Couverture Pornarina DENOEL Lunes d'encre

Pornarina, déviance et délivrance.

Pornarina est le premier roman de Raphaël Eymery, publié aux éditons DENOEL dans leur collection Lunes d’encre ce mois-ci. C’est un court roman comparé aux publications habituelles de cette collection, à peine moins de deux-cents pages, mais c’est surtout un roman atypique, accompagné d’une belle illustration de couverture réalisée par Aurélien Police.

Raphaël Eymery, d’abord nouvelliste chez Dreampress.com et La musardine, publie donc son premier roman , un récit subversif à l’univers singulier, pour vous donner une idée de son univers, l’auteur tient un blog : ici.

 

Pornarina : la grande jument émasculatrice.

Pornirana parcourt l’Europe depuis des décennies, au gré de ses déambulations elle émascule ses victimes. Méconnue, elle est pourtant l’objet de fantasmes et d’études d’une communauté : les pornarinologues. La-prostituée-à-la-tête-de-cheval compte plusieurs dizaines de victimes délaissées dans son sillage l’entrejambe sanguinolente (je vous laisse imaginer l’intérêt de la tête de cheval pour cette pratique). L’un des plus éminents des pornarinologues est le Dr Blažek, Franz Blažek, éminent tératologue — science des montres et des anomalies congénitales ou héréditaires —, il poursuit depuis des années à Pornarina. Il vit dans son château avec sa fille adoptive, Antonie, qu’il a éduquée et formée en vue de l’aider dans sa traque. Mais pour la jeune femme, sa rencontre avec un autre pornarinologue, Fell (certains auront peut-être la référence), à Florence va changer sa vie.

 

Les K de Franz et son château.

Le Dr Franz Blažek est un vieil homme qui a toujours nourri une fascination morbide pour les monstres, les phénomènes de foire et autres joyeusetés de la nature. Il est obsédé par Pornarina, comme tous ses collègues pornarinologues, sous couvert de recherches scientifiques, il  se nourrit de fantasmes liés à la tueuse en série, rêve d’être pris par elle. Sa fascination pour les monstruosités vient de sa plus tendre enfance, rejeton de sœurs siamoises, il a trempé dedans depuis le plus jeune âge. Antonie, qu’il a recueillie est elle aussi affublée de caractéristiques particulières, filiforme, émaciée, décharnée, elle est capable de se contorsionner dans des positions folles. Véritable arme de guerre, une Kunoichi formée par le docteur, elle lui voue une admiration presque sans faille. Mais lorsqu’elle se mettra en traque de Pornarina, pour le compte de son père adoptif, elle se rendra vite compte que les pornarinologues et son père ne sont pas tout à fait sains. Ils forment en réalité une communauté vieillissante et mysogine. À côté de ce duo, gravitent des personnages secondaires tous plus bizarres les uns que les autres, des serviteurs lugubres : Martha, Carel et les pornarinlogues pervers. Le château du Dr est lui aussi un personnage à part entière du roman, les personnages évoluent dans ce milieu façonné par les envies, les fantasmes et les collections macabres de Franz.

 

Fascination morbide.

La mort, le sexe et la déviance transpirent des pages. L’auteur explore la psyché de ceux qui ont une fascination pour la mort, les déviances et les monstruosités. Pornarina se dresse en créature mystique, chacun y va de sa théorie, expiation par l’émasculation pour certains, déesse vengeresse pour d’autres. Le lecteur pourra se faire son propre avis, car Raphaël Eymery ne cesse de nous faire courir après cette chimère au fil des pages. Il s’en amuse et je suis sûr qu’il y a pris du plaisir ! C’est un roman qui est bourré de références, truffé même, un peu trop parfois. Je ne vais pas prétendre toutes les avoir, mais certaines font sourire, d’autres sont plus pertinentes. Hannibal Lecter, Nietzsche et son dragon, la famille Adams… La couleur jaune y tient une place particulière, en écho au Roi en jaune popularisé par la série True detective (avec pour première référence le mythe de cthulhu), où les enquêteurs poursuivent aussi une chimère et leurs propres démons. Le détective du 221B Baker Street est présent lui aussi, au gré d’interludes et en guise d’introduction, il n’apparait pas sous son meilleur jour, mais sa présence originale réalise un souhait de son créateur :

“Mariez-le, assassinez-le, disposez de lui comme bon vous semble” Sir Arthur Conan Doyle, à propos de Sherlock Holmes.

Sous ses airs pervers et sa délectation morbide, Pornarina est aussi un livre qui sert d’exutoire pour cette entité féminine qui vient punir des hommes, qui semblent consentants, en leur arrachant leurs principaux attributs. D’ailleurs, chez les Pornarinologues, il n’y a que des hommes, Antonie va vite se détourner de cette communauté masculine malade.

Je pense que ce n’est pas un livre simple, non pas que ça lecture soit difficile, même si certains passages sont sales, bien au contraire, c’est fluide, mais il y a plusieurs lectures possibles et avec toutes ces références il est facile de passer à côté, il faut se laisser prendre au jeu.

 

Un style subversif.

Raphaël Eymery n’y va pas par quatre chemins. Son style est incisif, cru. Il offre des descriptions détaillées de corps difformes, de scènes de crimes horribles et de pensées obscènes. Pourtant, il n’est pas vraiment vulgaire, le tout est réalisé avec classe et accompagné d’un vocabulaire soutenu, ce qui offre des passages ou l’on se surprend à se délecter de choses horribles. C’est sûr, que ce style ne laisse pas indifférent. Il offre des lettres de noblesse à une tueuse en série au modus operandi horrible. Il alterne les formes narratives, ce qui peut être déroutant, extraits de journaux, de livres, d’essais et des citations. Couplés aux références multiples, le risque est de perdre certains lecteurs. Mais le tout est cohérent et conforme à l’objet.

 

Une traque frustrante.

Poranarina est un bon premier roman, une lecture singulière dans un paysage littéraire SFFF francophone qui peine parfois à se renouveler ou qui tombe dans la facilité. Pornarina est osé et ça fait plaisir. Quelques regrets, notamment sur la trame et la fin qui peuvent s’avérer frustrantes et peut-être laisser un goût d’inachevé et aussi par la surabondance de références. Cependant, ses références sont excellentes et il est difficile de lui en vouloir de les partager, mais c’est parfois un peu trop.  Malgré ces deux écueils, j’ai vraiment passé un agréable moment et pourtant, le fantastique n’est pas mon genre de prédilection. C’est un auteur que je vais suivre de près, pour sûr !

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D’autres avis : Gromovar ; Mariejuliet

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Chronique rédigée dans le cadre du Challenge Lunes d’encre :

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J’ai réceptionné ce roman dans le cadre d’un service presse proposé par les éditions DENOEL.

 

 

13 réflexions sur “Pornarina, déviance et délivrance.

  1. Je passe mon tour aussi. La “Fascination morbide” n’est pas pour moi. Je me rappelle avoir lu Un choeur d’enfants maudits il y a quelques années, un roman assez glauque, j’en ai encore des hauts le coeur.

    • Je connais pas du tout le livre dont tu parles. Mais je suis allé voir le 4ème de couv, il est possible que ce soit dans la même veine. Sauf que Pornarina oscille entre fascination morbide et sexuelle. Pour moi, la palme revient aux blattes bleus traqueuses de sécrétions vaginales !

    • Le côté morbide est très soigné, du glauque chic ! Pour les différents styles, ils sont bien intégrés et ne m’ont dérangés non plus (même si habituellement je ne suis pas hyper fan de ce genre d’exercice).

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