Couverture Le Paradoxe de Fermi

Le Paradoxe de Fermi – L’apocalypse intellectualisée

Le Paradoxe de Fermi est un court roman de Jean-Pierre Boudine, publié initialement aux éditions DENOEL en janvier 2015 et bénéficiant d’une réédition en poche chez Folio SF en juin 2017. Comme à son habitude Aurélien Police nous sert une belle couverture pour accompagner ce récit.

Jean-Pierre Boudine est un romancier et essayiste français. Professeur agrégé de mathématiques il s’agit de son premier roman, entre deux essais. Au-delà des mathématiques, il semble s’intéresser aussi à l’éducation, cet aspect de l’auteur ressort fortement dans le présent roman tout comme dans ses essais, semble-t-il.

Le Paradoxe de Fermi est avant tout un récit post-apocalyptique, le parcours de Jean-Pierre Boudine est omniprésent entre les lignes du roman. L’ambiance est très ancrée dans les milieux universitaires et les propos sont teintés de philosophie et de science, toujours appuyés par des démonstrations et des raisonnements qui suivent souvent le principe de l’entonnoir. En somme, une présentation presque empirique de l’apocalypse.

Pour rappel, ledit paradoxe a été énoncé par le physicien Enrico Fermi en 1950 : « S’il y avait des civilisations extraterrestres, leurs représentants devraient être déjà chez nous. Où sont-ils donc ? ».

 

Journal d’un survivant.

Robert survit, cela fait des années qu’il se contente de survivre. Le monde s’est écroulé suite à une énième crise économique. La crise économique, la dernière, celle de février 2022 qui fut fatale à notre civilisation. Robert a trouvé refuge en altitude, quelque part au fin fond des Alpes, seul, loin de tout. Loin des maraudes et des bandes, des pillards et des exactions abjectes. Pourtant au départ, il n’imaginait pas que le monde touchait à sa fin, lui et ses amis étaient sur Paris, à se serrer les coudes le temps que la crise passe. Mais la crise n’est jamais passée, ils ont dû fuir la capitale devenue invivable, pour Beauvais. La petite agglomération a mieux résisté à l’effondrement.

Robert va passer son temps à fuir, à tenter de survivre, mais pourquoi ? Tout semble fini, foutu, perdu.

 

Robert : universitaire, alpiniste et survivaliste.

Le récit est essentiellement accès sur Robert, puisque c’est lui qui tient le journal, il y parle des gens qui ont gravité autour de lui, mais à l’heure où il écrit ces lignes, il est seul. Des années passent, les groupes passent, les communautés se font et se défont tout comme les couples. Il s’entoure essentiellement de gens de son milieu, des intellectuels, ce qui peut sembler peu crédible. Il va passer plusieurs années au sein d’une communauté érudite avec un réel projet, elle est au cœur d’une grande partie du récit. Une communauté en forme d’utopie au sein du chaos ambiant. Robert est spécialiste de la dynamique des populations animales, c’est donc sous cet angle qui va très souvent aborder les éléments qui se déroulent sous ses yeux.

 

Questionnement sur Le Paradoxe de Fermi et plus largement sur les civilisations.

Le titre est un peu racoleur, mais il est justifié. Le questionnement qu’offre le livre vaut le détour. Notamment lors d’un débat entre certains des protagonistes dans le dernier tiers du livre. Un débat hyper intéressant et qui ne manque pas de poser de nombreux questionnement. Rien que ce passage vaut à lui seul la lecture de ce roman, selon moi. Un débat en écho à la discussion de l’été 1950 qui a vu naître l’idée du paradoxe. La conversation au sein du roman touche même du doigt le principe des sondes de Bracewell, oui oui, mais la version artefact extra-terrestre dissimulée afin d’exterminer les civilisations concurrentes en mesure de les trouver. Des sondes de Bracewell d’une autre forme.

Jean-Pierre Boudine dans son roman parle essentiellement de civilisations, des êtres humains et de leurs travers, comme une abomination de la nature, une déviance biologique. Quelque chose ne tourne pas rond dans nos choix et nos actes. Il y parle aussi d’éducation, de l’absence de tronc commun dans le vivre ensemble. Par moment certaines phrases m’ont dérangé, un peu réac sur les bords. Surtout l’idée selon laquelle seule la religion ou l’école (surtout l’école en réalité) peut nous permettre de vivre ensemble, je trouve cette vision un peu réductrice, mais malheureusement les faits lui donnent raison.

Il traite aussi de notre société et de ses faiblesses et y pose la haute technicité comme le talon d’Achille de notre civilisation, semblable à un colosse aux pieds d’argile. Robert décrit ce qui se passe autour de lui comme de l’anarchie, et ce à plusieurs reprises, ce terme m’a dérangé, mais c’est vraiment une histoire de sémantique. Disons qu’il s’agit de chaos, surtout qu’il passe du temps dans certaines communautés qui sont plus proches de l’anarchie que ce qui se passe à l’extérieur. Mais bon, je pinaille un peu.

Quoi qu’il en soit, c’est un livre fort en thèmes, engagé et qui n’a pas peur de pointer ce qui ne va pas et de pousser jusqu’à son paroxysme la situation actuelle, avec un “et si ?” pertinent.

 

Un journal en deux temps.

Robert dans son journal parle de son présent, un récit accès sur sa vie de solitaire, dans les montagnes. Comment il survit, ses questionnements, son désespoir. L’autre versant du récit est représenté par les moments lors desquels il revient sur les débuts de la crise, sa fuite de Paris, les gens et les groupes qu’il a croisés. Les chapitres sont courts, le début m’a fait penser un peu à World War Z de Max Brooks avec une énumération de la situation dans divers endroits du globe. Le ton est très didactique, surtout lorsqu’il décrit la crise et ses conséquences. Cela permet de renforcer la crédibilité de la situation dépeinte par l’auteur, mais j’imagine que ce procédé peut en déranger certains.

Côté Style, il y a de nombreuses répétitions dans les propos de Robert je les ai trouvées agaçantes, mais j’imagine que l’exercice est assumé. Après tout, il a déjà suffisamment de qualité, il ne peut pas être, en sus, un conteur exceptionnel. Ces répétitions soulignent son angoisse, mais il y en a un peu trop à mon goût. Rien de rédhibitoire cependant. Dans l’ensemble le ton reste le même, pessimiste, désabusé et avec un regard froid sur ce qui s’est déroulé, une catastrophe amplement méritée.

 

Alors, ils sont où les E.T ?

Le Paradoxe de Fermi est un bon roman, mais il ne faut pas le prendre pour ce qu’il n’est pas. Ce n’est pas un récit post-apo dans lequel les gens se déchirent pour une boite de haricots. Il s’agit plus de réflexions sur le pourquoi de la catastrophe, de la description de grands éventements qui y sont liés et de leurs conséquences. Je dirais que le roman se positionne au niveau macro de l’apocalypse, un peu à contre-courant de ce qu’il se fait habituellement. Il y a quelques défauts, ceux de style que j’ai cité et le manque de crédibilité de cette horde d’érudits survivalistes. C’est idéaliser les intellectuels et pas sûrs qu’ils tirent autant leur épingle du jeu en cas d’apocalypse. Mais peu importe, car ce n’est pas ce qui fait la richesse de ce livre, ce qui est important dans Le Paradoxe de Fermi, c’est l’après, lorsque le lecteur referme le livre et continu à s’interroger, à réfléchir et ça, c’est très bien.

 

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D’autres avis : Albédo ; Le chien critique

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Chronique rédigée dans le cadre du Challenge Lunes d’encre :

 

 

9 réflexions sur “Le Paradoxe de Fermi – L’apocalypse intellectualisée

  1. Très bonne critique.
    J’avais remarqué les quelques défauts que tu cites, notamment des intellos pro de la survie et le terme anarchie. Sur le côté réac, je ne l’ai pas ressenti de cette manière, tout est affaire de où on place le curseur. Je parlerai plus d’un côté Vielle école, mais on ne vas pas jouer sur les mots.
    Sur le style, comme il s’agit d’un journal, cela ne m’avait nullement dérangé, je trouvais que cela participer au réalisme.
    Et comme tu le notes, un livre à contre courant du tout venant post-apo. Et ça, c’est très bien

    • Merci 🙂

      Oui, effectivement nous avons noté plus ou moins les mêmes choses. Pour le terme “réac”, j’y suis allé un peu fort peut-être, mais le ton “c’était mieux avant” m’a un peu énervé, alors oui peut-être que “vieille école” est plus adaptée.

      Dans tous les cas, c’est cool de lire autre chose que l’archétype classique du post-apo.

  2. Très belle critique.
    Le style ne m’a pas dérangé car il s’agissait du journal d’un “survivant”, qui d’ailleurs perd un peu pied, alors j’ai perçu cela comme cohérent et je n’y ai pas attaché d’importance. Mais, c’est vrai qu’il y a un peu de lourdeur.

    Oui, j’ai trouvé que les intellos étaient peut-être surestimé, et je ne les sens pas trop pro de la survie… Tout comme la présence de quelques invraisemblances.

    Un roman à lire malgré ses quelques petits défauts.

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