Couverture Le Temps de Palanquine

Le Temps de Palanquine, déliquescence programmée.

Le Temps de Palanquine est un roman de Thierry Di Rollo paru ce mois-ci aux éditions du Bélial’. En format broché et sans version numérique, conformément aux volontés de l’auteur. Mais un extrait est disponible sur le site de l’éditeur. L’illustration de couverture, bien sentie, est de Leraf.

C’est le premier livre que je lis de cet auteur. Je l’ai découvert à travers les pages du Bifrost numéro 85 qui lui est consacré. Sa nouvelle « Proscenium », intégrée au numéro, , m’avait marqué par sa noirceur, un mort qui court après la mort. Mais c’est surtout son interview qui m’a donné envie de lire ses livres, plutôt bouleversante et profondément humaine.

J’ai commencé par Le Temps de Palanquine par attrait de la nouveauté, mais pas seulement, la couverture et le synopsis m’ont immédiatement fait penser à Melancholia de Lar Von Trier, des fois ça ne tient pas à grand-chose.

 

Délicité, ville monstre, XXIIe siècle.

Palanquine, la messagère rouge emplie le ciel de l’humanité, impossible de ne pas y penser. Il reste quelques mois avant la Fin. Comme si un immense astre en route pour détruire le système solaire ne suffisait pas, la terre est au bord de l’asphyxie, car le charbon et le bois sont les dernières ressources exploitables, non pas par pénurie, mais à cause de régressions technologiques inexpliquées.

Que faire ? Eleanor et John décident d’agir, plus par opportunisme qu’autre chose, ils se rapprochent du Professeur Desmond Lockerbie, un physicien qui a inventé un procédé de saut temporel, persuadé de pouvoir changer le destin du système solaire et de l’humanité. Mais il est aussi accusé d’être la cause des régressions.

 

Un merle, un quatuor et un physicien.

John et Eleanor forment la colonne vertébrale du récit, leur couple, leur amour et leur relation servent de moteur. John est amoureux d’Eleanor à un point qui frise la dévotion. Eleanor elle, semble blasée, résignée, elle suit John malgré tout. Elle est toujours accompagnée de son merle, Némo, présence agréable dans ce monde sombre. Dans le cadre de leur travail sous les ordres du professeur Desmond Lockerbie, ils seront rejoints par William Torn, un connard prétentieux et méprisant, ainsi que Sarah Quarry, une femme discrète et craintive.

La palette de personnages est variée et offre une multitude de sentiments, nécessaire pour retranscrire cette époque crépusculaire. Leurs émotions, craintes et espoirs font partie intégrante du récit et en forment un pan essentiel. Avant d’être une histoire d’apocalypse annoncée et de saut temporel, c’est avant tout une aventure empreinte d’humanité et de tout ce que cela implique, le bon comme le mauvais.

 

Un monde au bord du précipice.

Au XXIIe siècle, les villes ne sont plus que des agrégats de tours de béton. Des immensités urbaines, des habitations grises et semblables à perte de vue. Le ciel est dissimulé par un épais smog noir, sombre. Les régressions technologiques enlèvent petit à petit le peu de confort qui reste à l’humanité. La débrouille et la survie sont le quotidien de tous. La K. Beckin — drogue récurrente dans les écrits de l’auteur — permet d’adoucir le quotidien.

La technologie, ce qu’il en reste, est bien utilisée. Sans trop en dire, les conséquences des régressions sont un des aspects intéressants du récit. En thème sous-jacent se pose la question de l’accès à la technologie et au confort. Pas besoin d’attendre l’apocalypse pour se poser ces interrogations.

L’urbanisation uniforme et galopante est aussi vivace entre les lignes. Même si c’est un thème éculé la plume sans filtre de l’auteur permet d’y donner une force supplémentaire.

Malgré sa noirceur le monde dépeint par Thierry Di Rollo a quelque chose de fascinant, provoque une certaine attirance morbide. Heureusement, John et Eleanor, couple solaire, viennent éclairer l’ensemble.

 

Une ambiance apocalyptique renforcée par un style âpre.

La narration se fait, essentiellement, à la première personne à travers les yeux de John. La plupart des chapitres sont courts et intenses, donnant un bon rythme. Des figures de style, notamment en fin de chapitre, ajoutent une touche poétique à l’ensemble, plutôt agréable. L’intrigue quant à elle est bien menée, pleine de rebondissement.

Thierry Di Rollo n’a pas peur d’utiliser les mots, d’utiliser le bon mot quitte à être cru, voire violent. Mais sans jamais tomber dans le vulgaire ou le « trop ». J’ai adoré ce style poétique sombre sans tomber dans les clichés. Mais ne vous attendait pas à lire un texte sans espoir et totalement noir, il y a des passages agréables, beaux, certaines tirades et l’amour de John pour Eleanor (et il n’y pas que John qui est amoureux d’Eleanor) permettent de sauver l’ensemble de l’obscurité.

 

 

Auteur à suivre.

À l’ouverte de ce livre je ne m’attendais pas à grand-chose, la quatrième de couverture est laconique et en général je les survole. Le traitement de l’ensemble est original, le livre m’a surpris à plusieurs reprises, dont un passage avec une mise en abime plutôt drôle. Il est vraiment nécessaire de ne pas trop en dire sur le récit pour ne pas gâcher le plaisir de découverte et la surprise.

La nouvelle du numéro Bifrost ne m’avait pas convaincu plus que ça, mais j’avais quand même envie d’aller plus loin et je ne le regrette pas. Je pense poursuivre, dans une futur proche, la découverte de son oeuvre, notamment via Bankgreen.

Le Temps de Palanquine est un récit fort, aussi sombre que poétique. Dans lequel la psychologie des personnages a une place prépondérante et un traitement des ressorts de la science-fiction classique sous un prisme original, atypique.

 

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Petit bonus, je pense que ce morceau — magnifique — se prête bien à l’ambiance du Temps de Palanquine, même si l’auteur est portée par Eleanor Rigby des Beatles :

11 réflexions sur “Le Temps de Palanquine, déliquescence programmée.

  1. C’est niet pour moi, l’attitude de Di Rollo par rapport aux versions électroniques fait qu’il est blacklisté sur mon blog. Puisqu’il ne veut pas vendre ses livres, je me fais un plaisir de l’exaucer. C’est à moi de décider si je veux acheter en version physique ou pas, aucun auteur ne m’imposera ce choix, ni de payer le double juste parce qu’il fait un caca nerveux.

    Sinon, comme d’habitude, ta critique est bien construite et intéressante. Merci !

    • Je comprend que sa position puisse agacer. Personnellement, d’un point de vue totalement égoïste elle ne me dérange pas, car je n’achète, pour le moment, que très peu de numérique.

      Peut-être qu’il changera d’avis, mais je ne connais pas réellement sa position à ce sujet.

      Pour lui trouver une excuse qui n’en est pas une, malgré tout, le prix de son livre reste en deçà de certaines sorties numériques ! 🙂

      Ravi que la chronique te plaise.

  2. J’avais envie de lire ce titre aussi, de même que Drift, mais bon pas de version numérique. .. Dommage de se priver d’ine partie du lectorat. En fouillant sur le forum du belial, tu devrais trouver pourquoi Di Rollo est anti numérique.
    Ceci dit, je pense que ce roman ne m’aurait pas tellememt tout à fait convenu, du fait de l’amourette et um je ne sais quoi d’autre.

  3. Comme tout mes petits camarades, j’ai blacklisté TdR et pour la même raison : le numérique ! J’ai déjà échangé avec lui sur son blog et lu ses raisons sur le forum du Bélial à ce propos : il est pour moi la figure emblématique d’une bonne partie de l’édition française, renfermée sur elle-même, conservatrice voire réactionnaire. Comme il le dit, il a le droit de le faire mais ça n’empêchera surement pas de voir ses œuvres numérisées sur le web à court ou moyen terme et j’ai vraiment du mal à comprendre la démarche !!!
    Donc je passe… :-/

    • Je comprends votre position sur ce sujet. Mais si la sienne tient au piratage, c’est sûr qu’elle peut paraître vaine. Concernant le milieu de l’édition française, je n’ai pas suffisamment d’éléments pour me prononcer et surtout je ne connais pas ce qui se fait en dehors de l’hexagone. Mais j’ai quand même l’impression que les choses bougent. Qu’il y ait quelques réfractaires (dans un sens ou dans l’autre) me semble inévitable.

      Comme je l’ai dit à Apophis, personnellement ça ne change rien vu que j’achète 98% de mes bouquins en physique (en arbre mort, ping Nébal). Je suis surement, aussi, réac à ce sujet, mais à y réfléchir, pas tant que ça. Un bouquin, ça se prête, ça se donne, ça se laisse au coin d’une rue. L’accès au numérique c’est bien, mais honnêtement lire sur écran est désagréable, à moins d’être bien équipé, avec une bonne liseuse, 100€ (ou un peu moins, je ne sais pas trop). Les deux formats sont défendables, mais ce qui devrait primer, c’est sûr, c’est l’accès aux deux.
      Est-ce que Neil Young a eu la même levée de boucliers lorsqu’il a refusé de proposer son dernier album sur les plateformes numériques (et le refus du MP3) en arguant du manque de qualité audio ? Je ne suis pas sûr. Pourtant on pourrait lui reprocher l’absence d’accessibilité ? La comparaison peut sembler hasardeuse, mais pas tant que ça.

      Loin de moi l’idée de défendre Thierry Di Rollo envers et contre tous. Je n’ai aucun intérêt à le faire. J’aime bien débattre et surtout comprendre.

      Bon et malgré mes recherches, je ne parviens pas à trouver les arguments de Thierry Di Rollo !

      • Je n’ai pas retrouvé nos échanges sur blog non plus. C’était à la sortie de Drift.

        Je vais un peu parasiter ton post, supprime si ca empiète sur ta chronique. Ca fait quatre ans et demi que je lis sur ma liseuse elle est de fait largement amorti. En gros après une dizaine de livres du Bélial…
        Pour ce qui est de qualité de lecture, je lis sur liseuse (plus confortable) mais aussi sur mon smartphone (avec les bons réglages c’est pas traumatisant et c’est très pratique !) et ne lis sur papier que rarement, des livres de la médiathèque. Donc pour moi pas de soucis de confort ! Question d’habitude, de ressenti et de filiation avec le livre papier.

        Je ne reproche pas vraiment (enfin si un peu, par pur égoïsme !) mais ce que je veux dire c’est que le numérique ne phagocyte pas le papier. Et les arguments de l’auteur sont pour moi incompréhensibles. De mémoire, un de ses livres avait été numérisé illégalement par la Team Alexandriz ou une version acheté avait été partagé illégalement par le site. Et donc un manque a gagné et pour éviter que ces livres soient disponibles illégalement, il verrouille au maximum. Pour quel résultat ? De par ce fait, la vente de ses livres va t’elle s’envoler ? Combien de ventes numériques perdues, combien de ventes papier gagnés… Au final, à part ne pas faire connaitre ses livres, je ne vois pas ce que l’auteur y gagne.

        Je ne suis surement pas représentatif mais avant le numérique, je n’achetais que des poches en occas. Aujourd’hui j’achète entre 40 et 50 livres par an en numérique. Résultat est ce que le numérique est un bien ou un mal pour les acteurs du livre ?

        Pour l’édition française et le numérique : quand certains font des livres numériques entre 50 et 60% du prix papier (l’Atalante, Le Bélial, AU diable Vauvert) et que les grands groupes font 75-80% (avec DRM !) que dire…. ah si, eux diront que le numérique favorise le piratage et leur fait perdre des ventes ! No Comment…

        Voili, voilà… ca me fait penser que je n’ai toujours pas fait le TAG du chien Book Vs Reader !

        • Non, tu ne parasites pas le billet c’est aussi un espace de discussion.

          Tant pis pour les échanges, ils se sont perdus dans les limbes d’internet.

          Ce qui est sûr, c’est que le livre papier ne sera pas le dernier rempart contre la numérisation, la dématérialisation et le piratage (il ne l’est plus depuis un bon moment). Les deux formats sont indispensables et bien sûr sans DRM pour le numérique. Et si les prix sont bas (tout en restant dans le raisonnable) il n’y a aucune raison de pirater. Puis, je pense que le pool de lecteurs SFFF est assez respectueux des auteurs et évite le piratage. Cependant, il y aura toujours des trouble-fêtes.

          Mais concernant Thierry Di Rollo, j’ai quand même l’impression qu’il y a quelque chose en plus que la protection contre le piratage, d’où mon parallèle avec Neil Young.

          Enfin, libre à lui de verrouiller, libre à vous de boycotter et libre aux autres d’adhérer.

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