Couverture Le sourire des crabes

Le sourire des crabes, road trip halluciné et sanglant.

Le sourire des crabes est un court roman de Pierre Pelot paru pour la première fois aux éditions Presse Pocket en 1977. Pour la dernière réédition en date, c’est chez Bragelonne en 2012.

Concernant Pierre Pelot, je l’ai brièvement présenté dans ma chronique de l’excellent roman “C’est ainsi que les hommes vivent”.

J’ai récupéré le sourire des crabes chez un bouquiniste, après avoir lu le numéro Bifrost consacré à son auteur. Il fait partie des quelques livres que j’ai notés et que je souhaite lire pour découvrir l’auteur. Sur environ deux cents titres édités, il faut faire des choix. Ici, la référence au film “tueurs nés” m’a interpellé. Et effectivement, le livre n’a rien à envier au film d’Oliver Stone.

 

Marseille, 1993.

Luc attend sa sœur, Cath, dans la maison familiale, car aujourd’hui elle rentre de l’hôpital psychiatrique. Leur petit frère, Alain, regarde la télé, comme d’habitude, il est enfoncé dans son fauteuil et boit les paroles du présentateur de « Monde Spectacle ». Luc déteste son frère, déteste cette émission, déteste le système en place. Il a un plan, Cath et lui ont un plan. Elle rentre uniquement pour repartir afin de se rendre dans un centre de réorientation à Strasbourg II, Luc s’est proposé de l’accompagner, prendre l’autoroute 2000 et filer. Sauf que leur plan n’est pas de se rendre au centre. Leur père n’a rien trouvé à redire au fait que Luc accompagne sa soeur, ça l’arrange à vrai dire, il s’en tape un peu de ses mômes. Seul compte le dernier, le troisième, celui qui a rapporté un peu de ronds via des primes de natalité.

Luc et Cath vont rouler, rouler et passer une nuit hallucinée, d’une violence rare.

 

Luc et Cath tracent leur route.

Les deux protagonistes ont noué une relation incestueuse qui ressurgit de temps à autres à travers les pages du récit. Ils ont enfreint l’interdit ultime. Les deux ne sont pas parvenus à s’insérer dans cette France totalitaire. Dans laquelle il faut filer droit, consommer et se taire. Luc ferait tout pour sa sœur, il dialogue souvent avec lui même, ne tient plus dans le cadre, boue littéralement. Cath a subi les pires sévices dans les instituts psychiatriques, les médecins ont tenté de la remettre dans le droit chemin, mais ils n’ont fait qu’accentuer sa rage. Le père et le petit frère ne servent qu’à poser un cadre familial oppressant. Sur l’autoroute, ils vont croiser des gens, des citoyens qui n’ont pas de visages, qui sont comme des robots, des gens sans vie, sans âme. Seule Hélène, une victime sur leur chemin, aura un un peu d’importance.

 

Totalitarisme, hyper consommation et anarchie.

Dans le sourire des crabes, Pierre Pelot dénonce avec véhémence la société de consommation, les médias de masse et l’abrutissement des divertissements. Le tout sous le vernis d’une pseudo France totalitaire. Car si le gouvernement et les institutions sont esquissés à travers les lignes et qu’une figure autoritaire est présente : le Prince, la société est très proche de la notre. Au final ,c’est le cadre sociétal qui est oppressant, les règles, le conditionnement par l’éducation, la religion, la consommation et les institutions. Autoritaire ou non, cet État est puissant et il écrase les citoyens.

En guise de contrepouvoir, Luc se rapproche d’un certain Gol qui fait partie d’un mouvement insurrectionnel. Mais là aussi, un autre cadre se dessine, à quoi bon ? Luc sait ce qu’il veut, vivre libre, l’anarchie. Créer son île avec Cath.

Côté anticipation, le livre n’a pas trop mal vieilli même s’il est très ancré dans son époque. Depuis, les choses ont changé mais certains travers sociétaux sont toujours les mêmes. Pas d’internet, mais des médias omniprésent, avec une émission « Monde Spectacle » qui propose aux téléspectateurs d’avoir leur quart d’heure de gloire et quelques milliers de francs s’ils parviennent à filmer des scènes de plus en plus violentes. Le pinacle du voyeurisme. l’omniprésence des caméras est l’apanage de la France anticipée et proposée dans le sourire des crabes. La violence est partout et pas forcément sous sa forme la plus évidente.

 

Du sang, des tripes, de la rage.

Côté style, Pierre Pelot offre un récit sans concession, d’une brutalité assumée, des mots rudes et âpres. Tout y est décrit, le sexe comme la mort avec les tripes et le sang. C’est rude. L’auteur y déverse un flot de critiques envers tout ce qui ne tourne pas rond dans notre société. Il y créé par moment de l’empathie pour Luc et Cath, même s’il est très difficile d’en avoir pour eux.

Côté narration, il y a de bonnes idées. Un narrateur omniscient suit le périple de Luc et Cath, avec par moment Luc qui se parle à lui-même, pour plonger un peu plus dans sa psyché en fin de route, et Cath qui voit ses médecins tortionnaires partout, qui les interpelle et engage des conversations avec eux.

Le tout est froid, la seule chaleur humaine se trouve dans la relation des deux “héros”, alors qu’ils commettent des actes ignobles. Déroutant.

 

Un livre qui trouve des échos à notre époque.

Lire le sourire des crabes quarante ans plus tard, c’est découvrir deux jeunes oppressés par une société qui ne leur convient pas et qui sombrent dans une violence inouïe. Parce qu’au final, ils ne connaissent que ça, la violence. Difficile de ne pas faire le parallèle avec notre quotidien, synonyme d’attentats, d’actes ignobles et de générations paumées.

Pierre Pelot n’a pas anticipé internet, Youtube, Rotten, et j’en passe. Par contre, il a bien anticipé l’impact des médias de masse, l’abrutissement toujours plus fort propagé par les divertissements (Ping Hanouna). La société de consommation oppressante, la publicité omniprésente, partout, qui vous rappelle à chaque instant que si vous sortez de la route, vous risquez de souffrir, vous risquez de subir une certaine violence.

Pour finir, il y a de nombreux passages qui valent le coup, des envolés dans lesquelles l’auteur tire à boulets rouges sur tout ce qui nous entoure :

 

Les choses rangées, claires, nettes, propres… Les choses là où il faut. Les montagnes de boîtes de conserves et de plats préparés, les sous-vêtements sexy que vous devez acheter, MADAME, pour qu’à seulement vous voir votre mari bande comme un fou, les livres qu’il faut lire, les lames de rasoir avec lesquelles il faut se raser, la crème épilatoire qui vous brûlera définitivement le poil superflu, le déodorant qui fera de vous un anonyme, le scotch qui convient à un homme dans le coup, la poêle à frire qui n’attache pas et vous assaisonnera le bifteck au téflon…montagnes de saloperies inutiles-nécessaires, dixit les campagnes publicitaires made in papa-maman.

9 réflexions sur “Le sourire des crabes, road trip halluciné et sanglant.

  1. Les thématiques ont tout pour me plaire, mis à part peut-être la violence, même si la violence sociale a l’air e marquer plus le pas d’après ce que tu en dis.
    Ce qui me fait un peu peur, c’est le côté froid, et le fait que cela à l’air de dresser plus un constat de notre société déshumanisé sans apporter de quelconques possibilités d’un autre monde.
    La fin plus axé sur la psyché me questionne aussi, je n’aime pas trop ces “rêverie” d’inspiration psychanalytique. Mais c’est le lot de pas mal de livres de cette période.
    Merci pour ta critique complète.

    • La violence sociale est marqué c’est sur, mais ce que tu prends le plus en pleine tronche c’est quand même la violence physique perpétrée par les deux protagonistes, mais qui est la conséquence de la violence sociale. C’est entremêlé.

      Après c’est certain qu’il s’agit d’un livre noir, très noir. Pour le côté psyché, c’est marqué, c’est sûr. Mais sans te pousser à la conso ça se lit très vite.

      De rien pour la chronique !

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