Le travail du furet couverture

Le Travail du furet – Le complexe du fonctionnaire

Le Travail du furet — ou Le Travail du furet à l’intérieur du poulailler pour son titre original — est un roman de Jean-Pierre Andrevon paru en 1983. Il a été réédité en poche en 1990, puis chez Folio SF en 2004 et a fait l’objet d’une réédition récente par les éditions Actu SF. Le récit a aussi fait l’objet d’une adaptation télévisuelle 1993 et en BD entre 2004 et 2007.

Jean-Pierre Andrevon est un auteur français né en 1937, après une brève carrière d’enseignant il se lance dans l’écriture à temps plein. Le présent roman ainsi que Les Hommes-machines contre Gandahar sont considérés comme ses œuvres les plus marquantes. Il est qualifié d’auteur engagé, avec une certaine sensibilité écologique. Depuis quelque temps, il a délaissé la science-fiction au profit du thriller et des romans jeunesse.

Le Travail du furet est à la fois un roman noir et un récit de science-fiction qui tend vers l’anticipation et le cyberpunk. Si l’aspect roman noir est réussi, l’anticipation elle, toujours piégeuse, n’a pas forcément bien vieillie. Qu’importe, l’intérêt du roman ne se trouve pas dans la technique et la vision futuriste de l’auteur, mais dans les thèmes portés par ce dernier, ainsi que le ton employé.

 

En marche le furet.

Le furet il a un job, il est même fonctionnaire. Tous les matins il se lève pour dézinguer une petite dizaine de ses compatriotes. Ceux tirés au sort par le système mis en place par le gouvernement. Car le gouvernement gère bien la barque, les statistiques sont au beau fixe, il fait bon vivre en France, la maladie et la mort reculent. Bon, hormis les quelques bougres tirés au sort, hein. Les journées se suivent et se ressemblent pour le furet, tout se passait pour le mieux, jusqu’au moment où il voit un nom qui l’interpelle sur sa liste des cibles du jour.

 

Le furet, ce misanthrope.

Le furet porte un bogart et un borsa tenue vestimentaire de ses idoles cinématographiques. Il aime le cinéma, mais seulement le vrai cinéma. Celui de l’avant-guerre et un peu de l’après, Lang et consorts, pas la soupe qu’a servi bien plus tard Kubrick et ses petits copains. Il est comme ça le furet, il a des idées arrêtées. Des idées, il en a des tas sur les gens, il n’aime pas les gens. Il n’aime pas les riches et leur faste puant, il n’aime pas les pauvres et leurs loques roidies de crasse. Il n’aime pas les intellectuels non plus et leurs cerveaux emplis de conneries. Il n’aime personne le furet.  Ah si, il aime Jos. Jos, elle est belle, comme les actrices qu’il admire. Une véritable statue de chair aux formes voluptueuses. Ils mènent tous deux une relation qui semble platonique, une pudeur se dégage de ces deux êtres que tout oppose : l’un distribue la mort, l’autre du plaisir. Jos a un boulot pas très ragoûtant, mais le furet l’accepte, tant bien que mal, du moment qu’il ne sait rien à ce sujet, ça lui convient. Il est comme ça le furet.

 

L’administration, ses rouages et ses travers.

Le furet il travaille pour la France qui a mis en place une grande administration, l’un des pans les plus performants est un tirage au sort des candidats à la mort géré par un superordinateur. Il décide de qui doit vivre et qui doit mourir et régule ainsi la population pour éviter les problèmes sociaux, entres autres. Son employeur l’équipe bien : traqueur GPS, assistant intégré directement dans son cerveau, et bien sûr du matos en tout genre pour déboulonner ses cibles. Mais le furet va vite se rendre compte que quelque chose ne tourne pas rond dans les rouages de cette super-administration.

L’anticipation proposée par l’auteur a un ton suranné, le lecteur y croise, par exemple, des buve-in 33 export, on adhère ou pas. L’écran est omniprésent, il annonce la mort de la presse écrite, l’€uro et l’omniprésence de la géolocalisation. Quelques fulgurances, mais qui ne permettent pas de donner une anticipation réellement crédible. Mais s’agit-il vraiment d’une anticipation ? De notre point de vue actuel, pas vraiment. Il s’agit plutôt d’une uchronie avec un Etat français qui a dérivé dans un système administro-totalitaire.

Les thèmes sont là, l’hyper-surveillance, l’omnipotence de l’Etat. La violence des sociétés soi-disant civilisées. Et en filigrane les questionnements de ce furet et de son job. Qu’est-ce qu’on est prêt à accepter sous couvert de l’intérêt général (sacro-sainte formule fourre-tout juridique) ? Qu’est-ce qu’on est prêt à accepter pour préserver notre confort et notre petite vie égoïste ?

 

Un ton acerbe, un rythme compulsif.

Le travail du furet est donc à mi-chemin entre le récit d’anticipation cyberpunk et le roman noir. La plume de l’auteur apporte énormément à cette ambiance sombre, punk et sans avenir. Jean-Pierre Andervon use d’un ton acerbe, son personnage du furet vomit sa haine de l’humanité tel un Ferdinand Bardamu du futur. Il use de tout un tas de termes argotiques et n’hésite pas à verser dans la vulgarité et le gore. Tout cela n’est pas gratuit, ce n’est pas juste un défouloir, mais sert l’ambiance et rend encore plus crédible le boulot du tueur et le monde dans lequel il vit. Le rythme du récit est quant à lui rapide, les jours et les morts s’enchaînent, la narration est à la première personne ce qui rend l’immersion plus forte. Si le rythme est soutenu en terme d’écriture, il n’en va pas de même pour le récit, il faut presque attendre la moitié de l’histoire pour que celle-ci décolle vraiment, peut-être le temps nécessaire à poser une ambiance singulière, menée par une plume directe et sans filtre.

 

Un bon roman dans son jus.

Alors oui, le travail du furet possède certains aspects qui n’ont pas très bien vieilli, ce qui d’emblée peut rebuter certains lecteurs. D’autres pourront être repoussé par le ton employé par l’auteur. Mais honnêtement, une fois pris par l’ambiance c’est du tout bon. Le personnage principal est exécrable, misanthrope, il n’aime rien à part Jos et le cinéma (et un certain cinéma), limite raciste et très violent. Difficile de s’identifier, surtout avec un récit mené à la première personne. Et pourtant, ce furet badass nous embarque dans son monde de gré ou de force, dans un monde fou. C’est aussi un récit qui dénonce, engagé dans ces thèmes et ses enjeux. Écrit avec une rage contre cette société déshumanisante. Cet aspect-là, lui n’a pas pris une ride.

 

 

 

 

12 réflexions sur “Le Travail du furet – Le complexe du fonctionnaire

  1. Lu il y a une dizaine d’années, j’avais aussi bien apprécié à l’époque. Et je préfère de loin la couverture de Folio SF, elle est vraiment étrange celle d’ActuSF.
    Sur une thématique assez proche, je te conseille l’excellent, à mon avis, Futu.RE de Dmitry Glukhovsky. Et il sent moins la naphtaline sur certains aspects.

    • Futur.re lu et apprécié. Je n’avais pas fait le rapprochement mais effectivement c’est pertinent ! Tout aussi noir et le personnage principal est un grand misanthrope lui aussi. Je me rappelle d’une scène geniale et piquante où il fend la foule du métro en pestant contre ses congénères.

  2. Ca me donne bien envie de le lire ! Et pour le coup, en général j’aime assez bien les anticipations un peu datées. Je trouve toujours que ça a du charme ^^. Et tant que l’histoire est entraînante, et que c’est correctement écrit, ça me va. Le concept de départ me plaît beaucoup (celui de tuer les gens soi-disant désignés par la loterie) et rien que pour ça, je suis bien tenté de le lire !

    • Effectivement, celle-ci à son charme et elle est très franchouillarde. Le concept est bien et le personnage du furet j’ai adoré le détester. Bonne lecture, j’ai hâte de lire ton avis si tu te lances. Personnellement j’ai lu la version Folio SF, l’édition Actu SF est augmentée, avec des nouvelles et des intervenants.

  3. Je n’ai jamais lu Andrevon mais je l’ai déjà rencontré lors d’une soirée littéraire. Je l’ai trouvé tellement imbuvable et méprisant que je me suis jurée de ne jamais lire l’un de ses romans. Ceci dit, je ne regrette pas d’avoir lu ta chronique! 😉

  4. Il y a de nombreuses années, la télé avait diffusé un téléfilm adapté de ce chouette roman. Plutôt pas mal fait, le réalisateur avait exploité l’ancien palais de Ceausescu à Bucarest, ce qui collait bien à l’ambiance.

    • Je le tenterais peut-être, en tout cas ledit téléfilm ne fait pas l’objet d’une rediffusion annuelle, je ne l’ai jamais vu passé… Bon je ne suis pas non plus scotché aux programmes. Curieux de voir ça en tout cas.

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