Couverture le Prince-Marchand Poul Anderson Le bélial'

Le Prince-Marchand – La Hanse Galactique T.1

Le Prince-Marchand, de Poul Anderson (1926-2001),  est le premier volume de la Hanse Galactique, une saga initiée par les éditions du Bélial’. La Hanse Galactique comportera cinq tomes, le dernier devrait paraître à l’horizon de 2020, le second est sorti ce mois-ci. Le tout, sous la direction de Jean-Daniel Brèque et de Olivier Girard. Ce volume est composé de deux textes : Marge bénéficiaire traduit par Jean-Daniel Brèque et Un homme qui compte traduit par Arlette Rosenblum. La couverture est proposée par Nicolas Fructus qui nous offre un ton et un style parfaitement en accord avec l’univers.

Pour ma part, c’est une première rencontre avec Poul Anderson, un premier contact. L’auteur américain est considéré comme un des grands de la SF de la seconde moitié du XXe siècle, mais le présent cycle n’a pas bénéficié de la publication qu’on connût les grandes sagas, comme ça a pu être le cas de Fondation de Isaac Asimov ou le Dune de Frank Herbert, pour les raisons exposées ci-dessous. Poul Anderson écrit ses premiers textes pour payer ses études, une fois celle-ci terminée, il publiera son premier roman en 1952, Vault of the ages, sa carrière est lancée. Auteur de science-fiction et de fantasy, il est le père de nombreux cycles (8), de plusieurs romans et de quelques nouvelles.

Concernant la Hanse Galactique, il s’agit d’une compilation de textes se déroulant dans le même univers initialement composé de deux cycles “La Hanse Galactique” et “L’Empire Terrien”, le tout a été réuni en un seul cycle en respectant la chronologie établie par l’auteur. Loin d’être une compilation forcée et contrainte, comme ça a pu être le cas pour le Conan de Robert E. Howard. Il s’agit ici d’un ordre logique, chronologique. En réalité d’une chronologie étendue intitulée : La civilisation technique, qui est disponible à la fin de l’ouvrage.

Selon Jean-Daniel Brèque dans la préface, du vivant de l’auteur il était difficile de proposer une telle compilation, car Poul Anderson n’avait pas de réelle volonté de sortir une édition ordonnée et il était coutumier du fait de réécrire ses textes déjà parus. La sortie en 2008 d’un premier volume d’une intégrale aux États-Unis a permis au Bélial’ d’avoir une bonne base de travail et de nous proposer ce cycle, riche en couleurs, truculent et original.

 

La ligue Polesotechnique : “Tout le trafic souhaité”.

Sous ce nom, et ce slogan, se cache la guilde de commerçants à laquelle appartient le personnage principal. L’action se déroule au XXIVe siècle, l’humanité a quitté son berceau et a colonisé de nombreuses planètes. L’invention de la propulsion supraluminique a créé une rupture, chacun pouvant s’isoler, s’exiler et fonder de nouvelles colonies. Cette situation a fait les choux gras des marchands, de riches armateurs qui tiennent le commerce entre les différentes colonies. Établissant des comptoirs commerciaux et amassant des crédits, ils ont une forte influence politique, jusqu’à pouvoir se permettre de faire la pluie et le beau temps sur ces différents mondes. Les deux textes composant Le Prince-Marchand suivent les premières aventures de l’un d’eux, le plus emblématique : Nicholas Van Rijn.

 

Marge bénéficiaire.

Dans ce court texte — une petite quarantaine de pages —, Nicholas Van Rijn, propriétaire de la Compagnie solaire des épices et des liqueurs, va se retrouver face à un problème qui semble insoluble. Une enclave extra-terrestre a décidé de dresser un péage sur la route d’Antarès, un nouveau marché juteux pour l’armateur et ses pairs. Ils ont beau tourner le problème dans tous les sens, si la Ligue Polesotechnique dévie ses routes commerciales pour approvisionner Antarès, les marges s’effondrent. Car il faut payer les équipages et ses maudits Astro coutent déjà suffisamment cher. S’ils passent de force et arment les vaisseaux, les marges s’effondrent. Les exterminer ? Non, des clients en moins. Nicholas Van Fijn va dérouler toute son astuce pour parvenir à trouver une solution.

 

Un homme qui compte.

Nicholas Van Rijn prend du bon temps, à bord de son aéro il parcourt différentes planètes en compagnie d’une de ses régulières, Dame Sandra héritière du Duché d’Hermès  et de Wace, son capitaine pour l’occasion, asservi et aigri de sa condition. Mais arrivé sur Diomède un incident se produit, le vaisseau saboté et contraint de se poser sur une immense étendue d’eau, d’heure en heure le bâtiment sombre de plus en plus. Les autochtones, des êtres volants aussi grands que des humains avec une envergure prodigieuse les observent de loin et de haut. Nicholas Van Rijn fulmine. Primo : quelqu’un a attenté à sa vie. Deuzio : quand est-ce que ces maudits volatiles vont se décider à intervenir ?

Échoués sur cette planète étrangère avec peu de vivres, car la nourriture locale est indigeste pour les êtres humains, l’armateur, son capitaine et la Dame sont en mauvaise posture. Mais encore une fois l’ingéniosité de Van Rijn va faire des merveilles. Il va se servir des “tensions” locales pour tenter de contacter un de ses comptoirs commerciaux qui se trouvent à une grande distance de leur point de chute.

 

Le Prince-Marchand et ses subordonnées.

Autant vous le dire tout de suite en ce début de cycle Nicholas Van Rijn considère tout le monde comme ses subordonnées et il s’exerce dans ce qu’il fait de mieux : commander, ordonner, coordonner. Il sait faire des affaires, y’en a qui peuvent payer. Le personnage principal de ce cycle est un homme d’une intelligence et d’une astuce rares. Le parfait commerçant, habile, rusé, qui anticipe les bons comme les mauvais coups. C’est une montagne, deux mètres de haut et tout aussi large, flanqué d’un triple menton et toujours apprêté. Sûr de lui, il a une bouche pas possible, il a son mot à dire sur tout et jure comme une charretier à grand renfort d’insultes totalement désuètes. C’est un personnage vraiment excellent, à chaque page il invente un nouveau quolibet et une nouvelle rhétorique pour moucher ses opposants, c’est le patron. Il est très cynique, seul le profit l’intéresse, mais quelques sentiments ressurgissent parfois, ce qui en fait un homme ni tout noir, ni tout blanc et donc, un personnage excellent.
À ses côtés se trouvent toujours des gens sur qui compter, enfin des gens qu’il peut exploiter pour ses propres desseins. Ils sont soit des employés de sa compagnie, soit des protagonistes ou antagonistes, comme les nobles et personnages de haut rang de la planète Diomède avec lesquels ils traitent pour se sortir de ce mauvais pas. Sans oublier sa maîtresse du moment, toujours plantureuse et discrète, car bien sûr il est misogyne. Il tombe parfois sur des fortes têtes comme ses capitaines et doit composer avec. Mais il connaît ses limites et les limites des autres, grand diplomate il ne franchit jamais la ligne rouge. Un personnage bluffant.

 

La civilisation technique.

L’univers proposait dans ce cycle est une extrapolation de la situation du monde entre le XIIe et le XVIIe ou les riches marchands sillonnaient les mers à la recherche de profit et construisaient des comptoirs d’un bout à l’autre du monde connu. Dans la Hanse Galactique les vaisseaux remplacent les navires marchands, les planètes font office de continent. Le voyage interstellaire de voies maritimes. L’invention de la propulsion supraluminique a bouleversé la donne, favorisant la colonisation et de fait le commerce. De riches marchands, comme Nicholas Van Rijn, prennent de plus en plus d’importance et sont aussi puissants que des monarques. Leur but est de vendre, de faire de la moindre intelligence des systèmes colonisés un client. Mais si besoin, ils ne sont pas contre raviver des tensions, menacer, bloquer, extorquer, du moment que le profit suit.
L’aspect technologique reste secondaire mais ne bénéficie pas pour autant d’un traitement léger. Il est bien travaillé, même si certains aspects sont dépassés comme l’absence d’intelligence artificielle, à la place il y a des supercalculateurs.
L’aspect principal reste les relations entre les différentes entités, la géopolitique, la diplomatie et le commerce. À travers son personnage opulent, l’auteur nous offre une vision des affaires, de la politique et de la diplomatie, d’une rare pertinence. Le propos est souvent simple, mais percutant.
Le deuxième récit est le plus frappant à ce sujet et rappelle les relations qu’ont pu avoir les premiers Européens sur le Nouveau Monde et les actions entreprises pour se servir des tensions entre les différentes tribus amérindiennes. C’est tout bonnement bien adapté et bien maîtrisé.

 

Un space opera saupoudré de pulp caricatural.

Poul Anderson propose un space opera qui prend par moments des allures de Pulp mais pour en déformer les codes afin de nous offrir de l’aventure et de l’action, non pas avec un homme vertueux, fort et courageux, mais avec un commerçant, gras, empoté (d’après lui) et vénal. La recette est excellente et offre un récit à la fois divertissant et intelligent.
Le style de l’auteur, quant à lui, est riche, Van Rijn est quelqu’un de cultivé et à travers ce personnage Poul Anderson en profite pour jouer avec la langue, les références et les mots. Il y a des passages durant lesquels il explique tout un tas de choses, comme la construction de son monde, pourquoi tel événement et telle situation ? Sans être lourds, ils sont bien amenés et contribuent à l’ambiance générale. D’ailleurs, à ce titre, en fin de volume il y a une courte postface de l’auteur qui explique, entre autres, comment il a construit la planète de Diomède, ce passage permet de mettre en lumière le souci de crédibilité donné au récit. Car la seconde histoire est une véritable leçon de worldbuilding.

 

Cornediable ! La suite !

Difficile de ne pas être enthousiaste face à une telle intelligence et tant d’astuces. Le Prince-Marchand est un plaisir de lecture, une gourmandise de l’esprit. Nicholas Van Rijn est à la fois sérieux et comique, un homme riche dans tous les sens du terme.
Poul Anderson, avec la Hanse Galactique, nous offre un space opera original et rafraichissant qui n’a pas pris une ride. En un mot : excellent.

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D’autres avis : Albédo ; Apophis; Nebal ; Le chien critique ; Yozone ; Lorhkan ; Angua ; Au pays des caves trolls

 

 

14 réflexions sur “Le Prince-Marchand – La Hanse Galactique T.1

  1. Je suis très heureuse de lire ta critique qui reflète tout le bien que je pense de cette saga et surtout de cet auteur que j’adore. L’Empire Terrien, ou La Longue Nuit. J’ai lu tous les Flandry disponible sur le marché, et l’ensemble de cette “Civilisation technique” mérite de figurer aux côté des histoires du futur d’Heinlein ou Asimov!

    (merci pour le lien)

    • J’espère que tu y prendra autant de plaisir que moi ! Mais déjà, si Van Rijn te plaît tel que je l’ai décrit, ça devrait aller 😉

      Sinon, j’ai pris la version papier (je suis vieux jeu), mais en numérique ça reste sans DRM et je sais que tu apprécies !

  2. L’enthousiasme de ton avis me fait envie. J’en viens donc à ma traditionnelle question lorsqu’il s’agit d’une saga ^^ : penses-tu envisageable que je m’arrête à la fin de ce premier volume si ça ne me plaît pas ? Au vu de ce que tu en dis, il me semble que le découpage en aventures différentes s’y prête tout à fait, mais je préférerais vérifier.

    • Complètement, il s’agit de textes courts qui peuvent être lu de manière indépendante. L’intérêt de la compilation proposée par Le Bélial’ est de suivre une certaine chronologie. Mais tu peux très bien lire les deux premiers textes du tome 1 et t’arrêter là.

      J’espère que ça te plaira si tu tentes l’aventure !

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