Couverture Le regard Ken Liu

Le regard, un polar augmenté.

Le regard de Ken Liu est une novella publiée dans la collection Une Heure Lumière (UHL) de chez le Bélial’ qui sortira le 15 juin. Une belle collection présentée maintes fois sur le blog. La couverture est de Adrien Police et la traduction de Pierre-Paul Durastanti qui commence à être un habitué du sino-américain.

Ken Liu a rapidement joui d’une certaine notoriété dans le milieu des littératures de l’imaginaire. Né en chine, immigré aux États-Unis dans sa jeunesse, l’auteur a un cursus intéressant, juridique et informatique. Un touche-à-tout en somme, ses compétences se ressentent à travers ses textes, la SF se mêle d’informatique et de droit. C’est un des aspects que j’apprécie chez lui. Mais c’est aussi un auteur qui fait la part belle aux émotions et à l’onirisme, son recueil de nouvelles la ménagerie de papier en est l’exemple le plus frappant.

Côté reconnaissance littéraire, il a reçu de nombreux titres. Notamment, un Hugo, un Locus, un Nebula, rien que ça. C’est surtout un nouvelliste, il a des dizaines de nouvelles à son compteur, deux novellas (toutes deux publiées dans la collection UHL). Ainsi qu’une saga de fantasy (The grace of kings) qui devrait enfin voir le jour en France dans la collection Outre fleuve.

Si vous voulez découvrir l’auteur à moindre frais, vous pouvez vous rendre sur le site du Bélial’ et vous procurer gratuitement sa nouvelle “Faits pour être ensemble“, l’une de mes préférées. D’autres textes à 0 € sont aussi disponibles. C’est tellement rare qu’il convient de le souligner.

Revenons au Regard, dans cette novella, d’un peu moins d’une centaine de pages, Ken Liu nous propose un polar dans lequel la technologie est omniprésente et où l’Homme augmenté est la norme.

 

C’est toujours les prostituées qui trinquent.

Le récit démarre de manière classique, une prostituée — une escorte — est retrouvée morte chez elle. La victime a reçu deux balles dans le cœur et a été atrocement mutilée. Énucléée. La police de Boston a rapidement classé l’affaire, une immigrée chinoise qui donne dans la prostitution, ça n’intéresse personne. Surement que les triades ont décidé de régler des comptes. Surtout que le meurtre est signé. Mais, c’est sans compter sur l’intervention de la mère endeuillée qui décide d’ouvrir le bureau de Ruth Law, une détective privée qui va prendre l’affaire à bras le corps, en dépit de son champ d’action habituel qui tourne autour de l’adultère et de la fraude fiscale. Surtout que la mère lui propose une grosse somme. L’enquête ne va pas être simple, car, par souci de discrétion pour ses clients aucune caméra ou système de surveillance ne se trouve dans l’appartement de la victime.

 

La détective qui valait trois milliards.

Le récit est porté par deux antagonistes forts. Ruth Law la détective, ancienne flic au passé trouble, est augmentée de la tête au pied. Ses muscles et ses tendons modifiés lui permettent de déployer une force prodigieuse. Mais le plus important c’est son Régulateur. Un module qui lui permet de contrôler ses émotions. Le hic c’est qu’elle est accroc et qu’elle n’aime pas affronter la réalité. Face à elle, le tueur, un homme froid, méthodique. Il est mu par une certaine vision de la vie, un idéaliste qui a mal tourné.

 

Transhumanité déshumanisée.

Avec le regard, il ne faut pas s’attendre à du cyberpunk sombre. L’ambiance ne dénote pas trop de notre monde actuel, il suffit de se projeter, dans quoi, 10 ans ? Tout au plus (sous réserve de non-apocalypse hein). Les personnages déambulent dans Boston, une ville chère à l’auteur puisqu’il y vit. L’ambiance est simple, plutôt bien maîtrisée, il connait la ville et la découverte de la diaspora chinoise pour les besoins de l’enquête est crédible, elle aussi.

Côté technologie, c’est de l’anticipation à court terme. La domotique est plus performante que le fait de commander ses volets à distance. Être augmenté est la norme, le Régulateur fait partie prenante du récit, le fait de contrôler ses émotions permet d’atteindre le paroxysme du stoïcisme, la vie glisse sur ses utilisateurs. C’est la performance à l’état brut, l’utilisateur l’active et il ne réfléchit plus qu’en coût/avantage. Bon, il y a des gens qui n’ont pas besoin de Régulateur pour ça, hein. Une technologie bien flippante qu’il ne me tarde pas de voir dans les bacs.

Le lecteur se doute que si cette détective a pu se payer toutes ses modifications, tout le monde, plus ou moins est augmenté. L’auteur pose la question d’une technologie invasive dans le quotidien. Le Régulateur permet de contrôler la peur ; le dégout ; la joie ; l’excitation ; l’amour… Que reste-t-il ? À côté de ça, il dépeint légèrement le sort de l’immigré aux États-Unis, contraint de verser dans des boulots d’esclaves tout aussi déshumanisants.

 

Un jeu de miroirs narratif.

La narration alterne, plus ou moins, les chapitres entre Ruth Law et le tueur, ce qui permet d’offrir deux psychologies totalement différentes et des comparaisons intéressantes. Pour Ruth Law le style est mélancolique, triste. Du fait du Régulateur toutes ses émotions sont décrites a contrario, de comment elle aurait réagie sans. Mais il est toujours activé et l’empêche de se comporter naturellement. Les passages du tueur sont froids, mécaniques, méthodiques et secs. Alors qu’il n’a pas de Régulateur. Un procédé bien construit qui colle parfaitement au style de l’auteur.

 

Un regard en arrière.

Le regard n’est pas le meilleur texte de Ken Liu. Difficile de réitérer la performance de L’homme qui mit fin à l’histoire et je ne suis même pas sûr que la comparaison soit pertinente, tant les deux textes n’ont rien à voir. Il s’agit d’une novella simple, efficace et bien maîtrisée, un texte de bonne facture. Même si l’aspect polar aurait mérité un meilleur traitement. Elle permet de poser des questionnements sur la place de la technologie dans notre quotidien, comme souvent chez l’auteur. J’ai trouvé la fin facile et un peu précipitée, loin de gâcher le plaisir tout de même.

 

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D’autres avis : Chez l’ours inculte

17 réflexions sur “Le regard, un polar augmenté.

  1. Merci beaucoup pour cette critique qui me permettra de l’appréhender dans de nonne conditions. Finalement tu rejoins L’ours inculte.
    Je reviendrai une fois lu! 🙂

  2. Et bien, faire une critique deux jours avant la parution démontre ton amour de l’auteur.
    Je ne suis pas l’un des rares non admirateur de Ken Liu, ton avis ne me donne pas l’envie d’en découvrir plus.
    Concernat le régulateur, je ne suis pas de ton avis, je pense qu’il faudra beaucoup plus de 10 ans avant que tu puisses te le procurer. Et puis quelle idée, plus de plaisir à lire des oeuvres de SF.

    • Ce n’est pas un mauvais texte, mais je crois qu’encore une fois il y a eu un peu trop t’attente créé pour ce livre. Personnellement, j’aime toujours autant son style et la manière dont il aborde ses thèmes.

  3. Ken Liu oblige, je la lirais forcément (et puis Heure-lumière oblige aussi). C’est pas plus mal que ce ne soit pas aussi exceptionnel que L’homme qui mit fin à l’histoire, mon coeur ne l’aurait peut-être pas supporté xD

  4. Merci pour ton article ! J’ai appris il y a peu de temps que Ken Liu rédige en ce moment un star wars. Cela m’a beaucoup fait rire ; ne m’attendant pas à cela de sa part. J’attends de voir ce qu’en diront les critiques, je ne suis pas un grand adepte de cette saga. Mais qui sait ? peut-être lirai-je mon premier star wars grâce à Ken Liu xD

    • You welcome.
      Il y a des chances que je fasse comme toi. Je suis vraiment curieux de ce qu’il peut faire, il n’a pas trop de côté pulp ou aventure. Mais bon on peut réfléchir Star Wars autrement.

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