La tour de Babylone couverture

La tour de Babylone, le langage dans tous ses états.

La tour de Babylone

 

Est un recueil de nouvelles de Ted Chiang, publié le 21 avril 2006 dans la collection Lunes d’encre des éditions DENOEL, et qui a fait l’objet d’une réédition en format poche chez Folio SF en 2010.

Ted Chiang est un auteur américain qui travaille actuellement dans l’informatique. Il n’a publié que quinze nouvelles depuis 1990. Peu prolifique donc, enfin peu publié, peut-être en garde-t-il sous le coude.

Huit des nouvelles publiées l’ont été dans le présent recueil, dont le titre original est « Stories Of Your Life and Others ». Je préfère largement le titre français, éponyme de la nouvelle ouvrant le recueil.

En effet, même si elles ne parlent pas toutes de langages, le sujet intéresse l’auteur.

 

Des nouvelles variées

 

Le recueil commence avec la tour de Babylone, tout le monde connait l’antique cité mésopotamienne, théâtre du mythe de la Genèse de la tour de Babel, qui devait s’élever plus haut que les nues. Dieu ne supportant pas l’impétuosité des Hommes a créé une multitude de langues pour stopper le chantier.

Ici, Ted Chiang revisite le mythe, Dieu n’intervient pas et la construction de la tour se poursuit dans des proportions vertigineuses. Il s’agit d’une nouvelle qui invite à la contemplation d’une prouesse antique.

J’ai bien aimé l’idée de revisiter ce mythe et les descriptions d’un tel chantier.

Comprends. Léon Greco se réveille d’un long coma, ses capacités intellectuelles en ont pris un coup. Il intègre un programme pour tester une nouvelle hormone, l’hormone K. Ce procédé va démultiplier les capacités de son cerveau, au point où il comprend tout sur tout. Forcément, ça va tourner en eau de boudin, il veut stopper le programme, la CIA veut se servir de lui. Et il n’est pas le seul cobaye.

Au départ, je pensais lire le délire d’un psychotique, ça aurait été marrant. Finalement, j’ai eu du mal à avoir de l’empathie pour ce super humain égoïste !

La troisième nouvelle, division par zéro, une mathématicienne se rend compte que les mathématiques sont fausses ! Son monde s’écroule. l’axiome 1+1=2 est mis à mal. La nouvelle est assez décousue et moins bien menée que la prochaine (décousue aussi).

Je suis totalement passé à côté, n’étant pas un matheux cette matière me semble irréelle de base ! Ici, l’auteur est dans le thème du langage et de la perception. Il s’attarde sur le langage mathématique et la fausse interprétation du monde que certaines certitudes peuvent amener. C’est intéressant, mais la nouvelle ne m’a pas paru facile à aborder.

L’histoire de ta vie est la nouvelle qui a été adaptée au cinéma pas Denis Villeneuve, sous le nom de premier contact. Des vaisseaux extra-terrestres sont en orbites. A la surface de la Terre, ils ont installé des dispositifs permettant le contact. L’héroïne, une linguiste, est recrutée sur un des sites pour tenter d’échanger avec eux.

L’aspect linguistique est superbement mené et intéressant, tout comme la différence de perception du monde entre nous et eux. Le récit est mené sur deux fronts, le présent, le futur, dans un style particulier qui ramène au mode de pensée des ET. C’est vraiment un très bon texte. L’idée que le langage « pervertit » notre perception du monde est juste géniale. Les ET appréhendent l’univers d’une manière plus que troublante !

Soixante-douze lettres est une uchronie. L’action se déroule à l’époque victorienne. Stratton est un nomenclateur, il est chargé d’établir des mots de commande pour les golems. Il met au point un golem capable de se servir de mains dotées de doigts, en lieu et place de spatules, marteaux, pioches… Cette découverte ne va pas plaire à tout le monde. Notamment aux magnats de l’industrie et à la haute société qui ont peur que les prolétaires sortent des usines.

La nouvelle dérive ensuite sur la théorie de la préformation, Stratton est recruté secrètement pour travailler sur des golems organiques créés en manipulant du sperme et des ovules.

Sympathique nouvelle, même si j’aurais préféré que l’auteur s’attarde sur l’aspect social de l’époque et l’implication des golems, plutôt que de dériver sur la théorie farfelue de la préformation. À la marge, il est possible d’y voir une allégorie de notre période avec l’arrivée des robots. Dans cette nouvelle, le lien avec la langue est vite fait, la puissance des mots.

L’évolution de la science humaine est un court texte, publié dans une revue scientifique. Pastiche d’un article scientifique qui tenterait de comprendre comment les méta-humains sont apparus.

L’enfer, quand Dieu n’est pas présent, l’auteur décrit un monde dans lequel l’enfer, Dieu, le paradis, les anges, sont connus et visibles. Les anges font des incursions dans les cieux et provoquent autant de miracles que de catastrophes. De temps en temps, une vision des enfers s’ouvre n’importe où, l’occasion de voir son vieil oncle rôtir dans les entrailles de la Terre.

Une approche originale et plutôt inattendue. l’angle religieux est assez déroutant. Si les manifestations divines étaient visibles, est-ce que cela changerait quelque chose au comportement humain ? Pas sûr, les personnages sont pas mal désabusées et tout autant perdues que chez nous. Dommage que la fin soit bancale.

La dernière, aimer ce que l’on voit : un documentaire. Nouvelle écrite sous la forme de témoignages successifs. La calliagnosie permet de désactiver une partie du cerveau permettant d’apprécier la beauté d’un visage, d’un corps. C’est la réponse au dictat de la mode des publicitaires, du culte du corps et de la prééminence du paraître.

L’auteur se pose la question de la beauté et des procédés publicitaires pour nous jeter de la poudre aux yeux. La solution de la Calliagnosie est radicale, il faudrait s’interdire la beauté sous prétexte qu’elle est utilisée à mauvais escient. Un peu flippant. Le thème abordé est intéressant et la nouvelle plaisante à lire.

Le recueil se termine sur des notes de l’auteur ou il parle de la construction de ses nouvelles, c’est une bonne idée.

 

Au final

 

La tour de Babylone est un recueil assez particulier, dans un style plutôt froid. Tous les textes sont profonds et amenés sous un angle complexe, ce qui sollicite les neurones du lecteur, parfois au détriment de l’émerveillement et de l’émotion.

L’histoire de ta vie et Aimer ce que l’on voit : un documentaire sortent du lot. Je les ai largement préférés aux autres. Le prix de la meilleure nouvelle revient à L’histoire de ta vie.

 

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D’autres avis : Vert, Gromovar, Shaya, Lorhkan

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Chronique écrite dans le cadre du Challenge Lunes d’encre :

8 réflexions sur “La tour de Babylone, le langage dans tous ses états.

  1. Après des années sans avoir lu de nouvelles -depuis le lycée avec Buzzati, il me semble- c’est tout récemment que j’ai lu ce recueil en même temps que ‘l’archipel du rêve’… Et je crois que je ne vais désormais en lire le plus souvent possible.
    Si je suis assez d’accord sur le coté froid, je serais quand même un peu plus élogieux ….enfin ça c’est mon avis.

    • Je viens de lire ta chronique, on est d’accord sur la conclusion, Ted Chiang mérite d’être lu. Les nouvelles citées dans ma conclusion sont bonnes, voire très bonnes. D’autres sont plus hermétiques, mais je ne doute pas qu’elles trouvent leurs publics.

  2. Il a la réputation d’avoir une écriture froide et sans trop d’émotion. C’est une des raisons qui ne m’attirent pas dans ce recueil.
    Il y a deux nouvelles qui me tentent quand même : L’histoire de ta vie et celle où les mathématiques sont fausses…

    Merci ! 😉

  3. Je l’avais trouvé un peu froid aussi mais les idées sont excellentes. Et j’ai eu grand plaisir à relire L’histoire de ta vie après la sortie de son adaptation au cinéma.

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