Couverture Le Verger de Marbre

Le Verger de Marbre, sombre balade dans un Kentucky poisseux.

Le Verger de Marbre est un roman d’Alex Taylor paru aux éditions Gallmeister dans leur collection neonoir — maison spécialisée dans le roman américain et qui a lancé depuis peu cette collection. La traduction est d’Anatole Pons, qui a fait un travail formidable.

Alex taylor est un auteur américain qui vit à Rosine dans le Kentucky, ce détail a son importance, tant il y décrit son état de façon brute. Il a effectué divers petits boulots et enseigne désormais à l’université de Western Kentucky. Auteur de plusieurs nouvelles, il semblerait que ce soit son premier roman, si c’est le cas : chapeau.

La lecture de ce livre, et la chronique qui en suit, est l’occasion d’inaugurer une nouvelle catégorie sur le blog : Roman noir. Même si ce n’est pas mon genre de prédilections, je ne rechigne pas à m’y intéresser et j’éprouve une certaine attirance pour ce genre de récits, surtout pour leur réalisme souvent sans filtre. Et quoi de mieux pour commencer qu’un roman très très noir.

 

Beam Sheetmire, pauvre diable de 19 ans.

Le jeune Beam vit avec son père et sa mère, Clem et Derna, non loin de la Gasping river, au fin fond d’un territoire extrêmement rural du Kentucky. Loin de la civilisation, son père tient un Ferry — un bac — et se charge de faire traverser les chasseurs, touristes et résidents qui viennent se perdre par ici. Beam est un Sheetmire, une famille d’amérindiens, mais ses parents et lui s’en sont éloignés, isolés, un peu bigots, ils se contentent de vivoter avec quelques dollars. Un soir, alors que Beam est en charge du ferry, un homme demande à traverser, il ressemble à un vagabond, boit et n’est pas très propre sur lui. Le jeune homme accepte mais immédiatement l’homme l’agace, il est provocateur et énigmatique. Les choses vont tourner mal, l’autre tente de le voler, Beam lui assène un énorme coup de clé et le tue, pas de façon intentionnelle, plus par peur. Mais trop tard, le mal est fait.

 

White trash et Redneck.

Beam évolue dans une communauté pauvre et délaissée de l’Amérique. Ces coins de campagne sont aux mains de truands et de petites frappes, certaines plus violentes que d’autres. Même son père, Clem, se traîne une sale réputation, violent et buveur, il s’est rangé tant bien que mal. Loat, est le patron du coin, brutal, il verse dans le mysticisme et pense voir des signes partout, ce qui n’arrange rien à son comportement imprévisible. Les personnages gravitant autour du jeune Beam sont tous issus des bas-fonds de l’Amérique rurale, où la violence semble être le seul moyen de s’en tirer et la prostitution la norme, si vous êtes une femme. En ces lieux, l’État est loin, les services publics aussi et la police, n’en parlons pas. L’alcool est souvent la seule échappatoire.

Ignorance et violence forment un cocktail détonnant, seuls les gros poissons tirent leur épingle du jeu, ceux suffisamment roublard et vil pour exploiter les faiblesses de leurs congénères. La faune qui compose ce roman fait froid dans le dos, peu de personnages viennent au secours de Beam et du lecteur. Mais tous sont travaillés.

 

Terres fracturées et paysages désolés.

Le roman jouit d’une ambiance pesante et poisseuse. Mais pas que. Si Alex Taylor décrit souvent des terres désolées et laissées à l’abandon, c’est aussi pour dénoncer du bout des lèvres l’activité des hommes et les fractures hydrauliques pratiquées ici, qui n’ont laissé que des terres mornes et stériles. Mais lorsque la vie est encore là, l’auteur prend plaisir à la décrire, offrant un contraste détonant entre la beauté de la nature et la noirceur de celle de l’Homme. Des étendues vides où l’on ne croise pas âmes qui vivent à des kilomètres à la ronde. Des granges et bicoques perdus au milieu de rien. Le climat est chaud, lourd. La pluie, lorsqu’elle s’invite, est intense et ne fait qu’ajouter à cette ambiance de fin du monde.

 

Balade pastorale et récit noir.

Le quatrième de couverture annonce qu’Alex Taylor flirt avec les plus grands auteurs sudistes, Cormac McCarthy et Daniel Woodrell. Du premier n’ayant lu que La route et du second : rien, j’y ai surtout perçu du John Steinbeck, un auteur que j’affectionne et qui aime s’attarder sur la nature, les plantes, les animaux et l’homme qui n’est jamais très loin de ces descriptions. Alex Taylor lui aussi s’arrête sur le vivant, s’attarde à décrire les arbres, à citer les bosquets et autres massifs : sycomores, chênes, noyers et robiniers peuplent les lignes du Verger de Marbre. Mais la comparaison s’arrête ici, même si les textes et les personnages de John Steinbeck sont loin d’être lumineux, ce que propose Alex Taylor dans le Verger de Marbres est plus noir que noir. Il sonde la cruauté de l’Homme et en ressort les pires travers. Aucune Loi, ni humaine, ni divine, ne semble pouvoir arrêter la nature humaine.

 

En conclusion.

Alex Taylor propose ici une histoire sombre et sans espoir, tout semble perdu pour ces gens vivant au fin fond du Kentucky, son style riche et sa plume soignée aident à poser une ambiance singulière où se mêle désespoir, cruauté des Hommes et beautés de la nature. Il est difficile de décrocher des déambulations de Beam, Alex Taylor tient le lecteur avec un récit où tout semble emmêlé, inextricable, jusqu’au dénouement.

Un très grand roman tant sur le plan littéraire que sur le plan du récit, une belle prose servant une sordide histoire. Une tragédie grecque chez les Withe Trash.

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D’autres avis : Yossarian

 

 

3 réflexions sur “Le Verger de Marbre, sombre balade dans un Kentucky poisseux.

  1. C’est bien de varier les genres, cela peut donner envie de goûter autre chose que notre pain quotidien.
    Ce n’est pas avec ce roman que je vais me remettre au noir, ayant une préférence pour le noir qui se passe dans des contrées que je connais mieux.

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