Couverture Le Sultan des Nuages

Le Sultan des nuages – Vénus mise à nu

Le Sultan des Nuages est une novella de Geoffrey A. Landis, paru en 2010 en version originale, publiée au Bélial’ dans leur collection Une Heure Lumière, gamme qui a pour objectif de publier des textes courts et inédits en France, censés se lire en une ou deux heures. La traduction est Pierre-Paul Durastanti et la superbe couverture — désormais une des marques de fabrique de la collection — est d’Aurélien Police. La novella a obtenu le prix Théodore Surgeon en 2011, prix créé récemment (1987) qui récompense des histoires courtes.

Dans un petit encart, situé dans le premier rabat du livre, le Bélial’ propose une courte bio de l’auteur, Geoffrey A. Landis est chercheur à la Nasa, d’emblée c’est un peu intimidant. Il travaille essentiellement sur l’exploration martienne et vénusienne, et les technologies qui en découlent, notamment celles portant sur les cellules solaires et les dispositifs photovoltaïques. L’aventure de sa novella se déroulant sur Vénus, autant vous dire que j’avais hâte de la lire.

Petite digression personnelle, en ce moment je maîtrise une campagne de jeu de rôle se déroulant dans l’univers d’Eclipse Phase, un jeu de rôle accès très largement Hard SF et qui est développé sous licence creative commons et bien sûr Vénus fait partie des théâtres de jeux possibles. J’avais hâte, là aussi, de lire cette aventure. Toujours avide d’inspirations.

Est-ce que mes attentes ont été comblées ? Essentiellement, oui.

 

Intrigue gazeuse.

David Tinkerman et la Docteure Léa Hamakawa sont en route vers Vénus, sur invitation adressée au Dr Hamakawa de la part de Carlos Fernando Delacroix Ortega de la Jolla y Nordwald-Gruenbaum. Sous cette dénomination à rallonge se cache le Sultan des nuages, satrape de la cité flottante d’Hypatie. Le Sultan souhaite s’entretenir avec la Docteure spécialiste de la terraformation. Pourtant tout le monde sait que la terraformation de Vénus est impossible en l’état actuel des connaissances, peu importe, intriguée, elle répond à l’appel. Très vite, Tinkerman (qui est le narrateur) va se rendre compte que la raison première de l’invitation n’est peut-être pas la seule.

 

Tinkerman le bricolo.

Côté personnages, Le Sultan des nuages est pour l’essentiel basé sur une triangulaire, Tinkerman, Hamakawa et le Sultan. David Tinkerman est technicien, fidèle assistant du Docteur Hamakawa, il est le serviteur de ce récit, narrateur et enquêteur, il va devoir être vigilant sur Vénus, car il se rend vite compte que les mœurs de la cité flottante ne sont pas les mêmes que dans le système extérieur, là où ils ont leur habitude de vie. C’est un personnage sympathique, éperdument amoureux d’hamakawa, il n’a d’yeux que pour elle et serait prêt à tout pour la protéger. C’est le principal moteur d’action de ce personnage au nom facile. La Docteure Hamakawa est très peu présente, elle fait des apparitions ci-et-là, elle semble froide, pragmatique et très fine. Là où Tinkerman ne cesse de s’inquiéter, elle assène avec force que tout va bien. Le Sultan est un préadolescent de 12 ans, mais de 20 ans en terme vénusien, gosse privilégié issu d’une lignée d’oligarques puissants il est représenté de manière classique : le petit monarque capricieux. Pourtant, il semble savoir ce qu’il veut et les enjeux de l’invitation vont rapidement dévoiler ses ambitions. Pour les personnages secondaires le récit est court et leur laisse très peu d’espace, ils permettent surtout d’affiner l’univers et servent d’alliés et d’antagonistes à la triangulaire.

 

Aérostats vénusiens et sultanat futuriste.

Geoffrey A. Landis offre une vision de Vénus excellente, un cadre merveilleux et qui semble possible tant l’auteur donne des clés techniques simples et compréhensibles. Son métier à la Nasa apporte un réel plus au récit et sa capacité de vulgarisation aussi. On y découvre une planète hostile et dangereuse, sa surface connaît des températures extrêmes, son atmosphère des gaz mortels de toutes sortes. Pourtant l’humanité s’y est installée de façon pérenne et prospère. Fondant des cités magnifiques construites dans des aérostats légers comme l’air, comme des villes mises en bouteille. Vénus possède une couche de son atmosphère rendant possibles de telles installations, avec une température convenable et une pression supportable. Ce cadre fantastique d’une réelle crédibilité vaut à lui seul la lecture de la novella.
En complément, l’auteur prend le temps de dresser une société particulière à Vénus, vingt grandes familles semblent tenir le système solaire, Vénus n’y échappe pas. Les mariages sont avant tout patrimoniaux et motivés par des enjeux affairistes. La vie dans la cité d’Hypatie est rayonnante, ses habitants arborent des tenues chatoyantes aux couleurs criardes, des oiseaux multicolores volètent dans l’immense dôme protégeant la vie de l’atmosphère toxique de l’extérieur. Pour se distraire, on y fait du canoé sur la mer de nuages entourant la cité. Mais tout n’est pas idyllique, Vénus compte plus de onze mille cités, des cités états indépendantes aux ambitions et aux intérêts qui diffèrent, ce qui ne manque pas de créer des tensions. Il y a aussi des pirates des cieux et des poches de résistances luttant contre la mainmise des oligarques sur la vie de l’étoile du matin. Les us et coutumes de Vénus, sous un prisme arabisant, sont de l’ordre du déjà-vu, rien de bien original mais bien menée et crédible, là aussi.
L’aspect géopolitique est seulement survolé, pourtant il y a matière et cela donne envie d’aller plus loin. L’ambiance et les thèmes s’avèrent être une grande réussite, le fond solide. Qu’en est-il de la forme ?

 

L’efficacité sans la poésie.

La forme prime-t-elle sur le fond ? L’éternelle question qui semble insoluble, pour ma part j’attache une certaine importance à la musicalité des mots et j’ai une certaine attente de ce côté-là. Pour cette novella le contrat n’est pas rempli. Le style de Geoffrey A. Landis est un peu froid, le ton est plat et manque clairement de musicalité, de poésie, et ce, malgré quelques envolées lyriques plaisantes à lire.
En ce qui concerne la narration, tout d’abord elle est à la première personne et l’abus du pronom personnel je tend à renforcer ce ton plat. il y a aussi quelques facilités, des scènes ou situations attendues. D’emblée il y en a une qui m’a agacée, Tinkerman à l’approche de Vénus, qui s’ennuie à bord du vaisseau de transport, décide de demander un historique de Vénus, de but en blanc. C’est pratique et simple, mais trop justement, je préfère les informations distillées ci-et-là, au gré du récit. C’est maladroit, même si c’est nécessaire d’en savoir plus sur le cadre de la novella. Mais tout de même, c’est gros. Le récit en lui-même ne surprend pas, il est assez simple, mais tient la route, c’est le principal.
Voilà, une forme qui n’est pas aussi réussie que le fond, mais au final ? Est-ce bien important ? Et peut-on demander à un scientifique de cette trempe d’être bon partout ? Il manquait cette petite touche pour en faire un récit parfait, mais comme je l’ai dit plus haut, le fond est extrêmement solide et tient à lui seul le récit.

 

Une lecture en demi-teinte.

Alors oui, finalement cette Heure Lumière est un bon opus, le cadre original et l’apport scientifique de l’auteur, sans alourdir ses propos, sont un réel plus. Cependant, l’histoire n’est pas folle, une intrigue de cour déjà-vu aux ressorts relativement simples. Il faut prendre ce texte pour ce qu’il est, une fabuleuse aventure dans un cadre original proposé par un auteur qui sait de quoi il parle et qui connaît son sujet.

Le Sultan des nuages est une porte vers un monde merveilleux, plus proche de nous que ne l’est Mars et qui pour autant n’est pas suffisamment traité. Désormais, ce texte pourra faire référence en la matière, tant sur sa technique que sur sa crédibilité.

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D’autres avis : Apophis ; Xapur ; Aelinel ; Lorhkan ; Nébal ; Yogo

 

 

 

13 réflexions sur “Le Sultan des nuages – Vénus mise à nu

  1. Belle critique, très nuancée, bravo (et quel beau titre, Vénus mise à nu, splendide !). Je suis tout à fait d’accord avec toi, de plus, sur le fait qu’en matière de Planet Opera, Vénus est insuffisamment abordée, surtout par rapport à Mars.

  2. Très belle critique qui donnerait presque envie de relire le livre… lol

    Il y a Vénus de Ben Bova, je l’ai lu il y a pas mal de temps, je ne m’en souviens plus très bien mais il ne m’avait pas déplu. Et ce n’était pas du pulp pour rebondir sur un commentaire de Lorhkan sur son blog ! lol

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