Station : la chute – Cogito ergo sum

Station : la chute (Crashing Heaven en VO sorti fin 2015) est un premier roman d’Al Robertson, il paraît aux éditions DENOEL dans leur collection Lunes d’Encre le 18 courant. Il est traduit de l’anglais par Florence Dolisi et l’illustration de couverture a été réalisée par le vénérable Manchu. Derrière ce titre (singulier) se cache le premier tome d’une série, dont le second est sorti en version originale. Quid de la transposition en français ? No sé.

Al Robertson est un nouvel auteur (dans le sens visible), il s’agit de son premier roman donc il n’est pas forcément évident de trouver des informations sur lui. Heureusement, il y a des blogueurs français qui nous servent d’éclaireurs dans les contrées étrangères à la langue de Molière. C’est le cas de Gromovar qui l’a interviewé sur son blog : ici. Je le remercie en passant. On y apprend qu’Al Robertson est britannique (avec sa marionnette Fist, son ton et son allure, j’en aurais mis ma main à brûler), qu’il est de Brighton et qu’il a vécu un tout petit en France. Visiblement, il y revient régulièrement, il doit être capable de dire « omelette du fromage » avec un accent correct. Au-delà de cette qualité, il a passé plusieurs années à écrire des nouvelles (10 ans, wow !), mais aussi des scénarios pour des boîtes de production londonienne.

Alors, pourquoi sortir en titre la maxime philosophique la plus connue de l’univers ? Bon, en latin pour me la raconter un peu. Tout simplement, car l’un des thèmes principaux du bouquin est tout de même ce qui fait de nous des êtres humains, est-ce que c’est notre conscience ? Notre capacité à penser peut-elle suffire à faire de nous des êtres ? Ou toute autre chose ? Mais Station ne se limite pas à ces considérations métaphysiques, c’est aussi un polar dans la lignée des classiques du cyberpunk, modernisé avec talent.

 

Retour au pays.

Jack rentre chez lui après sept longues années d’absence, dont la première partie fut consacrée à faire la guerre et la seconde à être incarcéré dans le camp d’en face après s’être rendu. La Guerre Logicielle a éclaté entre le Panthéon — un consortium d’entités puissantes qui agissent comme des dieux chacun dans leur domaine — et la Totalité — organisation composée d’intelligences artificielles renégates. Le conflit fait suite à un attentat de haute volée perpétré sur la lune, le Panthéon accusant la Totalité. Les déités gèrent toutes les affaires de Station (et aux alentours), c’est un habitat creusé dans un astéroïde qui abrite une partie de l’humanité depuis que la terre a été frappée d’interdiction. Si Jack est rentré, c’est parce qu’il a des choses à régler. Il n’est pas le traître annoncé et surtout il n’a plus beaucoup de temps, car le contrat qui le lie avec sa marionnette, Hugo Fist, arrive bientôt à terme. Au moment fatidique, elle prendra les derniers actifs que possèdent Jack, son corps et son esprit. Mais l’ancien soldat comptable n’a qu’une idée en tête, faire éclater la vérité sur une vieille affaire, mais aussi revoir ses proches, parler avec eux une dernière fois, solder sa vie.

 

Qui contrôle qui ?

Jack est résigné sur son sort, ses années d’incarcération sur Callisto semblent l’avoir brisé, du moins elles l’ont changé. Il retrouve le Panthéon, Station et ses travers, il a du dégoût pour le système en place. Surtout qu’à peine débarquer dans son ancienne demeure, il est traité comme un criminel, on limite ses mouvements et surtout il ne peut se connecter à la trame, un vrai paria. En plus de cela, il doit se coltiner Fist, une des dernières intelligences artificielles de combat encore en activité. Fist a lui aussi a subi un sort peu enviable, mais tous deux sont inextricables, le premier à façonné le second et le second est intimement lié au premier. Fist est encagé ce qui limite ses capacités par des lignes de code qui l’entravent. Du coup, sa personnalité quelque peu malveillante s’en donne à cœur joie, il ne cesse d’en mettre plein la tête à Jack, en lui rappelant autant que faire se peut que dans quelques mois ce corps et cette conscience lui appartiendront. Fist est un excellent protagoniste, drôle, méchant et à l’esprit fin. Une intelligence immature et intolérante à la frustration. Le duo qu’il forme avec Jack est l’une des grandes réussites de ce roman, leurs pérégrinations et leurs conversations télépathiques sont de haut vol. Ils sont intrinsèquement liés c’est ce qu’il fait la richesse de leur relation, petit à petit chacun va évoluer pour le plaisir du lecteur et l’attachement à ses deux personnages semble inévitable.
Les intervenants secondaires ne sont pas en reste, à l’instar de nos ancêtres antiques et polythéistes Jack va devoir faire face à des Dieux aux ambitions bien terrestres et va devoir composer avec son passé compliqué. Il sera protégé de l’un, champion d’une déesse, poursuivi par d’autres. Mais il y a aussi son ex, son père et sa mère (morts ou vifs), et ses collègues de l’InSec, la police de contrôle de la trame et des intelligences. L’aspect intimiste de Jack avec son ancienne amante, ses connaissances et ses parents n’est pas le pan le plus intéressant du livre. Je dois avouer que la relation amoureuse avec Andrea m’a laissé de marbre un peu trop romantico-jazzy pour moi.

 

Voici de la science-fiction 2018.

Le moins que l’on puisse dire c’est que ce roman est moderne et qu’il offre une construction de monde bien solide. Al Robertson a repris les thèmes classiques du cyberpunk, les a dépoussiérés et insérés dans un futur dystopique de son cru. D’un côté le Panthéon et ses six Dieux majeurs, Kingdom et la logistique, Rose la sécurité et la guerre, etc. L’idée est séduisante, surtout qu’il est impossible au départ de savoir si ce sont des intelligences artificielles ou bien des êtres humains ayant accédé à une tonne de programmes et à une forme d’immortalité, le doute plane, l’ambiance est quasiment mystique. Car justement, l’un des thèmes majeurs du roman est la définition de l’être humain et vers la fin la question métaphysique prend une ampleur encore plus importante. En effet, l’humanité a trouvé le moyen de numériser l’esprit et les morts ne sont jamais vraiment morts. Si c’est du déjà vu, le traitement qu’en fait l’auteur est très intéressant et il questionne énormément sur les droits de ces entités, des morts, jusqu’aux intelligences. L’autre camp, la Totalité, qui porte bien son nom, est une espèce de cerveau matriochka reparti sur une bonne partie du système solaire. Le lecteur se retrouve donc avec deux camps, l’un très progressiste et totalement libéré : la Totalité. Et le domaine du Panthéon conservateur au possible, où l’obsolescence programmée et les licences régissent à peu près tout. Un relent de notre époque très bien adapté et cohérent avec l’univers créé par l’auteur. Sans compter sur cet attentat terroriste de grande ampleur qui a totalement changé la donne et surtout les dirigeants un peu désemparés tentant de gérer la crise quitte à faire de mauvais choix. Il y aurait beaucoup à dire encore sur sa société, le déterminisme social qui frôle l’eugénisme et l’hégémonie du travail aliénant.
L’autre point frappant est la totale dématérialisation de tout ce qui entoure, ou presque, l’humanité. La trame semblable à un web 4.0 gère tout, les habitants de Station ne perçoivent même plus le vrai, mais uniquement ce que la réalité augmentée de cette toile veut bien leur montrer. Tout est consommable, rien n’est possédé par les citoyens, tout est sous licence et à utilisation programmée, hautement flippant.  Puis, l’humanité reste l’humanité, misère et inégalité sont toujours au programme. Du coup, les nouveaux maîtres du monde sont ceux qui maîtrisent le code et qui ont la plus haute capacité de calcul. Ce qui donne ensuite des combats virtuels, un peu à la Neuromancien de William Gibson, très imagé, cet aspect-là m’a dérangé, et me dérange toujours dans ce type de roman. Même si je comprends la nécessité de retranscrire la scène, cela a tendance à me sortir du livre. Et ce malgré tout le talent de l’écrivain.

 

Fantasmagories numériques.

Al Robertson offre un premier roman efficace, sa grande réussite est vraiment la relation entre Jack et Fist. Même si par moment, concernant Jack, l’auteur se sent obligé de plonger dans la psyché de son personnage pour expliquer au lecteur son état d’esprit, ça aide, mais c’est parfois trop dirigiste. Quoi qu’il en soit, le traitement global du roman est très bon et j’avoue que je n’aurais pas pu me douter une seule seconde qu’il s’agissait de son premier. Ce n’est pas un sans-faute, mais c’est de très bonne facture. Le seul point qui m’a dérangé et j’en ai déjà touché deux mots, ce sont les descriptions des environnements numériques, même si Al Robertson est bon dans ses descriptions de fantasmagories numériques. J’avoue que la transposition des défenses logicielles en panthère furtive, ou en tout autre animal de la savane me fait totalement sortir de ma lecture. Alors oui, j’imagine que décrire un combat entre deux intelligences sur un support totalement dématérialisé n’est pas chose aisée. Le fait de le transcrire avec des images compréhensibles et assimilables par le lecteur est une solution efficace et sûrement simple (pas facile). Mais j’ai du mal à croire que de telles entités s’embêteraient à créer des images aussi fantastiques. Je ne sais pas trop. Je n’accroche pas et je n’adhère pas. Bref, cela dit le livre est loin de se limiter à ces batailles et cet aspect-là est hautement personnel. Quant au reste, c’est très bien mené, excitant intellectuellement et la narration de la trame principale est, elle aussi, réussie. Al Robertson a mélangé les éléments du polar, du cyberpunk et des thèmes actuels de la SF pour en faire une enquête haletante ou le lecteur est baladé sans savoir vraiment le fin mot de l’histoire avant la chute.

 

Difficile de passer à côté.

Pour tout amateur de SF, il me semble difficile de passer à côté de ce roman, j’ai eu l’impression de lire un mix entre Latium de Romain Lucazeau, pour l’omniprésence des IAS. Luna de Ian McDonald, pour sa société singulière, le tout agrémenté à la sauce cyberpunk qui n’est pas sans rappeler Neuromancien William Gibson dépoussiéré et mis à jour. Al Robertson a pris les thèmes les plus intéressants de la SF pour en faire un polar avec en toile de fond une fresque sociale totalement folle. Il fait parler les morts, diriger les êtres humains par un consortium d’intelligences et nous questionne sur notre hyper connectivité et le fait de tout laisser aux mains d’algorithmes de plus en plus performant. Mais c’est aussi un roman riche en humanité avec une relation plus qu’attachante entre deux personnages très réussis, je ne suis pas prêt d’oublier Fist et son ton truculent, souvent cassant.

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D’autres avis : Gromovar ; Albedo ; Lorhkan

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J’ai reçu ce livre dans le cadre d’un service presse, merci aux éditions DENOEL pour leur confiance.

 

 

11 réflexions sur “Station : la chute – Cogito ergo sum

  1. Aurait on un Space Opera qui change de l’ordinaire ? Je suis en train de lire le tome 2 de The Expanse et je m’y ennuie un peu, j’ai l’impression de lire et relire, pour la énième fois, la même histoire.
    Ta chronique laisse supposer de la nouveauté. Après le Nouveau Space Opéra de la génération Baxter, Reynolds et consort, aurait on le Nouveau Nouveau Space Opera ? Bref c’est tentant.

    Et dire que la collection fait la part belle au genre cette année, il va falloir faire un choix mais je renote celui-ci dans mes tablettes.

    • C’est très certainement plus original que The Expanse, ensuite, le livre tend plus vers le cyberpunk que vers le space-opera selon, pourquoi pas à la limite le station-opera à la limite. Même si l’univers proposait par l’auteur laisse une ouverture beaucoup plus grande.

      Oui pour moi, il y a quelque chose de très moderne dans ce livre, dans son traitement et dans ces thèmes.

  2. Je ne suis pas très fan des space opera, mais ici j’ai l’impression que cela s’apparenterait plus à un station opera.
    Je goûte aussi peu aux mondes virtuels, ce que tu en dis ne donnent pas forcément envie.
    Mais il y a un ptit truc qui se dégage de l’ensemble et je me dis pourquoi pas.
    Des suites sont à prévoir d’après l’interview, mais si tu dis que nous avons le fin mot de l’histoire…

    • Il y a une sacrée ambiance et quelque chose me dit que la marionnette Fist aurait de quoi te séduire, ainsi que Jack.

      Pour la fin du livre, elle est ouverte et l’univers suffisamment riche pour que l’auteur y trouve une suite. Mais ce tome peut se suffire à lui-même, je n’ai pas ressenti la frustration de ne pas avoir la suite en le refermant.

  3. Je le note ! Pour rebondir sur ta conclusion, j’ai commencé Latium, que j’avais découvert sur ton blog. Je n’ai lu qu’une centaine de pages pour l’instant, mais ça s’annonce très bien !

  4. Je partage totalement ton avis, avec un duo et une marionnette captivants. Il n’ya qu’un point pour lequel j’ai eu un petit haussement de sourcil c’est la manifestation physique de Fist. Mis à part cela j’ai adoré l’univers dystopique, les IA, et l’intrigue.

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