village occupé.

Nuits noires — ou Lune noire selon les traductions, le titre orignal étant The moon is down et faisant référence à un dialogue de Macbeth — est un roman de John Steinbeck paru en 1942 en pleine seconde guerre mondiale, il sera traduit et édité clandestinement dans plusieurs pays occupés, notamment — à la même date — en France chez les éditions de Minuit. Pour ma part j’ai lu la version numérique proposée par la République des Lettres dans laquelle ils ont conservé la traduction de la militante Yvonne Desvignes (pseudonyme de Yvonne Paraf).

John Steinbeck est un auteur que j’aime particulièrement, tout d’abord pour son parcours, à l’instar de Jack London. Atypique, il a multiplié les emplois, étudié seulement pour étudier. Il a souvent été ostracisé par les grands lettrés qui nous disent quoi lire et comment lire, soi-disant parce que son style est trop simple et sûrement parce que que ses thématiques sont trop terre à terre. Parce que oui, John Steinbeck est avant tout un écrivain qui parle des hommes et des femmes d’en bas, ceux dont on ne parle jamais. Dans Tortilla Flat il sublime des marginaux alcooliques, il les rend attachants au possible à travers un roman très humain et drôle. Est-il besoin de parler de son roman ayant reçu le prix Pulitzer, Les raisins de la colère, l’exil et l’épopée d’une famille de journaliers (de Okies) qui part vers la Californie alors que le Dust Bowl sévit dans le sud des États-Unis. Ces pauvres gens deviennent des héros malgré eux et les propriétaires terriens des monstres d’un cynisme sans nom. Nuits noires quant à lui ne déroge pas à la règle sur le plan humain.

J’avoue que les romans écrits durant les guerres — et surtout traduits, édités et diffusés durant ces périodes apocalyptiques — me fascinent. Cette force créatrice contre vents et marées est puissante. J’avais repéré nuits noires lorsque j’avais lu Kapput de Curzio Malaparte. Ce roman a lui aussi une histoire rocambolesque, écrit durant la même période et dissimulé pendant des mois alors que l’italien est correspondant de guerre à l’est. Mais bon, le problème avec Curzio Malaparte c’est qu’il est bien difficile de distinguer le vrai du faux. Nuits noires ne joue pas sur l’ambiguïté puisqu’il s’agit d’une fiction. Un récit simple et direct, témoin de l’histoire.

 

Guerre éclair.

La Blitzkrieg a pris par surprise la plupart des voisins de l’Allemagne nazis, dont un petit village côtier fictif. Le temps d’un battement de cils les Allemands sont dans les rues, quelques coups de feu échangés suffisent pour que la milice locale — qui se réduit à six pauvres types — s’enfuit avec deux des leurs en moins. Mais dans l’ensemble l’agent local a permis une prise rapide et sans trop d’effusions de sang. Quoi qu’il en soit, le bourgmestre n’a d’autre choix que d’accepter l’état-major au sein de sa résidence. Ils arrivent, annoncés par le claquement des bottes et la musique martiale qui s’empare des rues du village si paisible habituellement. Mais les habitants vont se réveiller, la résistance va s’organiser, les actes de sabotage se multiplier, au grand dam du colonel et du bourgmestre qui vont devoir prendre des décisions bien difficiles.

 

Les gens d’en bas.

Les personnages chez John Steinbeck sont très souvent issus des couches populaires, nuits noires est conforme à cette qualité de l’auteur. Il offre une palette de villageois riche en couleurs, le bourgmestre transit par sa fonction, affable et serviable à souhait, dont la femme est bien obligée de recadrer par moment, le médecin aux airs sardoniques et aux remarques cinglantes. Il sera le bras droit du bourgmestre durant toute cette épreuve, les deux hommes sont liés par une amitié indéfectible. Sans oublier les serviteurs qui dépassent très largement leur fonction. La population s’esquisse en toile de fond et va se dresser contre l’envahisseur, les rumeurs vont très rapidement laisser place aux actes.
Car si les Allemands sont au premier abord satisfaits de leur prise, et de l’aspect sympathique des habitants, ils vont vite déchanter. Mais la force du roman est de ne pas les représenter comme des monstres — en dépit de la date à laquelle il a été écrit et publié — à aucun moment John Steinbeck ne force le trait et fait de son roman un écrit partisan. À titre d’exemple, le Colonel voit dès le départ les ennuis que l’occupation va lui apporter, c’est un vétéran de la Grande Guerre, il est blasé et imagine déjà le pire, malheureusement il a du flair. Le contingent de gradés qui tourne autour de lui permet de dresser divers portraits et d’insérer le pire et le meilleur de ce que l’humanité peut produire. L’auteur n’omet pas les caractères les plus vils qui en temps de guerre peuvent donner libre cours à toutes leurs bassesses.

 

L’occupation à échelle humaine.

C’est ce que l’auteur propose via ce court texte. L’une des thématiques principales est la légitimité de la loi de l’occupant, où se place la loi des villageois qui régit leur vie depuis toujours ? Les occupants arrivent et la piétinent sans vergogne (il y a un peu du Prince de Machiavel dans tout cela). Au final, ce mépris de la loi écrite ou non et ce qui rend insupportable l’occupation et ce qui va conduire aux premières exactions.  Qu’importe le pavillon, les gens ne se préoccupent que de leur liberté et de leur mode de vie restreint à leur environnement proche.
Les premiers sabotages et les premières agressions vont conduire à de vives représailles de la part de l’armée d’occupation, le Colonel doit à la fois se montrer ferme pour ne pas perdre la face, et il doit aussi composer avec sa conscience et imaginer la suite des événements. Mais les règles s’effritent rapidement pour laisser place à la seule qui compte en ces temps-là, celle du Talion. Avec pour apogée la tenue d’un procès aux conséquences dramatiques. Tribunal de guerre qui ne repose sur aucune base légale, qui n’a aucune légitimité et qui pourtant va conduire à l’irréparable. Un grand moment d’émotion.

 

Une forme théâtrale, un style simple et direct.

John Steinbeck a souvent été relégué au second plan par les grands penseurs littéraires, à cause de son style souvent qualifié de simple, voire simpliste. C’est pourtant sa force, sa capacité à parler de tous à tout le monde. Une manière de raconter les personnes tout à fait unique. Mais simple n’est pas synonyme de facile, car il y a une force humaniste derrière chaque mot que peu d’auteurs arrivent à transposer. La tendresse avec laquelle il décrit ce tableau de la Seconde Guerre mondiale est un véritable plaisir littéraire. La forme y est pour beaucoup, en le lisant je me suis dit que le récit ferait une excellente pièce de théâtre, en regardant après coup, j’ai lu qu’il a été adaptée et même durant la guerre par la troupe Schauspielhaus composée d’Allemands qui ont fui le pays durant la montée du nazisme (il y a sûrement d’autres adaptations, mais celle-ci reste l’exemple le plus pertinent).

 

Il faut lire John Steinbeck.

Vous l’aurez compris, l’auteur fait partie de ceux que j’affectionne tout particulièrement et que j’admire. D’une part pour son écriture simple et riche, si ces deux critères peuvent suffire, il a bien d’autres qualités, comme celle d’être un humaniste —trait de caractère qui tend à la raréfaction. Nuits noires est un récit émouvant, qui se veut drôle par moment afin de désamorcer la situation, un écrit profondément humain en somme, à l’image de son auteur.

 

 

3 réflexions sur “Nuits noires – Histoire d’un village occupé.

  1. J’aime beaucoup Steinbeck et je ne connaissais pas ce roman. Le style de Steinbeck n’est pas si simple qu’on voudrait le croire, s’il est très épuré dans Des Souris et des Hommes ou même Tortilla Flat, je le trouve plus travaillé dans les Raisins de la Colère, notamment dans ses descriptions paysagères. Pour changer de style je ne sais pas si tu as lu Le Roi Arthur et ses preux chevaliers, un thème très inattendu pour Steinbeck ! J’ai trouvé que son style particulier s’articulait justement bien avec la geste médiévale.

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