Couverture Zothique Clark Ashton Smith Mnémos

Zothique – Beauté macabre

Zothique est un recueil de nouvelles de Clark Ashton Smith paru chez les éditions Mnémos en septembre 2017, suite à une campagne de financement participatif. Il contient 16 récits de taille assez variable, et quelques extraits de textes et synopsis que je ne commenterais pas, mais le tout offre de nombreuses heures de lecture. Il s’agit d’une nouvelle traduction de l’anglais (américain) par Julien Bétan accompagné d’une belle couverture réalisée par Zdzislaw Beksinski. Avant cela, pour se les procurer en France il fallait lorgner du côté des défuntes éditions NEO.

Clark Ashton Smith (1893 – 1961) a eu une vie atypique, à l’instar de beaucoup d’autres écrivains à son époque. Il passera sa jeunesse reclus dans un cabanon, il apprendra lui-même le français et l’espagnol, sera tour à tour poète, dactylographe, journaliste, cueilleur, mineur. Entre 1929 et 1935 il a écrit de nombreuses nouvelles fantastiques pour la revue Weird Tales, à côté des figures emblématiques du magazine que sont Howard Philipps Lovecraft et Robert E. Howard, il fera office de parent pauvre, puisqu’il ne bénéficiera pas de la même aura.

Alors qu’en réalité, il n’a rien à envier à ses deux confrères, loin de là. Sûrement est-ce dû à l’aspect parfois borderline de ses écrits ? Ou bien parce qu’il se situe sur un autre niveau d’écriture ? Je ne parle pas de qualité, mais de forme qui peut plaire ou non, selon l’époque et le public. Quoi qu’il en soit, son style est riche, superbe et singulier.

Avant de débuter, je tiens à souligner la qualité de la préface de Scott Connors, érudite, bien menée, elle plonge directement le lecteur dans l’ambiance et enrichie grandement son expérience.

 

Vous reprendrez bien un peu de nécromancie ?

Sur Zothique, dernier continent de la Terre, le soleil ne brillait plus de sa blancheur primordiale, mais d’une lueur faible, ternie d’un sang vaporeux…

Extrait de l’introduction du continent sur lequel se déroulent les nouvelles, l’ambiance y est crépusculaire, tout comme le ton. C’est un lieu où de puissants nécromanciens se bâtissent des empires sur les ruines d’anciennes civilisations, uniquement pour assouvir leur fantasme impie et purement dans un leitmotiv égoïste, L’Empire des nécromants à ce sujet offre une entrée en matière percutante. La décrépitude des corps, la décadence de l’esprit sont le moteur de cette excellente nouvelle. Dans l’île des tortionnaires, le royaume de Yoros est frappé par une épidémie astrale, son Roi y échappe grâce a un artefact — une bague aux contours indéfinissables. Durant son exil, il va malheureusement tomber sur une tribu aux mœurs plus que pervers, dont le seul plaisir est d’infliger les pires sévices et tortures aux captifs, et l’on peut dire qu’ils ne manquent pas d’imagination. En dépit du fait que la mort et la dépravation sont omniprésentes et même si le Dieu nécrophage arpente Zothique, il y a toujours de la poésie dans ces récits. Parfois, ils sont teintés d’ironie, comme ce Roi qui part traquer son emblème royal empaillé qui a subitement pris vie, sous l’effet d’un sortilège d’un nécromant fallacieux dans le voyage du Roi Euvoran, ou bien, il est question d’amour interdit comme dans Les charmes d’Ulua.

 

Rois désœuvrés et sorciers décadents.

Ce duo d’archétypes est l’essence même des personnages de Zothique. Ses rois sont tous tombés dans l’ennui,  dans l’oisiveté morbide, incapable de trouver une quelconque satisfaction dans leur vie pourtant privilégiée. Ils pousseront toujours plus loin leurs désirs quittent à se vautrer dans la dépravation ou les arts impies comme dans le Jardin d’Adompha. Les sorciers, eux, sont puissants, ils possèdent le savoir, acquisition ultime d’une vie bien remplie mais qui semble inévitablement menée à la folie ou à la perversion, parfois jusqu’à en oublier leur art. Les nécromanciens, notamment, sont excellents et offrent des personnages d’une grande complexité qui continuent encore à m’inspirer. Mais, lorsque l’auteur introduit de courageux et loyaux hommes de main, ils les confrontent à des forces qui les dépassent comme dans Le Tisseur de l’ombre, qui n’a rien à envié aux textes de Lovecraft, ou encore dans l’abée noir de Puthuum où ils vont devoir faire face à une entité plus que malveillante. Les simples mortels ne sont que peu de choses face aux forces qui frappent Zothique, comme ce jeune berger dans Xeethra, contraint d’aller toujours plus loin avec ses chèvres, il va tomber sur un fruit singulier et peut-être défendu ? Super nouvelle soit dit en passant.

 

Un décandatiste au service de la Sword & Sorcery.

De nombreuses nouvelles du recueil jouent dans ce registre majeur de la Fantasy, mais sous la plume de Clark Ashton Smith le souffle épique s’accompagne d’atours dégénérés, de corruption de l’esprit et de la chair. Il n’oublie pas la dichotomie essentielle à ce genre, l’épée contre le savoir. La barbarie contre le raffinement. Mais il brouille les pistes, qui est le civilisé ? Qui est le barbare ? L’ennui est également un de ses thèmes majeurs, ces rois solitaires, oisifs, qui se perdent dans leur confort. Il n’oublie pas l’amour, mais ne le montre pas sous son meilleur jour, il semble y avoir toujours anguille sous roche, ou un cadavre dans le placard. L’amour ne peut-être serein comme dans Morthylla où l’auteur dresse une relation impossible, mais qui pourtant apportera aussi de la joie à ses protagonistes.
Les inspirations religieuses sont très présentes, dans l’histoire du berger (Xeethra) impossible de ne pas y voir les références aux paradis perdu, même si la nouvelle dérive ensuite. Lorsque l’auteur évoque la décadence, il y a inévitablement châtiment et ses nombreuses scènes de débauches — allant même jusqu’à la nécrophilie — n’ont rien à envier à Sodome et Gomorrhe.
Impossible aussi de ne pas ressentir l’influence de ses pairs, les créatures sont cosmiques, indicibles. Son amitié affirmée avec Lovecraft se ressent dans ces textes, tout comme Robert E. Howard, Clark Ashton Smith laisse les monstruosités de Monsieur Providence pénétrer ses textes, sans forcément les nommer.

 

D’une beauté fatale.

Clark Ashton Smith était un amoureux de poésie, il admirait Charles Baudelaire — il a d’ailleurs traduit certains de ses poèmes —, mais aussi d’Edgar Allan Poe, ces références tutélaires planent sur le style de l’auteur. Certains des textes du recueil sont d’une beauté époustouflante, je pense notamment à Le Sombre Eidolon dont le style est ciselé, un travail d’orfèvre littéraire pour offrir au lecteur un véritable joyau sombre. Si je ne cite que celle-ci, c’est parce qu’elle est la plus emblématique du style de l’auteur. Mais elles sont pratiquement toutes d’un grand niveau. La plume de l’auteur s’empare de la mort, de la déchéance et de ce monde crépusculaire et le décrit d’une manière magnifique. Quant aux sentiments du lecteur, il est parfois dérangeant de se délecter de certaines scènes, l’effet escompté est largement atteint.

 

Un ambassadeur de qualité remit sur le devant de la scène.

Pourquoi Clark Ashton Smith n’a-t-il pas l’influence dont bénéficie ses deux compères de Weird Tales ? C’est la question que je me suis posée tout au long de ma lecture. Peut-être était-il trop décadent justement, que donner une place aussi importante à la mort, à la perversion et aux arts impies ne plaît pas forcément au plus grand nombre. Mais quel plaisir que de lire cette plume, cette poésie et ces descriptions. Alors, toutes les nouvelles ne se valent pas, certaines sont mêmes moyennes. Mais il y a des bijoux littéraires à l’intérieur de ce recueil. La somme des textes est proche de l’excellent. Lui qui luttait pour que ce genre ne soit pas affublé du titre de littérature d’évasion, mais bien de littérature d’extension, lui donne des lettres de noblesse. La littérature pour lui n’avait aucune raison de se justifier, ce n’est pas un moyen d’évasion sous prétexte que les textes sont fantasques, mais bien une extension, un prisme par lequel on peut interpréter la vie, nos civilisations, l’humanité, ses travers et ses beautés. Alors, si pour vous la littérature c’est un peu tout cela, foncez et appréciez ce verbe et cette poésie. Clark Ashton Smith nous offre un monde moribond, en décrépitude et pourtant magnifique et subjuguant.

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D’autres avis : Nébal ; Le Chroniqueur; Célindanaé

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5 réflexions sur “Zothique – Beauté macabre

  1. Celui-ci pendant un moement je me suis demandés ce que je ferai. En effet, comme tu le soulignes nous sommes sur une veine macabre, avec son lot d’angoisses, de tortillement horreur dans la fantasy.
    Mais, finalement, cela semble bien plus “beau” que glauque et l’avis d’Apophis m’avait convaincue de lui laisser sa chance.
    Tu confirmes ces impressions.

  2. Je l’ai lu récemment. J’ai bien aimé, certains textes plus que d’autres. Pour moi, Clark Ashton Smith avait une plume très belle proche de la poésie et certains textes sont vraiment très beaux. C’est sombre et il faut le lire à petites doses sinon on apprécie pas à sa juste valeur. Bel avis en tout cas 🙂

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